Environnement et facteurs dégradant la santé

Médiapart - Essais nucléaires français : l’indemnisation impossible

il y a 2 mois, par Info santé sécu social

1 AOÛT 2020 PAR JULIEN SARTRE

Depuis 2010, un dispositif existe afin que les « irradiés du Pacifique » fassent valoir leurs droits ou obtiennent réparation pour ceux de leurs proches qui sont décédés. Mais les lois, les décrets et les décisions contradictoires du Conseil d’État se sont multipliés, sans effet autre que de compliquer la tâche des demandeurs et de décourager toutes les velléités. >Série : Les irradiés du Pacifique

Tahiti, Raiatea, Tahaa et Anaa (Polynésie française).

Béatrice Marro et Heiata Maopi regardent d’un œil distrait le soleil se coucher derrière les reliefs acérés de Moorea, l’île sœur de Tahiti. Depuis la terrasse de Béatrice, sur les hauteurs, dans la nature, on peut admirer tous les soirs le vert éclatant de la vallée de Pamatai se parer de magnifiques teintes et le ciel s’embraser au loin, sur l’océan.

Les deux femmes se connaissent bien, elles sont proches, elles sont amies : elles se sont rencontrées dans une chambre d’hôpital, bien loin de la vallée de Pamatai, à Paris.

Dans l’angoisse et l’odeur des antiseptiques, elles soignaient toutes deux leur leucémie radio-induite. Entre les cathéters et les diagnostics contradictoires, une belle amitié est née mais aussi une lutte. « Il a fallu que Béatrice insiste, que ma famille insiste pour que je monte mon dossier d’indemnisation, pour moi ce n’était pas une priorité », se remémore Heiata, de sa belle voix un peu rauque (elle a eu les cordes vocales abîmées par une opération lors du traitement de son cancer de la thyroïde).

« J’ai monté mon dossier avec tous les documents qu’ils demandaient et j’ai attendu leur réponse, poursuit Heiata. Ils m’ont répondu qu’un médecin allait se déplacer, un médecin du Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (Civen), un expert médical. Cette visite a eu lieu en avril 2019. La décision par laquelle le Civen a arrêté le montant de l’indemnisation date de 2019. Auparavant, par décision du 7 janvier 2019, le Civen m’a reconnue victime “potentielle” des essais nucléaires. Je trouve cela insultant. Pour moi, cela a toujours été clair que mon cancer de la thyroïde et ma leucémie ont été dus aux essais. Pour moi, le mot “potentielle” sur tous les documents est une façon pour eux de dire “peut-être” et pour moi c’est oui, ou non, pas peut-être », s’anime la quadragénaire, avide de témoigner. « Selon moi, si j’ai droit à une indemnisation, c’est que c’est un peu plus que “peut-être”. Non ? »

Heiata est en colère. Et elle ne compte pas en rester là. Par l’intermédiaire de son avocat – elle est l’une des très rares, peut-être la seule, victime des essais reconnues par la France à ne pas être passée par une association de victimes –, elle a interjeté appel de la décision du Civen.

Heiata Maopi, photographiée ici depuis chez Béatrice Marro, à Faa’a dans le quartier de Pamatai, conteste le montant de l’indemnisation de ses cancers dus aux essais nucléaires français. © JS
Heiata Maopi, photographiée ici depuis chez Béatrice Marro, à Faa’a dans le quartier de Pamatai, conteste le montant de l’indemnisation de ses cancers dus aux essais nucléaires français. © JS
Pour elle, le mot « potentielle » s’ajoute à l’offense de la faiblesse du montant d’indemnisation qui lui est proposée. La reconnaissance est incomplète, la somme est dérisoire. Il faut l’écouter raconter les déflagrations des essais nucléaires dans son existence. « J’étais personnel navigant commercial (PNC) sur Air Tahiti, je faisais les îles, se souvient-elle. Nous avons ouvert des routes vers Fidji, nous sommes allés aux Salomon, aux Samoa-Occidentales jusqu’à Vanuatu. J’avais beaucoup de projets, de l’énergie, j’ai toujours été très sportive. Avec son papa nous étions déjà séparés mais je vivais avec mon enfant sur la presqu’île. »

La presqu’île de Taiarapu, c’est de là qu’est originaire Heiata, là qu’elle a toujours vécu, non loin du spot de surf mythique de Teahupoo. C’est là, et notamment sur l’isthme de Taravao, qu’au moins un nuage radioactif venu des Tuamotu a contaminé la population.

Un des essais que l’armée a baptisé d’un nom tiré de la mythologie gréco-latine (au choix, Encelade, Rhéa, Ariel, Melpomène…) a franchi les 1 500 kilomètres qui séparent les atolls de Mururoa et Fangataufa et a blessé l’enfant qu’elle était.

Ensuite, à partir de 2002 et surtout de 2009, pour Heiata, il y a eu la douleur, la peur, et son père « qui a dû prendre un crédit, s’endetter pour faire le voyage à Paris ». Elle veut raconter les moments les plus horribles, mais aussi ceux où on lui a tendu la main. « À l’hôpital Saint-Antoine, dans le XIIe arrondissement de Paris, un soir, un pilote est venu me voir. Des PNC de ma compagnie sont venus me voir, j’ai été très entourée. »

Heiata n’a plus jamais volé. Maintenant qu’elle travaille au sol pour Air Tahiti, elle a vu son salaire amputé de presque 20 %. « Avec les traitements, j’ai perdu la mémoire, affirme-t-elle. On m’avait dit que tout reviendrait mais beaucoup de choses ne reviennent pas, j’ai du mal avec ce qui s’est passé en telle ou telle année. Et puis, il y a la ménopause chimique, que je n’ai pas vu venir. Je ne comptais pas avoir d’autre enfant mais bon… »

Qui pourra chiffrer correctement le préjudice subi par Heiata ? Les outils utilisés par la France pour indemniser les victimes des essais nucléaires – et d’autres pays, dans d’autres circonstances – sont basés sur une notion appelée la « valeur de la vie statistique » (VVS). En accordant une valeur uniforme à la valeur des années, en termes de travail, de consommation, de production utile à la société, cet outil chiffre une vie française à environ trois millions d’euros.

Le calcul des indemnités aux ayants droit de victimes décédées des conséquences des essais nucléaires se base sur l’espérance de vie moyenne et le nombre d’années amputées de cette « espérance raisonnable ».

« Comment expliquer, dès lors, que pour ma maman on me propose le prix d’une voiture d’occasion ? », s’indigne Béatrice. Elle s’étrangle à nouveau en écoutant Kévin Pautehea, un cousin éloigné, des Marquises, raconter comment il a perdu son père, décédé d’une leucémie aiguë en 2014. Il a 29 ans, vient de Hiva Hoa et lui aussi compte déposer un recours afin que soit réévalué le montant de l’indemnisation qui lui a été accordée en tant qu’ayant droit de son père. « Mon père s’appelait Pautehea Alfred. Il a travaillé dans les Tuamotu en tant que manœuvre : il dégageait les terrains pour que les pistes d’aéroport puissent être construites sur Moruroa, Fangataufa et Hao. Il a été contaminé, sa leucémie aiguë a été détectée en 2000. Il en est décédé quatre ans après. »

Le père de Kévin avait monté lui-même un dossier d’indemnisation avec l’association Mororua e tatou, l’une des trois structures actives dans ce domaine en Polynésie française. Il n’a rien obtenu de son vivant ; sa descendance s’estime bafouée par la reconnaissance et la proposition d’indemnisation françaises.

Et encore, les Polynésiens souffrant d’une maladie radio-induite, ou s’estimant victimes des essais parce qu’ils ont perdu un proche, ne peuvent-ils faire valoir leurs droits que depuis 2010. « À partir du moment où l’État français a reconnu qu’il était responsable d’un certain nombre d’effets des essais, la question est devenue un enjeu de santé publique, explique Abraham Behar, président de l’association des médecins français pour la prévention de la guerre nucléaire, une prestigieuse organisation internationale décorée du prix Nobel de la paix en 1985. C’est en 2010, avec la « loi Morin », qu’a été créé le Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires, le Civen.

« Il y a eu deux périodes, précise encore Abraham Behar. Une période pendant laquelle le nombre de dossiers acceptés était très faible pour des raisons de procédure. Notamment l’utilisation du logiciel Niosh-Irep, qui était présenté comme un logiciel miracle, mais présentait de graves biais. Il faut aussi se souvenir que les rejets étaient justifiés par le “risque négligeable”, c’est-à-dire qu’il était considéré qu’il y avait moins de 1 % de probabilité de causalité des essais nucléaires pour la maladie dite radio-induite, détaille le professeur. Une deuxième période a consisté en l’abandon total de cette procédure. Les mêmes règles sont appliquées pour toute la population, qu’elle ait été travailleur exposé sur les sites nucléaires ou pas. En pratique, la règle est de 1 millisievert d’exposition radioactive par an. C’est-à-dire 1 millisievert de plus que la radioactivité naturelle et les expositions classiques comme l’imagerie médicale. Cela pose tout de même un problème pratique : à l’intérieur de cette mesure, les éléments qui constituent la limite ne sont pas identifiés. Une partie de l’exposition n’est pas mesurée individuellement et qui peut dire si l’exposition que vous recevez est due aux rayons cosmiques, à de l’exposition médicale ou encore à des accidents nucléaires anciens ? »

Ce genre d’arguments insupporte victimes, associations de victimes, ayants droit et militants antinucléaires. Pour eux, le problème est censé avoir été réglé en 2017, lorsque la loi Égalité réelle pour l’Outre-mer (EROM) a acté la suppression du « risque négligeable » et a réaffirmé solennellement que la présomption de causalité est en faveur du demandeur.

Selon les termes de cette loi, c’est à la France de prouver – si et seulement si le demandeur a auparavant fait la preuve du type de maladie en cause et qu’il était présent dans une zone contaminée à une date ou pendant une période concernée pendant la contamination – que la maladie n’est pas radio-induite. La loi a été adoptée à l’Assemblée nationale et au Sénat, à Paris, mais rien n’y a fait.

Le Civen a continué d’évaluer les indemnités à l’aide de critères extrêmement stricts, restrictifs. En se basant sur ce que les connaisseurs du dossier appellent « la jurisprudence Johnny » : comme Johnny Hallyday est décédé d’un cancer du poumon et qu’il a donné un concert à Tahiti en 1972, ses ayants droit seraient fondés à déposer un dossier devant le Civen. Un argument qui sous-entend que si on laisse faire, il faudra bientôt indemniser toute personne victime d’un cancer en Polynésie française.

Le père Auguste présente les photos de sa mère adoptive et de sa mère biologique, toutes deux décédées de cancers fortement suspectés d’être dus aux essais nucléaires français dans le Pacifique. © JS
Le père Auguste présente les photos de sa mère adoptive et de sa mère biologique, toutes deux décédées de cancers fortement suspectés d’être dus aux essais nucléaires français dans le Pacifique. © JS
Là encore, les associations de victimes et les victimes elles-mêmes se sentent insultées. « C’est à la France de trouver un cadre qui permette de ne pas minimiser ce qui s’est passé », s’insurge le père Auguste, président de l’association 193. À une période, l’équivalent d’Hiroshima explosait dans notre archipel tous les sept jours : Johnny, ce n’est pas notre problème. On n’en a rien à faire ! Avant 1992, tous les médecins-chefs de tous les hôpitaux étaient militaires. Les archives sont parties avec eux. Notre Sécurité sociale n’a toujours pas les bons chiffres. Ce que je crois, c’est que les autorités ne comprennent pas qu’avec une telle attitude de dénigrement et de moquerie, les Polynésiens deviennent racistes. Les gens deviennent aigris et, d’une certaine façon, la France est responsable de cette attitude. »

Depuis 2010, 1 500 dossiers, vétérans compris, ont été déposés devant le Civen. Parmi ce nombre de dossiers, déjà très faible au vu de l’immensité de la population concernée par les conséquences des essais, à peine plus d’une centaine ont été considérés comme recevables par l’institution.

Le Civen a été rappelé à l’ordre en 2019 par le Conseil d’État qui lui a remis en mémoire les termes de la loi EROM. Conséquence : un certain nombre de dossiers, moins d’un millier, auraient été recevables. Surtout, les décisions de rejet du Civen n’avaient plus de base juridique. Pour y remédier, le Parlement français a voté une nuit de mai 2020, au beau milieu d’une loi sur les conséquences de l’épidémie de Covid-19, une réforme des critères d’indemnisation des victimes des essais nucléaires.

« Mon dossier et celui de notre maman faisaient partie des tout premiers examinés par le Civen, se souvient Béatrice Marro. J’ai été convoquée pour expliquer mon cas avec une délégation composée de médecins et de membres d’associations. Nous étions un mercredi et le rendez-vous était pour le lundi, à Paris. J’ai remué ciel et terre pour trouver les fonds nécessaires à l’achat d’un billet d’avion, en urgence. Ils ne m’ont rien proposé et personne ne m’a aidée : j’ai plaidé ma cause, celle de notre mère et ils m’ont écouté en hochant la tête. Pour le résultat que l’on sait. Mon dossier a été rejeté parce que je suis née en 1977 : après la fin des essais aériens. »

C’est l’une des conséquences, et pas la moindre, des critères votés en mai 2020 par l’Assemblée nationale et le Sénat, à Paris : les demandeurs nés après la fin des essais aériens sont exclus de fait des dispositifs d’indemnisation. Et ce même si un membre du Civen reconnaît off the record que « bien sûr que les essais souterrains ou sous-marins ont eu des conséquences ».

Depuis sa terrasse de la vallée de Pamatai, Béatrice continue de rassembler informations et témoignages, dans sa famille. Elle appelle ses cousins de Raiatea, sa cousine de Tahaa, sa famille de Rurutu. Leur pose les mêmes questions, inlassablement : « Où est née la tante ? En quelle année ? Tu as le cancer ? Et tes frères et sœurs ? »

Elle ne renoncera pas. Elle publie aussi sur les réseaux sociaux. Dans des termes à vif. « Malgré toutes les peines que cela nous a causés depuis le premier tir, malgré le feu nucléaire qui se déchaîna, dévastant la chair de nos îles, nous sommes toujours là ! Des vies de familles ont été meurtries, brisées, des dignités bafouées mais nous n’avons perdu ni nos valeurs ni notre humilité polynésiennes. Ni oubli, ni pardon. Pas de justice, pas de paix ! »