Les mobilisations dans les hôpitaux en 2019 et 2020

Médiapart - Dans la manif parisienne : « A un moment, faut arrêter d’être gentils »

il y a 2 jours, par Info santé sécu social

29 JANVIER 2020 PAR MATHILDE GOANEC ET DAN ISRAEL

Partout en France, la mobilisation pour cette neuvième journée nationale de manifestation contre la réforme des retraites est en baisse. Selon le ministère de l’intérieur, seulement 108 000 personnes ont défilé. Une question revient, lancinante : faut-il monter d’un cran dans la radicalité ?

L’envie d’en découdre est intacte, mais ce mercredi 29 janvier, les troupes se sont faites bien moins nombreuses dans les défilés contre la réforme des retraites. Les manifestants qui se sont rassemblés partout en France répondaient au neuvième appel national des organisations syndicales depuis le 5 décembre – hormis la CFDT et l’Unsa, qui soutiennent le principe du système par points, et la CFE-CGC, qui avait décrété une pause dans sa mobilisation.

Selon les estimations des syndicats, des préfectures et de la presse locale, les cortèges ont subi une significative décrue par rapport à la manifestation du vendredi précédent, où les cortèges étaient fournis : 4 500 personnes à Marseille selon la police (mais 75 000 selon la CGT), qui en a décompté 3 500 à Lyon (7 000 pour les syndicats) et 3 000 à Toulouse (35 000 selon la CGT), 2 500 au Havre (7 000 selon la CGT), ou 2 100 à Rennes (contre 4 000 selon FO).

Pour toute la France, le ministère de l’intérieur a décompté au moins 108 000 manifestants, contre 249 000 pour le vendredi précédent. La CGT n’a pas communiqué de chiffre pour tout l’Hexagone, mais a revendiqué 180 000 personnes dans les rues à Paris (elle avait compté 400 000 manifestants le 24 janvier). La préfecture de police, elle, a dénombré 13 000 manifestants à Paris.

Au lancement du cortège parisien, dans le carré de tête syndical, la numéro deux de la CGT Catherine Perret a tenu la ligne : « Il y aura des suites car les salariés sont déterminés à aller jusqu’à la victoire et au retrait du projet de loi, a-t-elle assuré. D’autant que l’opinion publique continue à nous soutenir. » Mais elle a aussi reconnu en creux que les grosses journées de mobilisation ne feraient sans doute plus recette dans les semaines à venir : elle a évoqué d’autres types d’actions comme les mobilisations féministes ou les retraites aux flambeaux. À l’issue d’une réunion dans la soirée, l’intersyndicale a néanmoins décidé d’appeler à une nouvelle journée de manifestation jeudi 6 février.

Dans le défilé, alors que le projet de réforme arrive à l’Assemblée, ce sentiment était partagé – même s’il n’était pas toujours assumé. Et il était immanquablement accompagné d’une question lancinante : si les manifestations traditionnelles ne fonctionnent plus, faut-il, et est-il possible, de monter d’un cran dans la radicalité ? Blocages, coupures, affrontements, devraient-ils se généraliser ?

La question est aiguë par exemple pour les salariés de l’électricité. Dans le système actuel, les techniciens de terrain chez EDF, comme chez Engie, peuvent, en compensation d’un travail effectué par roulement, jour et nuit, partir à la retraite à partir de 57 ans. Cet avantage risque de disparaître dans le futur régime « universel ». Et cela crée inquiétudes et tensions.

Au volant du camion de la CGT Énergie, Thierry évoque ainsi l’ambiance explosive au sein de la centrale nucléaire EDF de Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne). « Nous sommes arrivés à la limite de ce que nous pouvions faire en grève, et si le gouvernement ne nous entend pas, on va finir par vraiment couper la lumière », avertit-il.

Le syndicaliste reprend à son compte ce slogan qui commence à tourner sur les réseaux sociaux des techniciens IEG (industries électriques et gazières) : « Vous votez, nous coupons, voilà l’alerte faite aux parlementaires, confie-t-il. Nous avons participé à des tables rondes, à des débats, rien n’y fait, personne ne nous écoute. Donc la seule finalité pour nous c’est la radicalisation, et elle se trouve à portée de mains. On a le doigt sur le bouton et il y a plusieurs sites où nous sommes tout près d’arrêter. » Et si d’autres sites font de même, il y a de quoi fragiliser « tout le TGV et une large partie de la production à destination industrielle », prévient-il.

Christelle, chargée de surveillance en radioprotection à la centrale nucléaire de Gravelines (Nord), dit exactement la même chose. Venue avec une centaine de collègues, elle décrit une mobilisation très active depuis près de deux mois. « Nous sommes dans le mouvement depuis le 5 décembre, mais pendant longtemps, on était plus mobilisés à l’extérieur que sur notre outil de travail, la centrale. On a fini par lancer un filtrage à l’entrée, pendant dix jours, nuit et jour : jusqu’à hier, nous étions entre 200 et 400 salariés mobilisés pour ne laisser entrer que les agents de conduite de tranche, et les agents d’astreinte sur la sécurité, raconte-t-elle. Avec les sous-traitants, il y a environ 3 000 personnes qui travaillent sur le site, et nous n’en avons laissé entrer que 200 ou 300 par jour. »

Elle dit le plaisir commun d’avoir rendu visible leur action sur BFMTV et TF1, et la motivation regonflée par la venue il y a une semaine du secrétaire général de la CGT Philippe Martinez. Mais elle avoue aussi la lassitude qui pointe, et la tentation de monter d’un cran : « On est fatigués, et on en a marre. On ne veut pas abîmer notre outil de travail, mais pour arrêter une turbine de centrale, il suffit d’appuyer sur un bouton, et tout le monde sait où est ce bouton. Eh oui, ce sont des menaces. »

« La menace de coupure, ce n’est pas du pipeau, poursuit Thierry. Mais la responsabilité retombe toujours sur celui qui coupe… Et la radicalisation de nos collègues pousse aussi d’autres agents, qui ont la main sur d’autres boutons, à agir, de manière moins concertée. Sur ceux-là, nous avons moins de prise. »

Dans presque chaque groupe, rassemblé par profession ou par affinité, et où les arguments continuent à fuser contre la réforme, ce type d’interrogation pointe. « À un moment, merde quoi ! Faut arrêter d’être gentils, de croire, de tout avaler. Notre frustration est immense, donc on cherche un moyen de l’exprimer », lâche Jean-Étienne, 39 ans, secrétaire administratif contractuel à l’université. C’est sa première manifestation depuis le début du mouvement, et il s’est déplacé parce qu’il n’en revient pas d’un tel « jusqu’au-boutisme, envers et contre tout », du gouvernement. « On se demande même pour qui ces gens-là travaillent… Nous avons voté contre Marine Le Pen en 2017, mais on n’a pas voté pour cette réforme. On nous prend pour des imbéciles. »

Sa collègue Isabelle renchérit : « Le pouvoir a une très mauvaise lecture de la démocratie. J’ai voté Macron contre Le Pen la dernière fois, mais la démocratie ce n’est pas signer un blanc-seing à quelqu’un. Elle doit s’exprimer partout et tout le temps. Moi, c’est sûr, si je dois voter en 2022, ce sera blanc. » L’amertume est là : « Vous avez déjà entendu parler de nous, le personnel administratif de l’université française ?, pointe Isabelle. Les bibliothécaires, secrétaires, responsables pédagogiques, toutes ces petites mains qui font tourner les facs et gèrent les dossiers des étudiants, qui s’en soucie ? »

Tout comme les enseignants, ces fonctionnaires sont pourtant doublement concernés par la prise en compte pour le calcul de leur pension de l’ensemble de leur carrière au lieu des six derniers mois, et par l’intégration des primes dans l’assiette de cotisations, alors que les primes sont notoirement peu élevées dans l’enseignement supérieur.

« Le gouvernement a baladé les enseignants »
Même chez les enseignants, dont les revendications se sont largement fait entendre, les questions sur la marche à suivre s’insinuent. « Où en sommes-nous ? Nous en sommes à un point difficile, confie Christophe, professeur de maths dans un lycée parisien, drapeau du Snes sur l’épaule. Après deux mois de mobilisation, il n’est pas évident de continuer. Et pourtant, pour les enseignants, c’est aujourd’hui ou jamais. »

Il fait référence à l’avis du Conseil d’État, publié vendredi 24 janvier, qui anéantit la grande promesse de l’exécutif envers le personnel de l’Éducation nationale, celle d’une loi de programmation pilotant les hausses à venir des primes dans le secteur. « Ces dispositions constituent une injonction au gouvernement de déposer un projet de loi et sont ainsi contraires à la Constitution », a souligné le Conseil d’État.

« Concrètement, cela veut dire que les promesses qui nous ont été faites ne valent rien. C’est d’autant plus suspect que notre ministre est docteur en droit constitutionnel !, rappelle Christophe. Qu’il puisse faire une telle bourde, c’est énorme. À moins que ce ne soit pas une bourde… » Le représentant du Snes se déclare en accord avec le récent tract de la FSU, première fédération dans l’enseignement, qui estime que « le gouvernement a baladé les enseignant.e.s et les chercheur.se.s ».

Chez les cheminots, on continue à afficher une détermination sans faille. « Tu es en grève, toi aujourd’hui ? Oui. Toi aussi ? Oui. Vous voyez, on est tous en grève », rigole Christophe, conducteur de TER en Picardie et responsable CGT Transilien pour le secteur de la gare du Nord. « Bien sûr, les gens reprennent le travail, il faut bien bouffer, mais sur les grosses journées, il faut toujours compter sur nous, assure-t-il. On veut tout simplement le retrait du projet, comme 61 % de la population, selon les derniers sondages. On n’ira pas négocier des bouts de chandelle, on ne fait pas dans la négociation catégorielle, on se bat pour tous. »

Néanmoins, les images des feuilles de paie à zéro euro qui commencent à tomber circulent de main en main dans le petit groupe, et plus encore celles qui affichent des sommes négatives, en raison du prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu. Celle de Célia, par exemple, indique qu’elle doit 135 euros à son entreprise.

La tonalité des slogans est au diapason, elle se durcit. Lorsque les cheminots de FO reprennent en chœur les slogans habituels contre Emmanuel Macron lancés par un mégaphone, ils l’assaisonnent désormais, systématiquement, d’un « Macron, enculé ! ».

Où que l’on se tourne dans le défilé, des Français qui s’estiment grands perdants de la réforme à venir. Alice, infirmière à l’hôpital Pompidou à Paris, est l’une des nombreuses victimes de la disparition prévue de la « catégorie active », cette règle qui permettait aux fonctionnaires ayant un métier difficile de quitter leur poste avant les autres.

La soignante devait partir à 57 ans à la retraite, même si ses nombreuses périodes de travail à temps partiel pour s’occuper de ses enfants lui faisaient craindre une décote. Dans le nouveau système, elle devra patienter au moins jusqu’à 64 ans. « Je vois déjà, dans mon hôpital, des aides-soignantes et des infirmières qui sont cassées passé 30 ans. Qui peut imaginer qu’elles vont travailler jusqu’à 64 ? Le dos, les genoux, tout part en morceaux, raconte Alice. On n’arrive déjà pas à reclasser ces gens-là à l’hôpital dans des fonctions administratives, car on n’a pas cessé de supprimer ces postes. Comment fera-t-on demain ? »

Près du camion Sud Santé, Valérie, en service de gériatrie à Sevran, souligne le nombre grandissant de ses collègues aides-soignantes et infirmières qui finissent leur carrière en arrêt longue maladie, bien avant d’atteindre l’âge de la retraite. « Qui sont ces gens, derrière des bureaux, qui font travailler les infirmiers, les égoutiers, les danseurs, jusqu’à épuisement ? », s’émeut-elle.

Sébastien est justement égoutier de la Ville de Paris. Selon une étude de l’Inserm de 2010, l’espérance de vie de sa profession est inférieure de 17 ans à la moyenne générale. Aujourd’hui, il peut compter sur un départ à la retraite à partir de 52 ans, car son métier tombe dans la catégorie jugée officiellement « insalubre », ce qui lui donne droit à un bonus de dix ans.

Avec la disparition des catégories actives, cette spécificité est menacée. « Dix ans à travailler en plus, c’est énorme, s’émeut Sébastien. Je suis justement égoutier depuis dix ans, ça serait comme si je n’avais pas exercé un seul jour ce métier très dur, physique, où on est enfermés et où on respire de la merde toute la journée ! C’est inadmissible. »

Plus loin, certains n’osent même pas envisager leur cas personnel. « Personnellement, je n’ai pas fait le calcul sur ce que je vais perdre, ce sera de toute façon énorme », indique Camille, contractuelle pour le Muséum d’histoire naturelle. Employée sur le site de Brunoy (Essonne), où elle participe à la gestion d’une immense base de données sur la biodiversité, elle est venue défiler avec ses collègues Brian et Margaux. C’est leur première manifestation parisienne pour protester contre le projet.

« Au muséum, nous sommes quasiment 2 000 salariés, aux statuts très divers et dispersés sur plusieurs sites, alors ce mouvement nous permet aussi de nous rencontrer, de nous découvrir, témoignent-ils. Ce que nous combattons tous, c’est la philosophie même du projet du gouvernement et les concepts qu’il implique. » Un combat qui pourrait bien continuer à se durcir au fur et à mesure de l’avancée du texte dans le processus parlementaire.