L’industrie pharmaceutique

Médiapart - Don du sang : des investisseurs privés arrivent, la recherche publique freinée

il y a 2 mois, par Info santé sécu social

12 MAI 2019 PAR ROZENN LE SAINT

LFB, le fabricant français de médicaments à partir de dérivés du sang, ouvrira son capital à des investisseurs privés d’ici à la fin de l’année. La nouvelle direction entend tripler sa production à partir de 2024, se concentrer sur les remèdes et les marchés les plus rentables. Quitte à se fournir de plus en plus en plasma à l’étranger, où les donneurs sont payés. En France, le débat sur l’indemnisation est relancé.

Daniel en est à son 121e don de plasma. Cela lui donne « l’impression de servir à quelque chose », commente-t-il, paisiblement allongé sur son brancard, bercé par le bruit de la machine de prélèvement qui trie son sang pour en extraire uniquement le plasma.

Ce liquide blanc est utilisé pour fabriquer les médicaments qui soignent les grands brûlés, les patients en réanimation, les hémophiles – qui perdent abondamment leur sang en cas de saignement – ou les personnes en déficit immunitaire, et donc en proie aux infections. Le cheminot en retraite se rend tous les mois depuis la banlieue parisienne à l’Établissement français du sang (EFS) basé dans le IXe arrondissement.

Il ne lui viendrait pas à l’idée de se faire rembourser ses frais de transport, même s’il pourrait le demander à l’EFS. Dans le rapport public annuel de la Cour des comptes publié le 9 février, les magistrats vont plus loin en glissant cette phrase explosive : « Une indemnisation systématique du don de plasma […] permettrait de mobiliser davantage de donneurs. »

« Aucune étude ne prouve que les gens donnent davantage quand ils sont indemnisés », assure Michel Monsellier, président de la Fédération française des associations des donneurs de sang bénévoles. « Et après cela, on indemnisera le don d’organes ? », s’offusque Nicolas Leray, 48 ans. Il se rend aussi tous les mois dans ce centre parisien de l’EFS, quand les donneurs de plasma se déplacent deux fois par an, en moyenne. Si la Cour des comptes enfonce cette porte ouverte, c’est parce que la France n’est pas autosuffisante en plasma.

Elle prélève seulement 45 % du plasma dont elle a besoin pour produire ses médicaments dérivés du sang. Elle est donc sous perfusion de l’étranger à 55 %, essentiellement des États-Unis, où les donneurs ne se font pas seulement indemniser, mais carrément payer. Inacceptable pour Daniel, traumatisé par le documentaire d’Arte Le business du sang. Ce dernier illustre toutes les dérives de la rémunération des donneurs de plasma, à commencer par l’exploitation de leur faiblesse économique.

Les images montrent des toxicomanes des quartiers pauvres de Cleveland enchaînant les prélèvements plusieurs fois par semaine pour se payer leur dose, totalement vidés d’énergie. Alors qu’en France, le don de plasma est seulement autorisé deux fois par mois pour préserver la santé des donneurs, mais aussi la qualité du plasma. Car plus il est prélevé souvent, moins il est riche en protéines. Les États-Unis, eux, préfèrent miser sur la quantité plutôt que sur la qualité.

Alors l’industrie pharmaceutique agite le chiffon rouge de la dépendance vis-à-vis de l’Oncle Sam. Car « le plasma est considéré comme un produit stratégique. La demande mondiale de plasma augmente de 10,5 % par an [1], du fait du vieillissement de la population et du meilleur accès à des médicaments dérivés du sang onéreux dans les pays émergents », indique François Hebert, directeur général de l’EFS chargé de la chaîne transfusionnelle, des thérapies et du développement.

La Cour des comptes ouvre la boîte de Pandore en faisant de l’indemnisation le synonyme d’émancipation. « Plutôt que d’écrire “remboursement de frais de transports”, ce qui peut se comprendre si un donneur fait 50 kilomètres pour venir offrir son plasma, elle cultive l’ambiguïté du terme indemnisation. Si le donneur réalise une plus-value, c’est niet, l’éthique du don n’est pas discutable », tranche François Hebert.

Associations de donneurs et direction de l’EFS sont sur la même longueur d’onde. D’autant que le DG de l’établissement admet : « Nous ne poussons pas au maximum la collecte de plasma. Nous pourrions en prélever davantage en demandant aux donneurs de venir plus souvent ou en axant moins notre communication sur le don du sang et davantage sur le plasma. »

D’ailleurs, Brigitte, une autre Parisienne charitable, ne connaissait pas le don de plasma avant que le médecin de l’EFS ne lui en parle : elle avait davantage de temps devant elle ce jour-là, 1 h 30 – contre les 45 minutes en tout nécessaires pour un don du sang classique –, alors, « sur un coup de tête », elle a fait l’expérience pour la première fois.

L’arrivée des investisseurs privés et la fin de la recherche publique

Avec la Hollande, la France fait figure d’exception. C’est toujours un établissement public qui s’occupe du prélèvement, mais aussi de la production de médicaments à partir des dérivés du sang.

Le scandale du sang contaminé a révélé dans les années 1990 que le Centre national de transfusion sanguine avait sciemment distribué à des hémophiles des produits sanguins dont certains étaient contaminés par le virus du VIH. À la suite de quoi, le Centre a été divisé en deux branches : le collecteur, l’EFS, plutôt bien identifié, et le laboratoire français du fractionnement et des biotechnologies, le LFB, quasiment inconnu au bataillon. Son rôle ? À l’image d’une raffinerie, il sépare les composants du sang pour produire des médicaments.

Comme le préconisait aussi la Cour des compte, le laboratoire public va céder jusqu’à 49 % de son capital à des investisseurs privés d’ici à la fin de l’année. Fabien Roussel, député communiste du Nord, s’y est opposé, notamment dans une lettre envoyée le 11 mars à la ministre de la santé et restée sans réponse.

Ce glissement vers la perte de la mainmise de l’État français fait craindre que « la recherche du profit à tout prix pour satisfaire les nouveaux actionnaires empêche le LFB de réaliser la mission de service public qui lui incombait jusqu’à présent. Il a un des catalogues parmi les plus étoffés au monde de médicaments dérivés du sang destinés à soigner les maladies orphelines », rappelle Jean-Pierre Basset, militant du don du sang de la Drôme.

« La recherche n’est pas une priorité pour l’entreprise, l’investissement est trop lourd »

Si Denis Delval, le PDG du laboratoire, nous assure que « les 15 médicaments produits par le LFB continueront de l’être », il n’y aura plus aucune découverte de nouveaux remèdes à en espérer. « La recherche n’est pas une priorité pour l’entreprise, cela représente un investissement trop lourd », se résigne-t-il.

D’ailleurs, 120 postes vont être supprimés en recherche et développement et dans les activités commerciales, dans le cadre du projet de rupture conventionnelle collective en cours de négociation au LFB. Dans un environnement où la recherche est trustée par les entreprises pharmaceutiques, cet acteur public faisait figure d’exception. Cela lui avait permis par exemple de développer l’Alfalastin®, qui soigne quelque 350 patients français souffrant d’un déficit pulmonaire rare. Cela n’arrivera plus.

Par ailleurs, à la fin des années 1990, après avoir mangé de la viande contaminée, 223 personnes sont mortes dans le monde, de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, qui attaque le système nerveux. « Lors de la crise de la vache folle, nous avons été plus rapides que nos concurrents à sécuriser les produits sanguins en les filtrant, car nous avions des spécialistes. Si une nouvelle maladie de ce type survenait à l’avenir, nous ne pourrions plus l’être autant, compte tenu des réductions d’effectifs », craint une laborantine du LFB, une des 120 salariés « sur la sellette ».

Le PDG, arrivé en décembre 2017 après une carrière auprès des géants pharmaceutiques mondiaux comme Bayer ou ALK, n’a qu’une expression dans la bouche : « Le recentrage de notre activité sur notre cœur de métier. » Le rythme de baisse du chiffre d’affaires annuel du LFB oscillait autour de 2 à 3 % depuis 2015. En 2018, c’est la dégringolade. Il a brutalement chuté de 18 %, en passant de 490 millions d’euros en 2017 à 400 millions d’euros.

Certes, l’ancienne direction s’était éparpillée sur des marchés autres que la production de médicaments, comme avec Cell For Cure, dont le LFB s’est séparé le 1er avril en le vendant à Novartis. Impossible de savoir dans quelle mesure cette cession a permis de renflouer les caisses, le laboratoire public ne souhaitant pas en communiquer le montant.

Les magistrats de la Cour des comptes ont épinglé le LFB pour ses investissements massifs jugés improductifs de 700 millions d’euros dans les biotechnologies entre 2009 et 2017, mais aussi pour ses graves difficultés économiques. Cette gestion passée, unanimement décriée, n’a cependant pas généré le virage à 180 degrés souhaité.

Un recentrage sur les médicaments et les marchés les plus rentables

Le nouveau patron se concentre clairement sur les médicaments (en plus de l’Alfalastin®) pour lesquels une forte demande étrangère est attendue : les traitements de la famille des immunoglobulines donnés en cas de leucémie ou de syndrome de Guillain et Barré, par exemple, qui enregistrent une croissance de 10 % par an, selon le LFB ; les facteurs de coagulation, nécessaires aux hémophiles (+5 à 7 %) et enfin les albumines, traitements pour les soins intensifs, maladies cardiaques, des reins, de l’intestin ou du foie (+5 à 7 %).

Pour y répondre, le laboratoire a investi d’ores et déjà 25 millions d’euros en 2018 dans le renforcement de la capacité de production de ses sites des Ulis (Essonne) et de Lille (Nord). Il compte y mettre encore 30 millions d’euros supplémentaires en 2019.

Surtout, la future usine d’Arras (Pas-de-Calais) devient une priorité : elle devrait être opérationnelle d’ici à 2024, ce qui coûtera « plusieurs centaines de millions d’euros », nous indique sans davantage de précision le service communication.

C’est cet investissement qui justifie l’ouverture du capital du laboratoire. Il aurait besoin de cash pour que cette méga usine produise trois fois plus, en traitant 3 millions de litres de sang par an, contre un million actuellement. Et ce, dans le but de réaliser des économies d’échelle sur la production des médicaments stars du LFB.

Alors que, jusqu’à présent, le chiffre d’affaires du laboratoire se réalise en France pour les deux tiers et pour un tiers à l’international, le but est d’inverser le rapport à partir de 2028. Et ce, en se recentrant sur les huit marchés les plus « juteux » : les États-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Espagne, l’Italie, la Belgique, la Turquie et le Mexique.

« Car en France les médicaments dérivés du sang se vendent moins cher qu’ailleurs », assume le PDG. Dès que l’usine d’Arras sera opérationnelle, à compter de 2025, le LFB compte alors faire son entrée sur le marché des immunoglobulines aux États-Unis, où ils sont vendus le double du prix européen !

« D’où l’extrême importance d’avoir un opérateur national pour pouvoir répondre aux besoins nationaux, même si le marché intérieur est moins rentable. D’autant que de plus en plus de maladies sont traitées par ces médicaments, comme les pathologies auto-immunes [présentant généralement une sensibilité accrue aux infections – ndlr] », insiste Michel Monsellier, président de la Fédération française des associations des donneurs de sang bénévoles.

La loi prévoit que le plasma récolté en France par l’EFS soit uniquement employé à réaliser des médicaments pour le marché hexagonal. « Sans évolution législative, pour répondre à la demande mondiale croissante de médicaments dérivés du sang, nous nous fournirons davantage auprès des centres de collecte que nous avons implantés à l’étranger depuis 2010 », indique le PDG.

C’est déjà le cas. Pour alimenter les marchés étrangers, le plasma est actuellement prélevé contre rémunération en Autriche et en République tchèque, où le laboratoire emploie 200 personnes… Le LFB se fournit même en plasma directement aux États-Unis depuis 2017 dans les centres de collecte de son partenaire américain ImmunoTek. Il participe donc pleinement à ce « business du sang ».
Sur le Vieux Continent, le lobbying de l’industrie pharmaceutique est à la manœuvre pour assouplir la législation européenne qui « invite les États à appliquer le don non rémunéré mais ne dit rien sur la compensation, explique Catherine Hartmann, directrice de l’European blood alliance (EBA), association qui rassemble les établissements de collecte du sang à but non lucratif. « La directive en question sera rediscutée à partir de 2020. »

La puissante fédération européenne des industries et associations pharmaceutiques, l’EFPIA, qui n’a pas répondu à nos demandes d’interview, est sur le coup. Avec cette volonté de produire davantage pour les marchés les plus lucratifs, le laboratoire LFB, toujours public, alimente de plus en plus les possibles dérives du don de plasma rémunéré, alors que la France était pour l’heure épargnée.

[1] De 2010 à 2015, selon le Marketing Research Bureau.