Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV)

Médiapart - Covid-19 : l’épidémie frémit en France

il y a 5 jours, par Info santé sécu social

18 JUILLET 2020 PAR CAROLINE COQ-CHODORGE

À l’exception de la Mayenne, le nombre de personnes testées positives au SARS-CoV-2 reste très faible. Mais plusieurs départements constatent une légère reprise épidémique. Les médecins l’attribuent à un relâchement général sur les gestes barrières.

Hors de question pour Luc Duquesnel, médecin généraliste à Mayenne, de montrer du doigt la population de son département, le seul en France métropolitaine à avoir dépassé un seuil d’alerte : au 14 juillet, la Mayenne comptait 59,9 cas de Covid-19 pour 100 000 habitants, contre 5,7 cas au niveau national. « Certes, elle s’est relâchée, mais à l’image de tous les Français, et en premier lieu des politiques. Au deuxième tour des élections, le 28 juin, on a vu les équipes de gagnants se réjouir, s’embrasser, sans aucun masque. » Il aurait pu tout autant évoquer les passations de pouvoir lors du changement de gouvernement.

Le 14 juillet, le président de la République a sifflé la fin de la récréation, en passant par la contrainte, puisque l’incitation et l’explication ne suffisent pas. Dans les prochains jours, le port du masque va devenir obligatoire dans les espaces publics fermés, par décret.

Car un peu plus de deux semaines après le second tour des municipales, quand le virus était sorti des esprits, celui-ci donne de premiers signaux de reprise. Ils sont faibles, mais inquiétants. En février dernier, le virus a d’abord circulé sans bruit, parmi des personnes sans symptômes, avant d’exploser, obligeant tout le pays à se confiner.

La situation n’est cependant pas comparable avec celle du mois de février, car de nombreux indicateurs permettent aujourd’hui de surveiller le virus. Les hôpitaux sont toujours calmes, le nombre de personnes nouvellement hospitalisées pour une forme grave du Covid-19 continue de baisser : 119 le 17 juillet, contre 136 une semaine plus tôt.

Mais la Direction générale de la santé met en garde, vendredi 17 juillet, car les « R effectifs sont au-dessus de 1 dans la plupart des régions ». Cet indicateur est une estimation du nombre de personnes qu’un malade contamine, il indique donc la dynamique de l’épidémie. En Bretagne, au 14 juillet, le R s’est envolé à 2,6, un taux très haut, à prendre cependant avec précautions, car l’incidence dans la région reste très faible : moins de un cas pour 100 000 habitants dans le Morbihan, 8,9 cas dans le Finistère, soit des chiffres très éloignés de la Mayenne (59,9 cas pour 100 000 habitants).

C’est surtout en amont du système de soins que le nouveau coronavirus frémit. Les données médicales les plus précoces sur les nouvelles infections au coronavirus sont recueillies par l’association SOS médecins, qui réalise sur de nombreux territoires des visites médicales à domicile. « Nous travaillons avec Santé publique France depuis 2005 », explique le docteur Serge Smadja, secrétaire général de l’association. L’agence française chargée de la veille épidémiologique a fait appel à SOS médecins après la canicule de 2003, « quand ils se sont rendu compte qu’ils manquaient de données précoces. Or nous voyons arriver les premiers tableaux grippaux 10 à 15 jours avant le début de l’épidémie de grippe ».

De la même manière, SOS médecins assure pouvoir servir d’alerte pour le Covid-19. L’association s’appuie sur « une définition de cas de suspicion de Covid-19 bien codifiée », poursuit Serge Smadja. « À partir de quelques symptômes constatés lors de l’examen clinique du patient en consultation – toux, fièvre, perte du goût ou de l’odorat –, on entre le diagnostic dans notre serveur. Nos données sont transmises tous les jours à Santé publique France. On commence à bien connaître cette maladie, à reconnaître son tableau clinique. »

SOS médecins voit repartir légèrement à la hausse les « suspicions de Covid-19 » : « Depuis le déconfinement, nous étions tombés à 150 cas par jour, indique Serge Smadja. Depuis une dizaine de jours, nous sommes remontés à 500. Mais au pic épidémique, nous étions à 2 500. C’est un frémissement. Est-ce que ce sont de banales rhino-pharyngites d’été ? C’est possible. Mais ce n’est pas que ça, on en est convaincus. »

En Nouvelle-Aquitaine, l’Agence régionale de santé (ARS) a annoncé le 15 juillet suivre 10 cas groupés (d’au moins trois cas) : un dans un Ehpad, un autre parmi des travailleurs saisonniers dans les Landes, les clusters (foyers infectieux) restants étant associés à des fêtes, des mariages, des retours de voyage à l’étranger, etc.

À Bordeaux, le médecin généraliste Nicolas Bruguère, qui travaille également pour le Centre 15, sent lui aussi ce « frémissement » : « On est passés en Gironde de moins de 10 cas positifs quotidiens à 20 le 8 juillet, c’est une vraie alerte. » Plus inquiétant, le médecin voit des « patients très angoissés, et d’autres très réticents à se faire tester. Ce sont souvent des commerçants, des travailleurs indépendants, qui ont beaucoup perdu pendant le confinement et craignent d’être placés en quatorzaine. Certains cas contacts ne veulent pas être testés non plus, pour les mêmes raisons ». Mais en Gironde, le virus reste très peu présent, avec 3,6 cas pour 100 000 habitants.

La situation est tout autre en Mayenne. Luc Duquesnel, médecin généraliste à Mayenne, mais aussi président de la section généralistes de la Csmf, le premier syndicat de médecins libéraux, résume l’accélération constatée récemment : « Au 5 juillet, nous avions 219 cas positifs depuis le début de l’épidémie. Le 14 juillet, nous en avions 382, soit 127 cas en plus, pour 100 000 habitants. On voit un départ d’épidémie, avec des formes de plus en plus sévères. » Elle est partie de « trois abattoirs, où il y a eu un retard dans le dépistage. Dans un des abattoirs travaillent des Guinéens, qui vivent en plus dans une grande promiscuité. Le virus a ensuite circulé pendant un baptême, un match de foot qui s’est terminé sous un préau, autour d’un barbecue, à cause de la pluie. Et c’est parti ! Hier midi, deux crèches ont du fermer, car des cas positifs ont été découverts parmi les enfants ».

En Mayenne, l’ensemble de la population, soit 300 000 habitants, devrait être testé. Seulement, il n’y a que cinq laboratoires d’analyse médicale dans le département, en plus du laboratoire de l’hôpital de Laval. Des tests sont également réalisés par la protection civile dans un gymnase et une salle polyvalente 7 jours 7, et l’ARS promet d’ouvrir deux nouveaux sites de dépistage. Seulement, au rythme de « 2 400 tests par jour » actuellement, selon Luc Duquesnel, la population sera entièrement testée dans… plus de quatre mois. « Lundi, il y avait plus de trois heures d’attente au centre de dépistage de l’ARS, qui a été surprise par l’adhésion de la population », raconte le médecin généraliste. Pour lui, « la Mayenne est un territoire d’expérimentation de ce qu’on peut faire en cas de reprise de l’épidémie ».

Seulement , la Mayenne souffre d’un « déficit de ressources humaines en santé. Pour s’en sortir, il faut être coordonnés ». Et ce n’est pas le cas aujourd’hui : il reproche à l’ARS d’avoir suspendu fin juin les « centres Covid » montés par les libéraux pour recevoir les patients présentant des symptômes. Maintenant que ceux-ci sont en vacances, l’hôpital et l’ARS se retrouvent en première ligne. « Et ça patine », dit le médecin généraliste, à la veille de son départ en vacances.

L’alerte est de faible ampleur, mais c’est un premier test pour le système de santé, avant l’automne et l’hiver. En Île-de-France, l’accès aux tests PCR est très difficile. Une liste de laboratoire qui les pratiquent est diffusée par le gouvernement. Or nous avons pu constater qu’elle n’est pas à jour : les sites hospitaliers ne sont pas accessibles aux patients qui ne sont pas hospitalisés, certains laboratoires ne prélèvent pas pendant les vacances, ou refusent les patients avec des symptômes. Dans Paris, de longues files d’attente se sont formées devant certains laboratoires.

L’ARS Île-de-France reconnaît « une hausse de la demande auprès des laboratoires de biologie médicale », qui s’explique notamment par l’envoi massif d’1,3 million de « bons » de dépistage par l’assurance-maladie dans 32 communes de la région, jugées plus exposées, notamment de Seine-Saint-Denis et du Val-d’Oise. Cherchent aussi à se faire dépister les personnes qui partent en voyage dans un pays qui exige un test PCR négatif, ou encore celles qui doivent subir une opération chirurgicale. Tout cela « peut engendrer une hausse des délais de prise de rendez-vous ou de restitution des résultats », admet l’ARS.

Mais l’agence assure que les laboratoires s’organisent pour « déployer, dans les prochains jours, des renforts dans certaines communes où nous avons pu identifier cette augmentation de la demande ». Car la situation est en réalité très variable selon les villes ou les arrondissements parisiens, mais aussi les laboratoires. Pour François Blanchecotte, président du Syndicat des biologistes, « il n’y a pas assez de coordination en Île-de-France. Les Hauts-de-France ont également dû gérer un afflux après l’envoi de 300 000 bons de l’assurance-maladie pour des tests. Les laboratoires ont créé avec l’ARS une plateforme téléphonique unique », pour centraliser les appels et la prise des rendez-vous. En Île-de-France, ceux qui veulent se faire dépister doivent appeler les laboratoires un à un.

Cet embouteillage permet de douter de la capacité réelle des laboratoires de réaliser les 700 000 tests hebdomadaires promis par le gouvernement. Ce ne sont pas les capacités techniques de réaliser les tests qui manquent mais le personnel : « Il y a le temps du prélèvement, explique François Blanchecotte. Il y a aussi un temps administratif pour entrer les données du patient dans le logiciel Sidep, qui doivent être précises pour permettre à l’ARS de déclencher ensuite une enquête épidémiologique. » Il se félicite que, « depuis le 10 juillet, les 40 000 techniciens de laboratoires puissent réaliser les tests », augmentant le nombre de bras disponibles.