La santé au travail. Les accidents de travail et maladies professionnelles

Médiapart - Contaminées au Covid, des soignantes peinent à faire reconnaître leur maladie professionnelle

il y a 2 semaines, par Info santé sécu social

10 NOVEMBRE 2020 PAR VICTOIRE PIROT (RUE89 STRASBOURG)

Un décret a précisé les conditions de la reconnaissance automatique du Covid en tant que maladie professionnelle pour les soignants. Très restrictives, elles laissent pourtant de côté une large partie des personnels de santé touchés.

Infirmière au sein d’une unité Samu à Strasbourg, Nathalie Guichard est en arrêt depuis le 21 août dernier des suites d’une infection au Covid-19 contractée en mars. Plus de deux mois plus tard, elle ne sait toujours pas si sa contamination sera reconnue en tant que maladie professionnelle.

« J’avais des difficultés à respirer alors j’ai fait un test PCR qui s’est révélé positif, se souvient la jeune femme de 40 ans. Mais en dehors de cela, je n’avais pas beaucoup de symptômes. » Arrêtée cinq jours seulement, elle reprend ensuite son service mais une douleur à la poitrine et des essoufflements l’amènent à consulter en avril. Les examens révèlent un épanchement dans le péricarde et des atteintes cardiaques.

Des problèmes de santé qui, après de multiples rendez-vous de spécialistes et plusieurs imageries, se révèlent être des conséquences directes de son infection au Covid-19. Et qui persistent. « J’ai suivi deux traitements pour tenter de soigner ma péricardite, détaille-t-elle. Je suis actuellement sous anti-inflammatoires. Si ça ne marche pas, il faudra prévoir une hospitalisation. Mais quoi qu’il arrive, je suis sans doute partie pour plusieurs mois d’arrêt, car il me faudra une rééducation. »

Pendant plusieurs mois, Nathalie Guichard va devoir continuer à avancer ses frais de santé, tout en étant indemnisée au titre d’un simple arrêt maladie. Car l’infirmière n’entre pas dans les cases de la procédure simplifiée permettant de faire reconnaître le Covid-19 comme maladie professionnelle pour les soignants.

Annoncée par Olivier Véran dès le mois d’avril, et selon un décret paru au Journal officiel mi-septembre, cette procédure ne concerne que les professionnels de santé ayant souffert « d’affections respiratoires aiguës causées par une infection au SARS-CoV2, […] et ayant nécessité une oxygénothérapie ou toute autre forme d’assistance ventilatoire, attestée par des comptes rendus médicaux, ou ayant entraîné le décès ».
Comprendre : ceux qui ont été hospitalisés et mis sous respirateur artificiel. Les autres devront passer par un comité national d’experts indépendants, composé d’un médecin-conseil de la Caisse d’assurance-maladie et d’un praticien hospitalier ou d’un médecin du travail, a précisé le ministère de la santé peu avant la publication du texte.

Pour ceux qui présentent des séquelles plusieurs mois après l’infection, comme Nathalie, la reconnaissance en maladie professionnelle est donc loin d’être automatique. Il y a un mois, l’infirmière a déposé un dossier pour tenter de l’obtenir, avec le soutien du service des ressources humaines des Hôpitaux universitaires de Strasbourg (HUS).

En attendant, la professionnelle de santé pâtit d’une baisse de revenus. En cas d’arrêt maladie, les personnels hospitaliers perçoivent en effet l’équivalent de leur salaire de base pendant trois mois… sans les primes de service ou le treizième mois. Au-delà, ils passent en « demi-traitement » : la CPAM ne leur verse plus que 50 % de leur salaire de base, et le reste est compensé par le Comité de gestion des œuvres sociales (CGOS), mais seulement pendant 150 jours, soit environ 5 mois.

Le congé pour invalidité temporaire imputable au service, découlant de la reconnaissance d’une maladie professionnelle, garantit en revanche une indemnisation à hauteur de 100 % du salaire, quelle que soit la durée de l’arrêt. Cette indemnisation peut même augmenter en cas de revalorisation des salaires. Mais surtout, la reconnaissance d’une maladie professionnelle engendre une prise en charge à 100 % de tous les frais de santé qui y sont liés. Les personnes qui en bénéficient n’ont donc rien à avancer.

Nathalie Guichard regarde avec une certaine inquiétude les mois à venir pendant lesquels elle va encore devoir rester en arrêt. « J’ai demandé à reprendre le travail, mais mon cœur s’abîme quand il bat vite, dit-elle. Si j’avais été dans un autre service encore, ça aurait peut-être été possible, mais dans une équipe Samu… » Un crève-cœur pour cette infirmière qui faisait ce métier depuis dix-neuf ans, et compte « sur les doigts de ses deux mains le nombre de fois où elle a été arrêtée ».

Nathalie Guichard en est persuadée, son cas n’est pas isolé. « Énormément de soignants ont eu des Covid longs, ou des séquelles tardives. Ce sont des personnes qui ne peuvent être reconnues en maladie professionnelle pour le moment. Ce n’est pas normal », s’agace celle qui réfléchit actuellement à monter une association. « Et encore, moi j’ai de la chance, rajoute-t-elle. J’ai eu “le bon Covid” en quelque sorte, mais il y a beaucoup de collègues qui ont des séquelles longtemps après, en ayant des difficultés à les faire relier au coronavirus, car c’est une maladie que l’on connaît encore assez peu. »

Charlène* (son prénom a été modifié) subit elle aussi encore les conséquences de son infection au Covid. Travaillant dans un service hospitalier où passent beaucoup de patients chaque jour, elle est tombée malade en mars dernier. « Je me sentais mal, alors j’ai pris ma saturation en oxygène. Elle était anormalement basse, ce qui m’a conduit à faire un test Covid, raconte-t-elle. Ensuite, j’ai commencé à tousser. »

Aujourd’hui, elle souffre de tachycardies et d’extrasystoles (des anomalies du rythme cardiaque), liées à son infection. « J’en ai tous les jours. C’est assez désagréable, ce sentiment du cœur qui s’arrête et qui repart, explique cette professionnelle de santé qui a repris le travail après son arrêt en mars. Sa colère est intacte : « Pendant la crise, on nous assurait que tous ceux qui auraient le Covid seraient reconnus en maladie professionnelle. Et finalement, c’est loin d’être le cas. » Pour elle, c’est « une question de principe ».

La découverte progressive des nombreux effets secondaires du Covid constitue une angoisse permanente. Or, sans reconnaissance en maladie professionnelle, la prise en charge des rechutes ou d’une inaptitude est bien moindre. Et la soignante ne pourra pas rechercher la faute inexcusable de l’employeur, établie quand ce dernier aurait dû avoir conscience du danger auquel était exposé le salarié, et qu’il n’a pas pris les mesures nécessaires pour l’en préserver. Si la faute est avérée, elle ouvre droit à des indemnités supplémentaires.

Pour le personnel de santé exerçant en libéral, les conditions définies par le décret publié mi-septembre posent également problème. Infirmière libérale exerçant au sein de l’Eurométropole, Élise Brolly a présenté tous les symptômes d’une infection liée au coronavirus en mars. « C’était ce que l’on appelait, à ce moment-là, les nouveaux symptômes, se souvient-elle : anosmie (perte de l’odorat), agueusie (perte du goût), troubles digestifs, fatigue excessive… J’ai été alitée trois semaines. Le moindre effort me semblait insurmontable. Au total, j’ai été arrêtée cinq semaines. »

Cinq semaines qui ont représenté une baisse drastique de ses revenus. L’infirmière paie chaque mois deux assurances prévoyances pour conserver des revenus à peu près équivalents en cas d’arrêt de travail, et continuer à payer ses charges. En tant que professionnelle de santé travaillant en libéral, elle doit en effet attendre 90 jours en cas d’arrêt pour percevoir des indemnités de la CPAM. Dans le jargon de l’indemnisation, c’est ce qu’on appelle « un délai de carence ».

Ce délai avant versement concerne également ses assurances privées. Quinze jours d’attente pour percevoir une indemnisation de la part de l’une, un mois pour l’autre. « J’avais des économies, je n’en ai plus », lâche Élise, laconique. Depuis son arrêt, l’infirmière reste très fatiguée, et essoufflée.

Pour l’instant, les examens se poursuivent pour tenter de déterminer la cause de ces symptômes persistants. Elle a toujours autant de travail, mais se fait un peu plus remplacer. « J’ai besoin de beaucoup plus de repos. Le soir, je rentre et je dors. Parfois, j’ai l’impression d’avoir 70 ans, confie la soignante de 48 ans, inquiète pour son avenir. J’ai peur quand je vois que je ne vais pas mieux alors qu’une deuxième vague arrive. J’ai peur de retomber malade, je me demande si je vais le supporter, mais je ne me vois pas travailler encore vingt ans dans cet état si ça ne s’améliore pas. »

La reconnaissance des conséquences de son infection au Covid-19 en tant que maladie professionnelle lui permettrait de toucher des indemnités de la CPAM sans délai de carence en cas de rechute. Elle a lancé les démarches pour tenter de l’obtenir récemment.

L’infirmière dénonce également les contraintes économiques auxquelles elle doit faire face. Certains outils de protection, comme les gants, sont beaucoup plus chers qu’avant. Leur prix a presque doublé. Alors, elle les économise. Pour les soins non invasifs (tout ce qui n’est pas piqûres, tests PCR, nettoyages de plaies), Élise Brolly le reconnaît sans fard : elle n’utilise qu’un seul gant, pour la main qui sera en contact avec le patient. « C’est système D, comme débrouille », lâche-t-elle, amère.

« Imaginez, sur une injection cotée 7 euros, il ne me reste que 3,50 euros nets. Si le matériel augmente en plus… Qu’est-ce qu’il reste ? Ça ne vaut plus le coup », souffle-t-elle, désabusée. Le gouvernement parlait, en mars dernier, de « guerre contre le coronavirus ». Mais Élise a le sentiment que dans cette lutte, les soignants ont été « de la chair à canon », mal équipés et non protégés.

Encore aujourd’hui, et alors même que la deuxième vague de l’épidémie déferle sur les hôpitaux partout en France, il reste compliqué d’évaluer le nombre de soignants qui ont été touchés. Aux HUS, on compte 630 personnes contaminées sur l’ensemble des 9 000 personnels employés. « Pour moi, il y en a plus, assure Christian Prud’homme, secrétaire général FO Santé. Des estimations faites en Italie tablent sur 30 % de soignants contaminés. Je pense qu’on est ici sur les mêmes chiffres, car il y a des gens qui l’ont eu et qui n’ont pas été diagnostiqués. »

Parmi les nombreuses batailles de la guerre contre le Covid, celle des soignants pour faire reconnaître le prix de leur lutte face à l’épidémie s’annonce d’ores et déjà l’une des plus compliquées.