Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Médiapart - Comment lutter contre la « pandémie des pauvres »

il y a 3 jours, par Info santé sécu social

20 NOVEMBRE 2020 PAR MATHILDE GOANEC ET DAN ISRAEL

Les plus précaires sont les premières victimes de l’épidémie. L’État, les autorités de santé et les élus tentent de répondre à ce constat cruel, alors que la France prend peu en compte les inégalités sociales en matière de santé publique. Mais la crise sanitaire bouleverse les équilibres. Faut-il mettre en place des mesures ciblées dans les quartiers ?

Difficile de le dire autrement, « c’est une claque » pour l’institution qu’il représente. Le docteur Luc Ginot, directeur de la santé publique à l’agence régionale de santé (ARS) d’Île-de-France, ne masque pas la violence du constat : face à l’épidémie de Covid-19, les plus pauvres sont en première ligne. Les premiers de corvée sont les premières victimes de la maladie et en meurent – beaucoup – plus, parce qu’ils sont sujets au plus grand nombre de facteurs de comorbidité, et parce qu’ils subissent les conditions de vie les plus difficiles : la précarité est un accélérateur majeur de la mortalité.

En Île-de-France, les plus précaires vivent en masse dans le département le plus pauvre de France, le « 93 ». « Dès le mois de mars, les remontées de nos antennes de terrain nous ont fait comprendre qu’il se passait quelque chose en termes de surmortalité en Seine-Saint-Denis, et donc sans doute dans les territoires populaires, raconte Luc Ginot. Nous avons immédiatement commandé une étude à l’Observatoire régional de santé. Et les résultats obtenus dès les premières semaines de l’épidémie ont montré la brutalité du phénomène. Tout le discours que nous tenions à l’ARS depuis des années est apparu de manière concrète, incarnée. Cela a déclenché une prise de conscience beaucoup plus forte de concepts qui n’étaient pas encore partagés par tous. »

Ces résultats ont été confirmés six mois plus tard par la somme coordonnée par l’Inserm avec les grandes instituts statistiques de l’État : l’étude EpiCOV dresse à grande échelle le profil des personnes touchées par le virus. Et la « pandémie des pauvres », comme l’ont qualifiée des chercheurs de l’École d’économie de Paris, est apparue dans toute sa cruauté : les inégalités face au virus sont criantes.

L’étude conclut à « un effet cumulatif des inégalités sociales » : parmi les personnes infectées par le Covid-19, on trouve une forte surreprésentation d’habitants des communes denses, dans un quartier prioritaire et dans un logement « surpeuplé » (moins de 18 mètres carrés par personne). Les malades sont aussi beaucoup plus des immigrés d’origine non européenne ou leurs enfants.

« Nous savons, particulièrement en Île-de-France, que nous vivons dans un territoire fracturé, où la grande richesse côtoie la grande pauvreté, rappelle Stéphane Troussel, président du conseil départemental de Seine-Saint-Denis. Les inégalités de santé qui en découlent sont décrites dans des dizaines de rapports, personne ne peut dire que cette réalité était inconnue. »

Celui qui gère le territoire le plus touché par l’épidémie au printemps, malgré une population plus jeune que la moyenne nationale, est un peu agacé : « En 2019, Édouard Philippe, alors premier ministre, a parlé 17 fois d’un département “hors norme” dans son discours de présentation de son plan pour le 93. Un an plus tard, on fait face à une épidémie mondiale avec trois fois moins de lits de réanimation que le département des Hauts-de-Seine... »

Plus de malades, mais moins de moyens. La situation pousse à poser une question, pas si évidente dans une France tant attachée à l’égalité républicaine : faut-il mettre en place des mesures ciblées à l’échelle de ces territoires ? Doit-on mettre le paquet sur une toute petite portion de l’Hexagone ?

Ce débat sur les mesures sélectives a cours un peu partout en Europe (lire notre article). Exemple le plus frappant : mi-septembre, la très droitière présidente de la région de Madrid, Isabel Díaz Ayuso, a décrété un « confinement sélectif » pour 885 000 Espagnols habitant six districts de la capitale et sept autres communes de la région, parmi les plus défavorisés.

L’État a déployé sa puissance de feu financière

En France, dans un premier temps au moins, l’État n’a pas pris part à ce type de débat, et s’est surtout concentré sur les leviers qu’il maîtrise le mieux : la mise à l’abri des personnes à la rue et le soutien aux grands précaires. Dès mars, des centres dédiés à la prise en charge de sans-abris atteints du virus ont ouvert. En tout, environ 35 000 places d’hébergement supplémentaires ont été mises en place, pour les personnes à la rue ou risquant de l’être.

Le gouvernement a aussi largement financé la distribution de « chèques services », qui permettent aux sans domicile d’acheter de la nourriture et des produits d’hygiène. En tout, une enveloppe d’urgence de 65 millions d’euros a été débloquée pour venir en aide aux plus démunis. Le gouvernement a aussi dépensé presque 95 millions d’euros depuis le printemps pour financer les banques alimentaires des grandes associations.

Cette puissance de feu a permis d’éviter le pire, concèdent les acteurs de la solidarité, même les plus critiques à l’égard du gouvernement. « L’État a multiplié les moyens pour éteindre le feu en urgence, et cela s’est révélé indispensable », reconnaît Geneviève Decoster, la responsable du pôle politique de l’association ATD Quart Monde.

« On ne peut pas dire que l’État n’a rien fait, reconnaît Manuel Domergue, directeur des études de la fondation Abbé Pierre. Pendant le premier confinement, nous avions deux réunions par semaine avec le ministre du logement Julien Denormandie et tous les acteurs de l’hébergement d’urgence. Avec le reconfinement, nous avons repris les réunions, une fois par semaine. »

Les associations soulignent toutefois que ces coups de pouce appréciables ne sont pas pensés pour durer. « L’urgence pousse à agir, et permet de sauter par-dessus les barrières. L’État, mais aussi les conseils départementaux, les directions de la cohésion sociale des préfectures, les métropoles, les associations… tout le monde s’active. Mais on reste dans l’aide ponctuelle, sans réflexion sur la suite », relève Manuel Domergue.

Pour sa réponse sanitaire à proprement parler, l’État a employé dans tout l’Hexagone son bras armé dans le domaine : les agences régionales de santé. Toutes ont eu pour consigne de déployer au moins un premier niveau de réponse, destiné aux ultraprécaires.

« Dès le mois de février, nous avons ciblé pour des actions de dépistage les sans-abris ou les occupants des habitats collectifs, comme les centres d’hébergement ou les foyers de travailleurs migrants. Quelle que soit l’épidémie, nous savons qu’il y a des risques qu’ils soient les premiers touchés », indique Luc Ginot, de l’ARS Île-de-France.

A Paris, « la plupart des gens testés sont à l’ouest, la plupart des contaminés sont à l’est »
Dans l’urgence, des équipes mobiles de médecins et d’infirmiers, bénévoles et volontaires, ont été déployées, dans des voitures prêtées par diverses institutions. Aujourd’hui, l’ARS comptabilise 650 déplacements de ces équipes dans la région, pour plus de 15 000 personnes testées. 1 500 personnes ont aussi été hébergées temporairement dans des centres réservés aux personnes précaires contaminées. Dans ce domaine, « nous avons été les premiers, le national a suivi ensuite », se félicite Luc Ginot.

Dans les Pays-de-la-Loire, la logique a été similaire. « La santé des personnes vulnérables est une priorité de notre projet régional de santé », indique à Nantes Laurence Browaeys, directrice de l’appui à la transformation. En 2019, une épidémie de rougeole dans des bidonvilles de la métropole nantaise avait fortement sensibilisé les équipes sur place.

« Nous mettons en place des dispositifs “d’aller vers” : des équipes mobiles composées de médecins et d’infirmiers, résume la responsable. Dans les cinq départements des Pays-de-la-Loire, ces professionnels vont vers les habitants des habitats collectifs, des squats ou des quartiers pauvres, pour assurer un dépistage, et trouver les mots pour convaincre les personnes d’entrer dans les parcours de soin. »

« Il faut d’abord réussir à bien faire comprendre les enjeux de la maladie, avec un accès à des interprètes », détaille Marie-Jo Passetemps, cheffe de projet à l’ARS Pays-de-la-Loire. Ensuite, il faut accompagner dans l’isolement. « Grâce à un préfet de région fortement mobilisé et à un réseau d’acteurs associatifs très présents, nous avons pu monter en deux semaines un centre d’hébergement spécialisé dans chaque département pour des cas de Covid non graves, avec un suivi infirmier. » Dans des hôtels, des anciens foyers d’hébergement, puis pendant l’été dans des internats désertés ou des centres de vacances, environ 200 personnes ont été accueillies dans la région, peu touchée par la première vague.

En Nouvelle-Aquitaine, « 400 places de ce type ont été créées, et nous avons accueilli jusqu’à 122 personnes en même temps », indique Erwan Autès, copilote du plan d’accès à la prévention. Un centre existe encore à Bordeaux, et héberge actuellement une vingtaine de personnes. Ce type de lieux d’accueil a également été mis en place dans les Hauts-de-France, où l’ARS souligne avoir veillé à organiser « un accompagnement spécifique » pour appuyer les équipes « confrontées à des problèmes d’addiction » ou à « la souffrance psychique » des personnes hébergées.

Verticalité de l’État, et foisonnement local

Les ARS se sont aussi, plus timidement peut-être, tournées vers d’autres publics, moins marginalisés par la société, mais bien plus nombreux : les fameux premiers de corvée, travailleurs pauvres. « Une fois connus les résultats de l’étude de l’Observatoire régional de santé au printemps, nous avons ciblé les territoires populaires pour les actions de dépistage, indique Luc Ginot. Les premiers barnums déployés pour effectuer des tests l’ont été à Clichy-sous-Bois, à Gennevilliers, à Saint-Denis ou à Sarcelles, là où le virus frappait le plus fort et où les difficultés d’accès aux tests étaient les plus grandes. »

En Nouvelle-Aquitaine, le dépistage a également visé les plus touchés : « Les quartiers populaires, puis le personnel des abattoirs, et les travailleurs saisonniers, notamment dans les vignes au moment des vendanges en Gironde », détaille Erwan Autès. Démarche similaire dans les Pays-de-la-Loire en lien étroit avec les associations locales, précieuses pour déterminer s’il convenait mieux « d’installer un barnum, de faire venir un bus de dépistage ou d’utiliser les locaux des centres communaux d’action sociale », indique Marie-Jo Passetemps.

Début septembre à Nantes, l’ARS organisait des tests de dépistage gratuits. © Estelle Ruiz / Hans Lucas via AFP
Début septembre à Nantes, l’ARS organisait des tests de dépistage gratuits. © Estelle Ruiz / Hans Lucas via AFP
Ces actions nécessaires et la bonne volonté déployées par les représentants de l’État n’ont pas été partout suffisantes, loin de là. Cette crise inédite a en fait provoqué paradoxalement un double mouvement : un renforcement de la verticalité du système sanitaire français, mais aussi un foisonnement d’initiatives locales, pour tenter de colmater les brèches ouvertes par un État central au bord de la panique.

Au rang des pesanteurs quasi insurmontables, les départements mal dotés en hôpitaux ont du mal à pardonner l’ouverture au compte-gouttes de nouveaux lits. « On se bat depuis des années comme des chiens pour obtenir des moyens pour nos structures hospitalières, témoigne Stéphane Troussel, à la tête de la Seine-Saint-Denis. On a obtenu 95 lits de réanimation de plus pour la seconde vague, mais quelle énergie déployée ! »

Le département n’est cependant pas resté les bras ballants devant l’hécatombe, même si la santé ne relève pas de sa compétence : distribution de masques dès que les stocks ont été reconstitués, puis aide à l’achat depuis la rentrée, inscriptions dans le dispositif Covisan, actions de prévention en 25 langues depuis cet été « dans les parcs, au bas des cités ».

Stéphane Troussel a aussi très tôt plaidé auprès du premier ministre pour que les pharmaciens et tous les « acteurs de santé de premiers recours » puissent être associés aux politiques de dépistage, dans un territoire où l’accès à un médecin traitant peut relever du parcours du combattant.

À Grenoble, « on improvise à la place de l’État »
À l’échelle des villes et des métropoles, les solutions d’envergure sont encore moins faciles à mettre en place, malgré un poste d’observation privilégié. « L’un des défauts majeurs dans la gestion de cette crise, c’est de vouloir faire pareil partout, même si cela a un peu bougé depuis le mois de mars, souligne Anne Souyris, adjointe à la santé à la Ville de Paris. Dans la capitale, la plupart des gens testés sont à l’ouest, la plupart des contaminés sont à l’est. Il faut faire quelque chose de ces informations... »

À Grenoble, Pierre-André Juven, l’adjoint à la santé et à l’urbanisme, est aussi chercheur en sociologie sur les systèmes de santé. Il admet que si la réponse sanitaire au Covid-19 ne fait pas partie directement des « prérogatives de la Ville, ce que cette crise interrogera sûrement », l’équipe municipale commence à réfléchir à cette « question lancinante ». Éric Piolle, le maire de Grenoble, a interpellé le premier ministre Jean Castex en octobre sur le sujet.

« La tension est énorme, concède Pierre-André Juven. Comment mettre en place des politiques publiques spécifiques qui ne vont pas se retourner contre les populations concernées ? On ne peut pas dire aux publics les plus précaires : “Restez chez vous car vous risquez de mourir”, pendant que les ingénieurs ou les sociologues sont autorisés à faire du footing ou à se promener en montagne… La seule réponse, vous la trouverez dans une vraie politique de santé publique. »

En attendant l’électrochoc venu d’en haut, la ville expérimente. Elle a lancé avec le CHU de Grenoble et l’ARS deux campagnes de tests antigéniques gratuits, d’abord dans un quartier classé « politique de la ville », au cours desquels les équipes profitent des quinze minutes d’attente avant le résultat pour récolter des informations pertinentes sur la transmission.

« C’est de la microépidémiologie, on improvise à la place de l’État, on essaye de comprendre, selon les habitudes de vie, comment ce virus circule pour l’anticiper, car on a encore très peu de données localisées », explique l’élu.

La municipalité grenobloise compte aussi sur son comité de liaison citoyen, dont la première réunion a eu lieu début novembre (lire ici notre reportage), pour l’éclairer. « S’il s’agit de se demander quelles politiques sont les plus adaptées, prioritaires, ce qui paraît inconcevable, c’est que les premiers concernés ne soient pas consultés. »

Les gens « ne vivent pas dans des manuels de santé publique »
Plus au nord, à Lyon, où une toute nouvelle équipe municipale a pris place en juillet, les choix sont les mêmes qu’au niveau des ARS, les efforts se concentrant sur la grande précarité : réquisition d’une auberge de 165 places dans le 5e arrondissement et ouverture d’un nouveau lieu d’hébergement d’urgence le 27 novembre, pour éviter les retours à la rue en plein pandémie.

« Nous poussons aussi des offres, ouvertes à tous mais dont les habitants des quartiers populaires seront les premiers utilisateurs, en santé mentale par exemple », explique Céline De Laurens, adjointe aux questions de santé auprès du maire de Lyon.

Pour détecter en priorité les publics les plus vulnérables, en collaboration avec la préfecture, la métropole et l’ARS Rhône-Alpes, la Ville a imaginé des actions de dépistage gratuit le long des lignes de métro, début septembre. Avec quelques ratés : « Les gens venaient de toute la métropole, massés, sous la chaleur, on s’est fait déborder, c’était ingérable. Du coup on a opté pour un local au palais des sports de Gerland, qui cochait toutes les cases, car situé en plus dans un quartier populaire. »

C’est sans doute la Ville de Paris, cumulant les compétences communales et départementales, qui est la plus avancée en matière de politique locale de santé. Y a été testé le dispositif Covisan (en partenariat avec les hôpitaux de l’AP-HP), avant qu’il ne soit étendu à l’échelle nationale. Son principe ? Dépister, tracer, et proposer des actions concrètes d’accompagnement des personnes positives, et notamment les plus démunies. « Covisan était pensé ainsi, avec un gros volet social, explique Sophie Souyris. Il a perdu de ses capacités à stopper la chaîne de contamination en devenant une grosse machine nationale, non adaptée aux situations locales. »

Car les gens, même en situation d’épidémie mondiale, « ne vivent pas dans des manuels de santé publique », rappelle Caroline Izambert, directrice du plaidoyer de l’association Aides, et historienne spécialiste des questions d’accès au droit.

Ainsi les hôtels, réquisitionnés dans certaines villes pour isoler les personnes contaminées au printemps, sont restés le plus souvent vides, malgré les solutions de garde d’enfants ou de portage de repas proposés par plusieurs communes. Dans les Pays-de-la-Loire, depuis la mi-mai, environ 700 personnes ont demandé des informations sur le système, mais seulement 280 ont sauté le pas. « On ne peut forcer personne, nous sommes principalement dans le plaidoyer », glisse-t-on à l’ARS.

Réfléchir à une forme de « santé communautaire »
Ce qui peut sembler être la bonne solution se heurte aux modes de vie de chacun, a fortiori des plus précaires. Certains migrants installés dans des foyers ont peur de perdre leur place, des familles souhaitent rester ensemble, d’autres craignent tellement de perdre leur emploi qu’ils restent rétifs à tous dispositifs...

« Il y a beaucoup de bonne volonté, beaucoup d’argent dépensé, mais parfois pour rien car les politiques ne sont pas pensées avec les gens qui sont visés, regrette Geneviève Decoster, d’ATD Quart Monde. Il faut construire avec les personnes visées, les écouter, regarder avec elles ce qui marche. »

La France pourrait bien être en train de découvrir, en pleine urgence sanitaire et sociale, les principes de « l’épidémiologie sociale », consistant à mettre au cœur de la réponse sanitaire les questions d’inégalités. Et de s’approcher au plus près des personnes pour trouver la bonne réponse. « Le principe numéro un en temps d’épidémie doit être la réduction des risques, affirme Caroline Izambert. Personne, depuis le confinement, n’a été parfait à 100 %. CSP+ ou population précaire, il faut penser les risques avec la vie telle qu’elle est. »

« Si l’on souhaite arriver à une égalité de résultat, pour que tout le monde soit en bonne santé, il faut tenir compte des inégalités de départ, ce qui veut dire structurer différemment les mesures et les critères », décrit Michelle Kelly-Irving, chargée de recherche Inserm au sein de l’université Toulouse-3 Paul-Sabatier.

Or cette démarche est encore « marginale » en France, constate Michelle Kelly-Irving. « Nous vivons dans le pays de Pasteur où la santé, c’est le médecin et l’hôpital… Réfléchir à une forme de “santé communautaire”, qui n’est pas dans le seul giron des médecins, semble difficile. »

Ruée sur les « ambassadeurs »
La « santé communautaire » met en avant la prise en charge des vulnérabilités sociales, en général par des pairs. Cette pratique est embryonnaire en France, même si ces méthodes ont été éprouvées avec succès, notamment dans la lutte contre le sida. Et les ARS qui ont répondu à Mediapart, parmi les plus impliquées dans la lutte contre les inégalités de santé, sont justement en train de tâtonner autour de la mise en place d’un réseau d’« ambassadeurs ».

Ces derniers sont chargés de relayer les messages d’information et de prévention en direction de ceux qu’ils côtoient au quotidien. Des savoirs et des passeurs utiles pour lutter contre le Covid, et qui pourraient être réactivés dans le futur pour lutter par exemple contre les maladies chroniques... ou la prochaine épidémie.

« Les ambassadeurs, c’est le nerf de la guerre, estime Laurence Browaeys, à Nantes. Ce sont des personnes qui parlent à leurs pairs, pour expliquer, rassurer, désamorcer les craintes ou les incompréhensions. » L’outil idéal en somme pour contrer la désinformation ambiante… ou la méfiance née des mensonges du gouvernement en mars-avril, comme sur la pénurie de masques.

Dans les Pays-de-la-Loire, 300 personnes ont été recrutées parmi les responsables d’associations, les éducateurs dans des associations sportives, les animateurs de centres aérés ou les travailleurs sociaux, l’objectif étant d’en compter 1 000 d’ici la fin de l’année. Ils bénéficient d’une formation de quelques heures et de documents pour être au point sur les procédures, répondre à toutes les questions et apaiser les craintes sur les tests, le traçage des cas contacts, l’isolement…

L’idée a également été embrassée avec enthousiasme dans les Hauts-de-France, où une centaine d’ambassadeurs sont déjà actifs à Roubaix et Tourcoing, et où l’on vise aussi 1 000 recrutements. Ils disposent aussi de kits individuels contenant masques, flacon de gel hydroalcoolique et livret de vulgarisation sur les mesures barrières. À Amiens, 40 « jeunes relais santé » interviennent par ailleurs les soirs et le week-end en centre-ville et dans les résidences universitaires, en direction des jeunes et des étudiants.

« Décider d’en haut ne fonctionne pas »

« Nous travaillons à retisser l’alliance entre l’ARS et les acteurs de santé, et les acteurs de proximité que sont les associations, petites et grandes », récapitule en Île-de-France Luc Ginot. Depuis la rentrée, son agence travaille avec des dizaines d’associations « qui touchent des populations qu’elles seules peuvent mobiliser, et qui sont particulièrement vulnérables vis-à-vis des discours contradictoires circulant sur le virus et sa transmission ».

À Bordeaux, l’ARS cogite elle aussi dans cette direction et prépare un appel à projets sur le thème. « Il faut sortir des logiques de prescription, estime Erwan Autès. Décider d’en haut en donnant des amendes à ceux qui ne suivent pas, cela ne fonctionne bien pour personne, et encore moins pour les personnes les plus éloignées des messages sanitaires. »

Il aura peut-être fallu une crise sanitaire sans précédent pour que le système accepte de regarder en face les critiques qui lui sont régulièrement adressées : la prédominance du médical, et du curatif sur la prévention.

« La concentration autour de l’État et des ARS de toute la stratégie de santé, c’est aussi une concentration des moyens, qui fait que l’ancrage sur le territoire est limité, rappelle l’élue lyonnaise Céline De Laurens, qui a longtemps travaillé dans le secteur de la santé. On a besoin de changer de braquet, de réallouer les financements. »

Pour composer avec l’état d’esprit français, militants, élus ou chercheurs tournent désormais autour de l’idée d’un « universalisme proportionné » : « Il s’agit de faire de manière plus intense là où il y a plus de besoins, résume Luc Ginot. Oui, on ira dans des communes sociologiquement plus favorisées, mais peut-être plus tard, ou de façon moins intense qu’à Sarcelles ou à Clichy-sous-Bois. Et surtout nous adapterons notre intervention. »

Des solutions de terrain qui nécessitent des moyens humains au ras du sol, « low tech », ironise Caroline Izambert chez Aides. « Pas d’appli, pas de levée de fonds, pas de “licornes”... Or, le macronisme a une fascination pour les outils ultra-sophistiqués. Quand on arrive avec la banalité de ces solutions, on n’est pas audible. »

« Les mécanismes structurels sont en place depuis longtemps »
En fait, l’épidémie et les moyens apportés pour y répondre révèlent en creux tous les dysfonctionnements français. « L’impact de la crise a été violent pour les gens très pauvres, mais ils n’ont pas vécu de choses nouvelles, estime ainsi Geneviève Decoster, d’ATD Quart Monde. Les mécanismes structurels qui en font les premières victimes sont en place depuis longtemps. »

Son constat rejoint celui des élus des territoires déshérités : « Il ne s’agit pas de donner plus à ceux qui ont moins, mais déjà de donner autant à chaque habitant des quartiers pauvres qu’à celui des quartiers riches, les réintégrer dans le droit commun. » Pour rappel, la Seine-Saint-Denis est le département métropolitain qui reçoit le moins de protection sociale par habitant, malgré sa place tout à fait honorable en termes de contributions.

Les associations se heurtent à un paradoxe très français, chacune dans son domaine : la lutte contre la pauvreté n’est pas pensée en termes structurels. « L’hébergement d’urgence, cela coûte extrêmement cher à l’État, c’est un effort considérable puisque plus de 260 000 personnes sont hébergées, plus de 13 mois en moyenne, rappelle ainsi Manuel Domergue, de la fondation Abbé Pierre. Pourquoi ne met-on pas cet argent dans la construction prioritaire de logement social ? »

Or, « la politique publique depuis le début du quinquennat d’Emmanuel Macron, c’est la baisse continue des aides au logement et les coupes dans le financement des HLM », regrette-t-il.

Caroline Izambert se souvient de combats récents, comme la lutte contre la réforme de l’aide médicale d’État (AME), qui vient d’entrer en vigueur et restreint l’accès aux soins des étrangers : « Lors de l’élaboration de la réforme en 2019, nous n’avons pas cessé de dire que ce choix n’était pas raisonnable, et six mois après nous faisons face au Covid... »

Pendant des années, le détricotage du modèle de protection social français a été mené comme s’il n’aurait « jamais de coûts économiques et sociaux ». « Mais c’est une sacrée faiblesse pour un pays de ne pas donner à chacun les moyens de prendre en charge sa propre santé », insiste la chercheuse et militante.

L’autre frein pourrait être le souci de ne pas « stigmatiser » les populations visées, en tordant le principe d’égalité pour tendre vers plus d’équité. Une problématique que connaissent bien les associations caritatives : « Généralement, les mesures décidées d’en haut ne sont pas réfléchies en terme de dignité, et peuvent être stigmatisantes, alerte Geneviève Decoster, d’ATD. Il faut savoir combien les personnes pauvres ont du mal à demander l’aide alimentaire. Certains n’y vont pas, d’autres n’arrivent pas à toucher aux produits qu’ils sont aller récupérer… »

Ne pas pointer du doigt, « même avec de bonnes intentions », les personnes qui sont vulnérabilisées, confirme Michelle Kelly-Irving. « Ce n’est pas de leur faute si elles se retrouvent à vivre avec peu de moyens, sans capacité d’aménager leur logement ou leur vie, cela dépend avant tout de politiques publiques structurantes ». Il y a une « toujours une réticence », confirme Caroline Izambert. « Mais mourir est très stigmatisant. Plus mourir que les autres, c’est une sacrée discrimination ».

Du haut de sa position institutionnelle, au sein de la puissante ARS Île-de-France, Luc Ginot veut lui aussi tirer les leçons des mois passés. « Il faut articuler très fortement les conditions de santé aux conditions de vie, de travail et de transport des populations, martèle-t-il. Ces points doivent faire l’objet d’actions de santé publique beaucoup plus massives. Si ces questions s’effacent dans les mois à venir, nous n’aurons rien appris de l’épidémie. »

Mais comment s’attaquer à ces différents chantiers, en pleine deuxième vague, quand l’urgence sociale s’ajoute à l’urgence sanitaire. A fortiori à l’échelon municipal, où les équipes ont bien souvent été renouvelées après les élections ?

« Cela rend impératif de réfléchir à ce qui va dans le sens de notre projet politique, veut croire Céline De Laurens à Lyon. Par exemple, l’aide à l’installation de médecins de secteur 1, le plafonnement des loyers, l’augmentation des logements sociaux. Mais vu la situation économique, il y a fort à parier que nous ne puissions que remettre à niveau ce qui vient d’être détruit. »

Il faudra pourtant multiplier les efforts. En premier lieu lorsque se posera le casse-tête de l’accès au futur vaccin. Si sa gratuité semble acquise en France, le risque de pénurie est non négligeable. Qui y aura alors droit en premier ? Faudra-t-il l’administrer d’abord aux populations à risque ? Et prendre en compte les risques hors du champ strictement médical ? De quoi encore largement faire réfléchir les élus et les responsables sanitaires.