Industrie pharmaceutique et biologie médicale

Mediapart : Covid-19 : quand la finance fait des culbutes insensées grâce à la Sécu

il y a 2 semaines, par infosecusanté

Mediapart : Covid-19 : quand la finance fait des culbutes insensées grâce à la Sécu

11 NOVEMBRE 2020

PAR LAURENT MAUDUIT


L’offre de rachat par le fonds financier Ardian d’un groupe de biologie médicale, Inovie, en forte expansion à cause du coronavirus, illustre le basculement dans l’hyper-capitalisme d’un secteur dont le chiffre d’affaires est constitué à 100 % par les remboursements de l’assurance-maladie.

En ces temps de pandémie du coronavirus, qui voient des malades mourir par milliers et d’autres traverser une période de convalescence longue et douloureuse, on se prend à penser que la France dispose, heureusement, d’un système de protection sociale qui la met à l’abri de trop fortes inégalités. Garantissant l’égalité d’accès des citoyens à la santé, la Sécurité sociale, et notamment sa branche de l’assurance-maladie, permet au moins que les citoyens se fassent soigner, sans tomber dans les rets d’un capitalisme de plus en plus avide de profits rapides et de culbutes financières spectaculaires. C’est du moins le constat qui vient immanquablement à l’esprit : à la différence de nombreux autres pays, la santé fait en France l’objet d’un service public qui la protège de l’avidité de la finance.

Et pourtant non ! De mille manières, la Sécurité sociale pâtit d’une privatisation rampante, comme Mediapart en a apporté dans le passé de nombreuses illustrations. Et s’il faut en apporter une preuve nouvelle, dans l’actualité récente, sans doute n’y a-t-il pas de meilleur exemple que celui de ce groupe de biologie médicale, Inovie, qui est convoité par le fonds financier Ardian et quelques-uns de ses alliés. Car cette opération est un véritable cas d’école : alors que les Français se ruent dans les laboratoires de biologie médicale pour vérifier s’ils ont été ou non contaminés, et que l’assurance-maladie rembourse rubis sur l’ongle tous les tests engagés, le groupe Inovie va bientôt être croqué par le fonds d’investissement, au terme d’une opération spéculative à couper le souffle.

En clair, l’histoire qui est en train de se jouer vient confirmer le basculement de secteurs entiers liés aux domaines de la santé vers un hyper-capitalisme, où seule compte l’avidité des actionnaires et où l’intérêt général a été balayé.

Créé en 2010, Inovie est l’un des groupes de biologie médicale qui a bien réussi en France, en absorbant progressivement d’autres laboratoires où travaillaient des biologistes libéraux. Au fil des ans, le groupe a donc grossi au point de revendiquer sur son site internet près de 515 biologistes médicaux, dont près de 380 sont des associés du groupe, travaillant dans plus de 340 sites, se situant dans la moitié sud du pays, de Marseille jusqu’à Bayonne et en remontant jusqu’à Clermont-Ferrand. Rançon du succès : le groupe revendique près de 46 000 patients par jour – un chiffre qui ne prend pas en compte les effets multiplicateurs récents du coronavirus.

Car quand la pandémie a commencé, le groupe a été particulièrement mobilisé, avec un afflux spectaculaire de nouveaux patients, désireux de vérifier s’ils avaient ou non été contaminés par le virus. Un afflux absolument phénoménal. Depuis que le gouvernement a annoncé, le 25 juillet dernier, que quiconque le souhaitait pouvait se présenter dans un laboratoire d’analyse de biologie médicale et demander à subir un test PCR (avec prélèvement naso-pharyngé) remboursé totalement par l’assurance-maladie, le groupe Inovie a connu un afflux inimaginable de patients. Selon les sources auxquelles nous avons eu accès, le chiffre d’affaires du groupe était déjà en hausse de 15 % à la fin du mois de septembre. Et la société s’attendait à ce que les mois d’octobre, de novembre et de décembre enregistrent des records.

Résultat, le chiffre d’affaires pour 2020 pourrait être supérieur de 170 millions d’euros aux prévisions, soit une hausse de 180 millions d’euros liés au Covid-19, et une baisse de 10 millions d’euros sur les autres analyses. Or, les tests PCR constituent une activité hautement rentable pour les laboratoires. Le coût facturé à l’assurance-maladie est de 73 euros, soit 54 euros pour l’analyse et 19 euros pour les frais de secrétariat, d’enregistrement des résultats et d’envoi au Sidep, le système d’information national de dépistage du Covid-19, qui tient à jour les statistiques de l’épidémie et récupère les listings des cas contacts.

Mais pourquoi l’assurance-maladie accepte-t-elle de payer 73 euros par test ? C’est pour le moins étonnant, car les laboratoires prennent au passage une marge considérable, de l’ordre de 40 % du montant. Dit autrement, le malheur des uns fait le bonheur des autres : le coronavirus contribue à faire la fortune des laboratoires. Ou, si l’on préfère, les déficits abyssaux de la Sécurité sociale ont pour contrepartie un enrichissement spectaculaire des laboratoires.

Un spécialiste du secteur relativise, certes, ce taux de marge de 40 % en faisant valoir que les tests PCR sont récents et que les réactifs nécessaires sont onéreux. Par surcroît, les laboratoires ont dû précipitamment s’équiper en début d’année d’automates fonctionnant manuellement ; et ils ont dû aussi travailler jour et nuit, sept jours sur sept. Et tout cela a alourdi les coûts.
Dans le cas du groupe Inovie, le coronavirus a, quoi qu’il en soit, suscité un effet d’aubaine spectaculaire, puisque les 170 millions d’euros de chiffre d’affaires complémentaires devraient générer un profit supplémentaire de presque 70 millions d’euros – ou un peu moins si le taux de marge n’atteint pas les 40 %. Preuve que les débats autour de l’assurance-maladie sont souvent biaisés : ils se focalisent le plus souvent sur les économies et déremboursements qu’il faudrait organiser sur le dos des assurés sociaux, mais jamais sur les effets d’aubaine de certains acteurs, dont les laboratoires.

Quoi qu’il en soit, dans un groupe très prospère, on aurait pu penser que les dirigeants de la société ne chercheraient rien d’autre qu’à poursuivre leur progression. D’autant que les biologistes associés gagnent très bien leur vie, avec une rémunération qui dépasse déjà 20 000 euros par mois. Et ils sont par surcroît dans un groupe où ils ont voix au chapitre puisque, moyennant un investissement individuel de 1 à 1,2 million d’euros, chacun a pu acquérir une part, ce qui leur permet de peser sur la marche de la maison, sur le principe assez proche de la coopérative ouvrière : un homme, une voix !

Seulement voilà, il faut croire que l’argent appelle l’argent. Bien que le groupe soit très riche, la direction a commencé voici près de deux ans à caresser l’idée d’une opération financière pour faire une culbute encore plus spectaculaire. Et c’est ainsi qu’en août 2020, le fonds d’investissement Ardian (ex-Axa Private Equity), dirigé par Dominique Sénéquier, l’une des grandes prêtresses du capitalisme parisien, est entré en négociation exclusive en vue de croquer l’intégralité du groupe Inovie. Ardian a ainsi soufflé l’affaire à la société Biogroup, qui rêvait aussi de croquer Inovie.
Or, ce qu’il y a de spectaculaire dans l’offre de rachat d’Ardian, c’est que toutes ses caractéristiques sont fidèles aux mœurs sulfureuses du capitalisme financier anglo-saxon, et notamment du secteur du « private equity » (l’investissement dans les sociétés non cotées), qui a si souvent, et à juste titre, une fâcheuse réputation, parce qu’il génère des plus-values exorbitantes pour ses promoteurs et siphonne les richesses des PME qui servent de cible.

L’économie-casino, où à tous les coups on gagne
D’abord, comme souvent dans ces affaires, les fonds d’investissements chassent en bande. Ardian, qui est l’un des géants du secteur avec plus de 100 milliards de dollars d’actifs sous gestion, s’est ainsi allié pour cette opération à trois firmes qui poursuivent les mêmes buts hautement spéculatifs que lui : APG, qui est un fonds de pension néerlandais ; Mubadala, qui est le fonds souverain des Émirats arabes unis ; et GIC, qui est le fonds souverain de Singapour. Le tour de table retient l’attention, car le gouvernement multiplie les déclarations assurant qu’il souhaite défendre une filière française dans les secteurs de la santé, mais, dans les faits, un fonds d’investissement français peut, sans que quiconque n’y voie quoi que ce soit à redire, servir de cheval de Troie pour faire entrer des fonds spéculatifs étrangers au capital de PME qui jouent un rôle majeur dans le fonctionnement de l’assurance-maladie
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Ensuite, dans les culbutes financières de ce genre, les investisseurs ont souvent le talent, si l’on peut dire, de croquer les entreprises, mais en mettant sur la table un minimum d’argent. C’est le cœur de la galipette : l’acquéreur finance son achat par endettement, étant entendu que le remboursement de la dette, c’est la société convoitée qui va s’en acquitter, grâce à ses profits futurs. En clair, le coût principal de l’acquisition, ce ne sont pas les raiders qui le supportent, mais la société convoitée – au risque de la mettre ultérieurement en danger financièrement. C’est ce que, dans le sabir financier anglo-saxon, on appelle un « LBO » – pour « Leverage buy out », ou si l’on préfère, achat par effet de levier.

Or, là encore, c’est exactement le projet concocté par les dirigeants d’Inovie et d’Ardian, tel qu’il ressort de divers documents financiers confidentiels auxquels Mediapart a eu accès. Deux documents en particulier présentent les caractéristiques de l’opération. Le premier document est intitulé « Projet Propolis – présentation de l’opération ». Et le second document est intitulé : « Projet Propolis – présentation du réinvestissement ». Dans ce dernier document, on trouve notamment ce tableau qui présente la synthèse de l’opération :

On découvre que la valorisation retenue pour la société est de 1,548 milliard d’euros et que cette somme sera principalement financée par endettement, à hauteur de 915 millions d’euros, dont le remboursement sera donc à la charge d’Inovie. Le complément sera apporté en fonds propres à hauteur de 633 millions d’euros.

On découvre par ailleurs dans un autre document que, sur ce montant de 633 millions d’euros, une somme comprise entre 220 et 260 millions d’euros devrait être apportée par certains des associés restant dans la société et choisissant de réinvestir une partie du pactole qu’ils auront touché, dont 25 millions seront apportés par le top management, comprenant cinq personnes.

Autrement dit, Ardian et ses associés ne devraient mettre sur la table qu’une somme comprise entre 373 et 413 millions d’euros, pour croquer une entreprise qui vaut près de quatre fois plus. C’est le tour de passe-passe classique du LBO : l’acquéreur est, quoi qu’il arrive, assuré de faire une affaire formidable, sans le moindre risque pour lui. C’est l’économie-casino, où à tous les coups on gagne.

Dans l’opération, les biologistes associés devraient, eux aussi, faire une très bonne affaire, puisque dans le schéma de celle-ci, leurs parts vont leur être achetées avec une plus-value de 320 %. Autrement dit, chaque biologiste associé qui a acquis sa part de 1 à 1,2 million d’euros va pouvoir la rétrocéder à 3,262 millions d’euros (certains associés ont même deux parts). Les risques de l’opération sont tels pour le groupe que certains biologistes font pourtant la grimace, malgré le pont d’or qu’on veut leur offrir.

Car, évidemment, s’il y a des gagnants dans l’opération, il y aura aussi des perdants. C’est le propre d’un LBO : c’est la société qui en est l’objet qui doit être mise à contribution, pour enrichir les investisseurs.

Les documents soumis aux associés ne sont, certes, pas très diserts sur les risques qui vont se profiler à l’avenir, une fois que l’opération aura été bouclée. Il y a juste quelques petits indices. D’abord, il y a la dette à laquelle la société devra faire face. Cette dette est supposée être « in fine », avec une maturité de sept ans. Autrement dit, il faudra ponctionner les profits ou les réserves du groupe pour payer le moment venu ce pactole. Et dans l’intervalle, le groupe devra supporter la charge des intérêts au taux de 4,25 % (au passage, les banques se goinfrent), pour un montant, donc, de 42 millions d’euros par an.

Tout cela, il faudra le financer. On devine que les effectifs seront très sévèrement comprimés, à commencer par ceux des biologistes, dont la moyenne d’âge est élevée, et donc beaucoup seront incités à partir. Les salaires, aussi, seront vraisemblablement tirés fortement vers le bas. Dans un document, il est ainsi mentionné que le salaire des biologistes associés sera amputé de plus de la moitié pour tomber à 10 000 euros par mois. Cela a beau rester une très belle somme, cela donne une idée des sacrifices qui attendent les autres salariés du groupe.

Bref, l’histoire est toujours la même : pour résorber sa dette, le groupe va être aspiré dans une course folle, le contraignant à être toujours plus profitable, en pesant sur les salaires ou les effectifs. Avec, au bout de la route, peut-être, le retrait des investisseurs initiaux, et l’arrivée d’autres financiers qui recommenceront un autre LBO. Et puis peut-être encore un autre. Jusqu’à ce que l’entreprise soit exsangue…

C’est donc sur ce schéma passablement préoccupant que les associés sont invités à se prononcer du 11 au 18 novembre, le projet requérant 66 % de votes favorables pour être adopté, de sorte que l’opération financière puisse être finalisée le 28 février 2021. Mais si gâchis il y a, sans doute ne sont-ce pas les associés qu’il faut accabler.

Car l’opération de prédation par la finance dans ce secteur de la biologie médicale est le dernier rebondissement d’une longue histoire. Avant Inovie, il y a eu en effet beaucoup d’autres groupes qui ont été croqués de manière similaire, et soumis à un LBO, et parfois même deux, sinon trois. Et jamais la puissance publique n’a levé le petit doigt pour imaginer un autre avenir pour ce secteur, plus en empathie avec les valeurs portées par la Sécurité sociale qui lui est lié. C’est même exactement l’inverse ! Les gouvernements successifs, socialistes comme de droite, ont en fait encouragé l’intrusion de la finance dans ce secteur de la biologie médicale.

Sous l’intertitre « La financiarisation de la biologie médicale », c’est ce que constatait en 2018 un rapport de l’Académie nationale de médecine. « Bien que contraignante, puisqu’elle prévoit dans son article 10-I que : “Plus de la moitié du capital social et des droits de vote d’une société d’exercice libéral de biologistes médicaux doit être détenue […] par des biologistes médicaux en exercice au sein de la société”, la loi du 30 mai 2013 a laissé des espaces libres dans lesquels des groupes financiers et industriels se sont engagés. Par exemple, le titre II de l’article L6223-8 du code de la santé publique laisse la possibilité de dérogation à cette règle pour les sociétés d’exercice libéral créées antérieurement à la promulgation de la loi de 2013. L’entrée des groupes financiers a eu pour conséquence une augmentation considérable des prix de rachat des laboratoires, pouvant actuellement atteindre plus de 300 % de leur chiffre d’affaires annuel », relevait en particulier l’Académie.

Mediapart a voulu interroger Georges Ruiz, PDG d’Inovie, sur les traits les plus saillants de l’opération financière, mais ce dernier a esquivé nos questions précises, en nous faisant valoir que le projet était encore confidentiel et qu’il ne pouvait donc pas entrer dans ses détails, d’autant que le comité social et économique n’avait pas encore été consulté, mais il nous a fait une longue déclaration, justifiant l’opération avec Ardian. « Ce projet a reçu le soutien unanime du comité exécutif d’Inovie, qui voit en Ardian le partenaire qui lui permettra de disposer des moyens nécessaires à sa croissance, à des projets d’innovation et aux nouveaux pôles de spécialité (génomie, fertilité, vétérinaire…). Cette évolution, fidèle à nos engagements et nos valeurs, doit permettre de répondre aux enjeux d’avenir en matière de santé publique », nous a-t-il en particulier déclaré. On trouvera sous l’onglet Prolonger associé à cet article le détail de nos questions et la déclaration intégrale de Georges Ruiz.

Quoi qu’il en soit, Inovie était l’un des derniers grands laboratoires de biologie médicale encore indépendants. Avec le LBO qui se prépare, c’est donc le dernier épisode d’un très long mouvement de restructuration et de financiarisation de ce secteur, commencé depuis plus de dix ans. C’est l’une des nombreuses manifestations de la marchandisation et privatisation rampante de la Sécurité sociale et plus généralement de la santé.