Les mobilisations dans les hôpitaux

Médiapart - Faute de moyens pour l’hôpital, des chefs de service démissionnent de leurs fonctions administratives

il y a 4 mois, par Info santé sécu social

13 JANVIER 2020 PAR CAROLINE COQ-CHODORGE

1 100 médecins doivent annoncer, mardi 14 janvier, qu’ils démissionnent de leurs responsabilités administratives à l’hôpital public, pour ne plus participer à la gestion du manque de moyens. La tentation d’une démission pleine et entière existe aussi, au point de mettre le secteur en péril.

Ils occupent des positions de chefs de pôle, de chefs de service, ou encore d’élus en commissions médicales d’établissement. Mardi 14 janvier, 1 100 médecins doivent annoncer qu’ils démissionnent de leurs fonctions administratives, à l’appel du Collectif inter-hôpitaux. En renouvelant les formes de mobilisation, le mouvement social à l’hôpital tente de se faire entendre.

Car depuis la dernière manifestation du 17 décembre, rien n’a évolué. Dans une lettre collective qu’ils adressent à la ministre de la santé, ils expriment leur « profonde déception face à l’insuffisance du plan d’urgence annoncé le 20 novembre ». À leurs yeux, 1,5 milliard d’euros sur trois ans, c’est « trop peu, trop partiel, trop étalé dans le temps ». Ils réclament 600 millions d’euros dès 2020 pour l’hôpital, au lieu des 200 promis, ainsi qu’une « revalorisation significative des salaires ».

L’hôpital ne disposant pas du moyen de pression de la grève, ces démissions seront presque indolores. « Nous continuons à soigner nos patients mais nous coupons les ponts avec l’administration », explique Jean-Luc Jouve, chef de service de l’orthopédie pédiatrique à l’hôpital de la Timone, à Marseille. « On ne veut plus passer notre temps à gérer le manque de moyens », renchérit Stéphane Dauger, chef du service de réanimation pédiatrique à l’hôpital Robert-Debré, à Paris. Concrètement, ils cessent de « s’occuper des problèmes de personnels, des tâches administratives, de monter des projets de service, de participer aux réunions avec la direction », énumère le professeur Jouve.

Ces démissions ne sont pas seulement symboliques, insiste le professeur Dauger : « Il peut y avoir des conséquences sur la qualité des soins. » Son confrère Jouve, lui, se réjouit d’avoir « plus de temps pour les malades », mais reconnaît qu’« à long terme, des projets seront bloqués ».

Parmi les 1 100 médecins, les pédiatres sont les plus représentés. Parmi les 31 démissionnaires de l’hôpital pédiatrique parisien Robert-Debré, ou les 50 de l’Assistance publique-Hôpitaux de Marseille, on compte ainsi une majorité de pédiatres. Tous ces établissements sont en effet confrontés à des fermetures de lits pédiatriques, faute de personnel paramédical. Début décembre, par exemple, l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) a été débordée par une banale épidémie de bronchiolite chez les bébés. Faute de lits, 24 enfants ont été transférés à Orléans, Amiens ou Tours. La situation est la même à Marseille, où quatre lits de réanimation pédiatrique sont fermés.

« Quand une infirmière est enceinte, elle n’est pas remplacée, explique Jean-Luc Jouve. Et on ne peut pas compter sur les intérimaires car c’est une spécialité très pointue qui exige de l’expérience. En 2019, on a dû déprogrammer 80 opérations lourdes sur des enfants. Elles ont été reportées, ou les enfants ont été envoyés à Nice, Lyon, Paris. »

Ces tensions touchent aussi de plus petits hôpitaux, comme celui de Salon-de-Provence (Bouches-du-Rhône), où « il n’y aura plus que trois pédiatres, en raison de deux départs non remplacés, rapporte la gastro-entérologue Muriel Alemy-Carreau. L’inquiétude est grande, les urgences néonatales sont menacées. Les pédiatres ont travaillé 24 week-ends l’an dernier. Ce n’est pas tenable à long terme. »

À partir de mardi, l’hôpital de Salon-de-Provence comptera six médecins démissionnaires, preuve que le mouvement dépasse le cercle des gros centres hospitaliers universitaires (CHU). « Notre hôpital, comme les autres, est en difficulté, poursuit Muriel Alemy-Carreau, elle-même démissionnaire. Nous avons de gros problèmes de recrutement. Les jeunes médecins et les infirmières partent dans le privé, car les contraintes sont plus importantes dans le public, où il faut assurer la permanence des soins. L’hôpital se retrouve plombé par les dépenses d’intérim, surtout en anesthésie. »

Au CHU de Toulouse, 13 chefs de service de l’hôpital des enfants ont anticipé ce mouvement de démission dès le mois novembre. « Cela nous a paru inacceptable de continuer comme ça, raconte Marie-Odile Marcoux, chef du service de réanimation pédiatrique. Le nombre de patients explose (+ 10 % en 10 ans) et nous manquons de personnel, de lits, de matériel. Nous sommes aussi contraints de déprogrammer des opérations. L’administration restait sourde à nos alertes. Elle ne raisonne qu’en termes financiers. » Cette démission a permis de relancer les discussions : « Nous avons rencontré le directeur général, notre projet de grand hôpital des enfants semble relancé… » Mais le personnel et les lits, c’est-à-dire l’argent, manquent toujours.

Dans les semaines qui viennent, le millier de démissionnaires doit-il craindre des représailles de l’administration ? D’un hôpital à l’autre, la perception diffère. À l’AP-HP, Stéphane Dauger se dit « sidéré par l’absence de réactions ». Mais la situation est en réalité tendue, et le directeur général, Martin Hirsch, tente de tenir ses troupes. Il a déjà mis en garde ses médecins lorsqu’ils ont commencé la grève du codage – certains services ne codent plus les actes médicaux depuis cet automne, une opération qui permet de mesurer l’activité de l’hôpital et dont dépend son budget. Martin Hirsch avait prévenu tous les médecins de l’AP-HP par mail : cette grève aura des « conséquences immédiates sur [les] recettes de l’année » et pourra se traduire par « des mesures d’économies » supplémentaires.

Le 20 décembre, le directeur général a récidivé, à l’adresse du personnel médical cette fois : souhaitant le remercier pour son engagement pendant la grève des transports, il leur a annoncé le versement d’un chèque cadeau de 120 euros. Un chèque réservé à ceux qui étaient présents en décembre… Autrement dit : ceux qui ont participé à la grève du 17 sont exclus.

À l’Assistance publique-Hôpitaux de Marseille, au contraire, « la direction n’est pas menaçante, estime le chirurgien pédiatrique Jean-Luc Jouve. Il y a même de la solidarité entre les médecins et l’administration. La mobilisation de l’hôpital a permis d’obtenir, au moins, la reprise par l’État d’un tiers de la dette des hôpitaux, et l’AP-HM se voit ainsi allégée de 400 millions d’euros. C’est une bouffée d’oxygène pour la direction ».

À Salon-de-Provence, les médecins ont aussi l’impression d’être « dans le même bateau que la direction, estime Muriel Alemy-Carreau. Nos démissions ne sont pas dirigées contre elle. Notre hôpital est en contrat de retour à l’équilibre financier, on doit augmenter l’activité sans augmenter les moyens. C’est une injonction paradoxale, sans solutions. On est convaincus qu’il faut dépasser le niveau local, interpeller au niveau national ».

En fait, ceux qui démissionnent de leurs fonctions administratives ne sont probablement pas les plus en difficulté. Ces derniers pensent plutôt à quitter l’hôpital public. « Ces démissions sont symboliques, elles n’ont aucune valeur », assène ainsi un chef de service d’urgences d’un grand CHU, qui souhaite rester anonyme. À ses yeux, « le seul moyen d’action serait une vraie démission ». Déjà approché par un hôpital suisse, il y réfléchit : « On me propose un salaire 2 à 3 fois plus important. Mais si je pars, c’est pour faire une médecine de qualité, humaine. Je suis très attaché à l’hôpital public, mais nous sommes très maltraités et très démunis. J’ai annulé trois vacances de suite, je l’ai fait pour soutenir mon service, pour que mes médecins ne partent pas. Nous travaillons 70 heures par semaine, nous faisons une garde tous les week-ends. C’est trop. Le stress est permanent, traumatique. Les gens craquent. »

Florian Vivrel, lui, a déjà « tourné la page » sur sa carrière d’urgentiste, au moins dans sa tête. « Je vais arrêter bientôt », dit-il. Ce médecin partage son temps entre le CHU de Nantes et l’hôpital de Saint-Nazaire, et « n’accepte plus de soigner dans ces conditions ». Le 4 janvier, à Saint-Nazaire, il s’est en effet retrouvé « au milieu d’une tempête », dans un hôpital sans aucun lit disponible, des urgences pleines de brancards, jusque dans la zone d’accueil où il devenait difficile de circuler, au milieu de « patients éberlués ».

Les urgences vitales ont toujours été assurées mais un ruban a été tiré à l’entrée des urgences, signifiant leur fermeture pour ceux qui se présentaient à pied. Le directeur de l’hôpital, Julien Couvreur, dénonce « une mise en scène » : « Les urgences n’ont jamais été fermées », insiste-t-il, tout en reconnaissant que « 85 patients étaient présents aux urgences », soit « plus du double de l’activité habituelle dans un contexte de manque de lits sur l’hôpital ».

Dans cette région où la population augmente mais où l’hôpital se restructure en fermant des lits, le problème n’est pas limité à Saint-Nazaire. Les urgences du CHU de Nantes se sont retrouvées dans la même situation le 25 novembre : des patients qui s’entassent aux urgences, faute de lits disponibles dans le reste de l’hôpital. « À chaque fois, se pose la question d’activer un plan blanc, rapporte le docteur Vivrel, qui a participé aux réunions faisant suite à cette crise, en tant que représentant de l’Association des médecins urgentistes de France (Amuf). Un plan blanc permet d’annuler les opérations programmées, de rappeler les médecins spécialistes, de vider certains lits. Mais on ne le fait pas. Car un plan blanc est normalement réservé aux situations sanitaires exceptionnelles. De quoi aurions-nous l’air, disent les directeurs… »

À l’hôpital de Cherbourg, pendant les fêtes, ce sont les lits d’hospitalisation d’oncologie (ou cancérologie) qui ont fermé. « On nous l’a annoncé du jour au lendemain, raconte une infirmière du service. Le personnel comme les malades ont été transférés dans d’autres services. Cela a été terrible pour les familles, pour nous. Un patient en fin de vie a été transféré à Valognes, puis à Caen, où il est mort. Sa femme n’avait pourtant pas de moyens de transport… Moi, j’ai été envoyée dans un service où je n’avais jamais travaillé, même en stage. Cela ne s’est pas bien passé, je me suis mise en arrêt maladie. »

La syndicaliste FO Sylvie Mériel décrit l’engrenage dans lequel est pris l’hôpital de Cherbourg tout entier : « Nous sommes déficitaires, en contrat de retour à l’équilibre financier. Nous devons supprimer 200 postes sur trois ans, 10 % des effectifs, tout en augmentant l’activité. À l’automne, des postes ont été supprimés, des arrêts maladie ont suivi, et l’hôpital ne parvient plus à recruter pour les remplacer. Pour les fêtes, le personnel n’était plus suffisant, la direction a été contrainte de fermer un service. Le plus petit, l’oncologie, a été choisi. La direction n’a pas compris la réaction du personnel, ils affirment avoir bien géré la situation… On ne prend plus soin de personne : de nombreux agents arrêtent, vont travailler comme techniciens dans le nucléaire. J’ai 56 ans, si j’en avais 20, j’arrêterais aussi. »