Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Médiapart - Crise sanitaire : Emmanuel Macron se décide à prendre des décisions

il y a 2 jours, par Info santé sécu social

31 MARS 2021 PAR CAROLINE COQ-CHODORGE ET ELLEN SALVI

Le chef de l’État a annoncé, mercredi 31 mars, la fermeture des établissements scolaires à compter de lundi et pour trois semaines. L’ensemble du territoire métropolitain est désormais concerné par les mesures de confinement. Sous pression, Emmanuel Macron cherche à rattraper ses erreurs, sans les reconnaître.

Emmanuel Macron n’a pas eu de remerciements. Pourtant, ses soutiens estiment que les Français auraient pu être un peu plus reconnaissants vis-à-vis de celui qui, de ses propres dires, leur a permis de gagner des « jours précieux de libertés » et « des semaines d’apprentissage pour nos enfants » en attendant la dernière minute pour prendre des mesures plus strictes. Comme le conseil scientifique l’avait énoncé dès la fin du mois de janvier, l’épidémie de Covid, boostée par l’apparition d’un variant anglais, plus transmissible et plus dangereux, a atteint un nouveau pic, mi-mars. Aujourd’hui, 36 000 personnes se contaminent en moyenne chaque jour.

Le resserrement du confinement dans 19 départements, annoncé il y a près de deux semaines, n’a pas eu les effets escomptés. Le président de la République l’a d’ailleurs reconnu à mi-mots, mercredi 31 mars au soir, dans une allocution télévisée : cette stratégie a certes eu « des effets », mais ils sont aujourd’hui bien « trop limités » en raison de « l’accélération du variant ». Il existe un risque, a-t-il indiqué comme si ça n’était pas encore le cas, de « perdre le contrôle si nous ne bougeons pas ». Nous bougeons, donc. Enfin, ajouteraient même les hospitaliers des zones sous forte pression épidémique, qui craignent désormais de devoir « trier » les malades.

À compter de samedi, l’ensemble du territoire métropolitain sera concerné par les mesures jusqu’alors appliquées dans une vingtaine de départements : certains commerces fermeront, et les sorties en extérieur seront autorisées, sans limite de temps et sans attestation, dans un rayon de 10 kilomètres, mais pas plus. Sauf motif impérieux, les déplacements inter-régionaux seront interdits à partir du 5 avril. Le couvre-feu est maintenu à 19 heures. Quant aux crèches, aux écoles, aux collèges et aux lycées, ils fermeront eux aussi leurs portes pour trois semaines, à partir de lundi.

Du 6 au 9 avril, tous les élèves, quelle que soit leur zone académique, suivront leurs cours à distance, avant deux semaines de vacances. Les maternelles et les primaires feront leur rentrée des classes le 26 avril, les collèges et les lycées le 3 mai, après une nouvelle semaine de cours à la maison.

La situation n’était plus tenable dans les établissements scolaires. Dans son dernier bulletin hebdomadaire, Santé publique France (SPF) relevait la forte progression (+ 39,8 %) du nombre de cas positifs en lien avec le milieu scolaire. Devant la multiplication de contaminations – des enseignants sont aujourd’hui hospitalisés pour des Covid graves –, nombre de professeurs faisaient valoir leur droit de retrait, en particulier en Île-de-France.

Pourtant, le ministre de l’éducation nationale n’en démordait pas. Lundi, devant les cadres de La République en marche (LREM), Jean-Michel Blanquer assurait encore que « l’école n’est pas le lieu social principal des contaminations », allant même jusqu’à répéter que l’on s’y contamine moins qu’ailleurs. « Il y a une focalisation médiatique par forcément justifiée sur le sujet », affirmait-il ce soir-là, selon LCI. La Société française de pédiatrie (SFP) s’était elle aussi positionnée contre la fermeture des écoles, estimant que « si des transmissions intra-scolaires sont possibles, elles ne constituent qu’une infime minorité des contaminations, et ne sont donc pas le levier principal pour bloquer la chaîne de transmission ».

Pour les pédiatres, « fermer les écoles, c’est accepter que des enfants subissent à nouveau des violences intra-familiales, c’est creuser les inégalités sociales, c’est aggraver la détresse et la santé mentale d’une population déjà très affectée par cette crise sanitaire ». Une position devenue très minoritaire au fil des semaines. Dans une tribune parue récemment dans Le Monde, un collectif de médecins, d’épidémiologistes et de parents d’élèves expliquait au contraire que « l’incidence des nouveaux cas de Covid-19 a doublé chez les enfants de moins de 9 ans au cours des deux dernières semaines ». « Chez les 10-19 ans, elle est plus élevée que la moyenne nationale pour la dixième semaine consécutive, disaient-ils. Cette situation met en danger l’ensemble de notre réponse à l’épidémie ».

Ce collectif plaidait donc pour la solution finalement retenue par Emmanuel Macron. D’un point de vue sanitaire autant que pédagogique, « ce serait protéger l’intérêt de l’école et celui de la société. La désorganisation des établissements atteint d’ores et déjà un niveau problématique », écrivaient-ils, à l’unisson de tous les témoignages recueillis par Mediapart, dans les établissements scolaires comme auprès des élus locaux. Allemagne, Angleterre, Italie… Tous les pays européens qui ont réussi à maîtriser le Covid porté par le variant anglais ont fermé leurs écoles. La France s’y résout enfin.

Bien qu’au pied du mur, le chef de l’État, qui avait déjà expliqué, il y a quelques jours, n’avoir « aucun mea culpa à faire, ni aucun remords, ni aucun constat d’échec », a de nouveau livré une vision toute personnelle de la situation en assurant, face caméra : « Nous avons conservé la maîtrise de la situation à l’hôpital. » Les directeurs médicaux de crise de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) ont pourtant prévenu, dans cette tribune en date du 27 mars : « Dans les 15 prochains jours, les contaminations ayant déjà eu lieu, nous avons une quasi-certitude sur le nombre de lits de soins critiques qui seront nécessaires et nous savons d’ores et déjà que nos capacités de prise ne charge seront dépassées. »

Contrairement au président de la République, dont l’entourage continue de louer les talents d’« épidémiologiste en chef », ces spécialistes estiment devoir pratiquer, dans les prochains jours, une « médecine de catastrophe » qui consiste à « faire un tri des patients afin de sauver le plus de vies possible ». Ce tri concernera « les patients Covid et non Covid », précisent-ils dans leur texte, qui a fortement déplu à certains macronistes, à l’instar du député LREM et questeur de l’Assemblée nationale, Florian Bachelier, qui s’en est pris vertement au directeur général de l’AP-HP. « La seule chose que Martin Hirsch a prévu, c’est de ne rien prévoir », a-t-il notamment affirmé sur CNews.

Aux hospitaliers qui ouvrent chaque jour de nouveaux lits de réanimation, en réaffectant du personnel pour les malades du Covid, Emmanuel Macron n’a pas hésité à demander un « nouvel effort » afin de continuer à « assurer une continuité de soins pour les patients atteints de maladies graves, comme les cancers ». Les chiffres sont sans appel : mardi, 1 470 malades du Covid étaient pris en charge en réanimation en Île-de-France ; 156 nouveaux malades sont entrés en réanimation dans la journée, alors que 115 en sont sortis. Dans les autres services, 3 490 malades du Covid sont hospitalisés.

La médecin hépatologue Anne Gervais, qui exerce à l’hôpital Louis-Mourier à Colombes (Hauts-de-Seine), décrit les conséquences concrètes dans son exercice : « Dans tous les services, on dégage des bras, et les cerveaux qui vont avec, pour rouvrir des unités Covid. Nos salles de réveil servent de réanimations Covid, ce qui empêche l’utilisation des blocs. En hépato-gastroentérologie, nous n’avons plus que 12 lits, contre 24 normalement. Nous devons repousser les soins non urgents des patients non-Covid. On est forcés de prendre des cirrhoses décompensées en hôpital de jour : les patients ne sont plus hospitalisés. Aujourd’hui, j’attends la fin de la crise pour programmer des examens non urgents : des écho-endoscopies, des coloscopies. En croisant les doigts pour qu’ils ne révèlent pas des cancers. »

Sur la seule journée de mardi, 57 patients sont décédés du Covid dans la région. Le pic des admissions journalières de la deuxième vague est largement dépassé, comme le montre le graphique ci-dessous, produit par la cellule de crise de l’AP-HP. Dans son allocution, le chef de l’État a promis « des renforts supplémentaires », évoquant notamment « les étudiants en médecine, les retraités, les volontaires de la réserve sanitaire, le service de santé des armées ». L’objectif de cette nouvelle mobilisation : porter le nombre de lits de réanimation à 10 000 au niveau national, « sans trop déprogrammer ». Seulement, tous ces soignants sont déjà mobilisés et ils ont déjà beaucoup donné.

Tableau de bord de la cellule de crise de l’AP-HP au 30 mars.
Tableau de bord de la cellule de crise de l’AP-HP au 30 mars.
Les nouvelles annonces de l’exécutif ne porteront leurs effets, au mieux, que dans une semaine. Et les modélisations de l’AP-HP pour les tout prochains jours sont bien sombres : elles prévoient, au 2 avril, entre 1 597 et 1 977 patients en réanimation. Dans le scénario le plus noir, le palier de 2 200 lits de réanimation occupés par du Covid sera atteint très rapidement. Or il exige la déprogrammation de 80 % des opérations en Île-de-France. Emmanuel Macron l’a pourtant assuré : le premier « principe » censé avoir guidé ses choix repose sur le fait de « ne jamais transiger sur la santé des Françaises et des Français » et de « permettre à chacun d’être soigné dans les meilleures conditions ».

Dans la deuxième partie de son allocution, le président de la République est revenu dans le détail sur sa stratégie de vaccination, en indiquant qu’à partir du 15 avril, tous les plus de 60 ans pourront être vaccinés. Suivront les plus de 50 ans à compter du 15 mai, puis tous les adultes dès la mi-juin. Il a également réitéré sa promesse d’offrir un vaccin à tous les plus de 18 ans « à la fin de l’été ». « Une stratégie de vaccination spécifique » sera déployée pour différents corps de métier, comme les enseignants et les forces de l’ordre. « Les efforts d’avril d’une part, et le déploiement de la vaccination d’autre part, c’est cette tenaille qui va nous permettre de contenir progressivement ce nouveau virus », a-t-il affirmé.

Le chef de l’État a conclu son propos en indiquant qu’il reprendrait bientôt la parole « pour préciser un agenda de réouverture » à la mi-mai, afin que les restaurants, les cafés, les lieux culturels, les salles de sport ou encore les commerces puissent avoir un peu de cette visibilité qui leur manque tant depuis un an. Parce qu’il ne peut pas s’en empêcher, il a également expliqué vouloir « retrouver cet art de vivre à la française », selon l’une de ses expressions favorites. Certes, a-t-il faiblement concédé, il est « bien normal » qu’il y ait « parfois de l’énervement, de l’emportement », car « nous avons commis des erreurs ». Cela dit, « nous avons tenu, nous avons appris, et nous nous sommes à chaque fois améliorés », s’est-il tout de même enorgueilli.