L’hôpital

Médiapart - Hôpital public : la victime est une femme

il y a 2 mois, par Info santé sécu social

20 JUIN 2019 PAR MATHILDE GOANEC

Fermeture des maternités de proximité, restriction de l’accès à l’IVG et aux consultations gynécologiques, les femmes subissent de plein fouet la contraction de l’hôpital public, sommé de réduire la voilure. Au pied du lit, les soignantes, encore en grande majorité des femmes, sont elles aussi de plus en plus abîmées par la dégradation de leurs conditions de travail.

Pour les femmes, c’est la double peine. Alors que l’ensemble de l’hôpital est mis sous pression par la contrainte budgétaire, ce qui complique l’accès aux soins, elles subissent en plus la diminution drastique des services qui les concernent au premier chef, maternités, services d’IVG et gynécologie.

Les maternités de proximité, d’abord, dont les fermetures ont scandé l’actualité de ces derniers mois, dans l’Indre (lire notre reportage sur place), en Île-de-France, dans le Jura, l’Eure ou encore l’Aveyron. Depuis 1996, comme le rappelait cet article de Caroline Coq-Chodorge, un tiers d’entre elles ont fermé. D’autres suivront, dans le cadre de la loi Ma santé 2022 (en cours d’examen par les parlementaires) qui envisage de conserver, en dehors des gros centres hospitaliers, 500 à 600 hôpitaux de proximité, sans maternités, remplacées par des « centres de périnatalité ».

La maternité du Blanc, dans l’Indre, a fermé en octobre 2018. © Dan Israel
La maternité du Blanc, dans l’Indre, a fermé en octobre 2018. © Dan Israel
Même si l’argument pour la concentration est de favoriser les maternités proches d’un gros plateau technique et de pallier le manque d’obstétriciens, d’anesthésistes et de gynécologues, cette politique n’est pas sans danger, pour les enfants à naître, mais aussi pour les femmes qui donnent naissance. Elles sont désormais nombreuses à angoisser à l’idée des kilomètres qui les séparent de l’hôpital.

La fermeture de ces petites structures cache également celle des centres où se pratiquent les interruptions volontaires de grossesse (CIVG), très souvent adossés aux maternités. Le sujet est cependant beaucoup moins médiatisé. « Éloigner le lieu de l’accouchement, c’est aussi bien souvent éloigner celui de l’avortement et nous commençons tout juste à mener ce recensement, souligne Michèle Leflon, présidente de la Coordination nationale des comités de défense des maternités de proximité, mouvement d’usagères et d’usagers. Dans la maternité, il y a la symbolique de la naissance, c’est beaucoup plus facile de mobiliser sur ce sujet la population que sur l’IVG. »

Pourtant, c’est encore le corps et le libre choix des femmes à en disposer qui risquent d’en pâtir. Le nombre de centres pratiquant au moins une IVG était de 563 en 2013, il est passé à 509 en 2017, soit environ dix centres en moins chaque année. « Cela fait des années que l’on demande que les restructurations hospitalières arrêtent de fermer les maternités et les centres d’avortement, nous ne sommes pas entendus, ni par ce gouvernement ni par les précédents et on va se retrouver à gérer des situations ingérables », regrette Danielle Gaudry, gynécologue et membre du Planning familial.

« C’est la cause essentielle de la dégradation de la situation de l’avortement en France, estime elle aussi Suzy Rojtman, porte-parole du Collectif national pour les droits des femmes. Il n’y a pas d’attaque frontale de la part de l’État, mais quand l’hôpital public se dégrade avec la fermeture de maternités à tour de bras, cela crée mécaniquement des fermetures de CIVG. » À ceci s’ajoute le manque d’appétence des médecins pour l’avortement, certains brandissant même leur « clause de conscience » pour éviter de réaliser des avortements à l’hôpital, ce qui conduit ensuite les autorités de santé à fermer des services, faute de praticiens disponibles.

Autre restriction, celle de l’accès à la consultation gynécologique. Selon cette enquête du Monde, en dix ans, le nombre de médecins spécialisés en gynécologie a chuté de près de 42 %, avec des inégalités d’accès flagrantes selon les territoires. Une pénurie qui entraîne une flambée des tarifs pour consulter en ville, et par ricochet un engorgement de l’hôpital, non calibré pour offrir des soins gynécologiques simples et de premier recours.

« C’est un fait, la démographie médicale dans notre spécialité montre une raréfaction des praticiens en ville, explique Danielle Gaudry. Nombre d’entre eux ont fait un cursus hospitalier, gagné le droit d’être en secteur II, et donc pratiquent des dépassements d’honoraires qui ne sont pas négligeables. Certaines femmes se tournent vers l’hôpital mais avec des délais de rendez-vous très importants. »

La difficulté à laquelle est confronté le Planning familial, dont certains centres de planification dispensent des consultations gynécologiques sur la contraception, le dépistage des infections sexuellement transmissibles ou encore les violences faites aux femmes, est symptomatique. « Nos établissements d’information, qui dépendent du soutien financier de l’État, sont chaque année menacés de fermeture, rappelle Danielle Gaudry. Quant aux centres de planification, ils sont soumis au bon vouloir de la politique des départements, ce n’est pas simple d’exister de façon pérenne. »
Sans bouleverser le sacro-saint horizon budgétaire, des solutions existent pour pallier l’inégalité d’accès aux soins pour les femmes, mais à bas bruit. Les généralistes sont nombreux à assurer suivis gynécologiques et suivis de grossesse, à des tarifs moins rédhibitoires. Surtout, depuis 2009, les sages-femmes peuvent également prendre en charge le suivi gynécologique des femmes en bonne santé, prescrire les IVG médicamenteuses, ou encore assurer le dépistage de certains cancers, mais se plaignent régulièrement de l’absence de promotion de leur activité lors des campagnes de santé publique.

« Malheureusement, la bataille persiste entre les sages-femmes et les médecins gynécologues, rappelle Marie-Hélène Lahaye, autrice du blog Marie accouche là et spécialiste des violences obstétricales. La tentation de s’approprier l’ensemble des actes est encore forte chez ces derniers. Mais nul besoin d’avoir fait douze ans d’études pour réaliser un frottis ! » Marie-Hélène Lahaye insiste : « C’est aussi une question de pouvoir, et de contrôle sur le corps des femmes. Pour l’accouchement, c’est la même chose : les choix sont plus idéologiques que financiers quand on décide de médicaliser à outrance les naissances. Il y a des chantiers entiers qui permettraient de faire des économies et qui ne sont pas entrepris. »

Quand l’hôpital public se réforme et coupe dans ses dépenses, certains effets de bord affectent aussi particulièrement les femmes. Il en va ainsi du fameux « virage ambulatoire », qui doit encore s’accentuer dans le cadre de la loi Ma santé 2022, et que Pierre-André Juven, sociologue, analysait ainsi dans notre émission « Espace de travail » : « Le virage ambulatoire repose de plus en plus sur les patients, qui doivent assurer eux-mêmes leur prise en charge. Au lieu d’être surveillé à l’hôpital, à qui cela demande du temps et de l’argent, on reporte ce travail de contrôle et de surveillance sur le patient ou ses proches. »

Cet accompagnement des malades ou des personnes âgées « revient surtout aux femmes », souligne Michèle Leflon, les aidants étant le plus souvent des aidantes. « Une personne qui a une intervention chirurgicale sort bien plus tôt qu’avant de l’hôpital, et on a reporté sur sa famille et surtout sur les femmes de son entourage les soins qui étaient autrefois pris en charge par la collectivité. »

Les femmes les plus précaires, à temps partiel, qui ont à leur seule charge leurs enfants ou leurs parents, sont aussi celles qui subissent plus que les autres l’éloignement des établissements hospitaliers : « Quand on est en difficulté économique, en milieu rural, devoir faire des kilomètres pour accéder à un spécialiste ou à l’hôpital, cela a un coût, pointe Danielle Gaudry, qui a eu l’occasion à maintes reprises d’évoquer le sujet auprès du Haut Conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes. Renoncer au soin pour des raisons financières, dans un pays comme le nôtre, c’est monstrueux. Et les femmes sont particulièrement touchées. Ceci n’est pas entendu. »

Aidantes, patientes… soignantes. Le personnel paramédical – aides-soignantes, infirmières, agentes de service hospitaliers, etc. – compte encore en grande majorité des femmes. Il est aussi le premier visé par les restructurations constantes à l’hôpital public. « On diminue le nombre de lits en hospitalisation complète, on alourdit la charge de travail dans les ambulatoires et on supprime des postes de paramédicaux, que l’hôpital soit bénéficiaire ou non, résume Céline Laville, présidente nationale de la CNI (Coordination nationale infirmière), syndicat des paramédicaux. Le personnel y perd sa santé. »

Les infirmières en soins généraux (secteur le plus féminisé, les infirmiers hommes se concentrant dans des spécialités comme la chirurgie ou la réanimation) et les aides-soignantes sont les deux métiers les plus fréquemment touchés par les accidents du travail à l’hôpital, selon une analyse de la direction générale de l’offre de soins, en 2014. Absentéisme, congés maladie de longue durée, arrêts pour épuisement professionnel, les signes du malaise se multiplient. « Il y a des services où les infirmières commencent à 5 heures le matin et débauchent à 15 heures, elles n’ont pas eu le temps ni de boire ni de manger, elles sont interrompues en permanence dans leurs tâches, ont le sentiment de n’avoir jamais terminé ce qu’elles avaient à faire, et de n’avoir aucun espace pour faire le travail correctement, raconte Céline Laville. Dans ces conditions, cela devient aussi très difficile de concilier la vie personnelle et la vie professionnelle. »

Marie-Hélène Lahaye ne manque pas non plus de faire le parallèle entre les patientes et celles qui administrent les soins : « L’accouchement à l’hôpital par exemple est de plus en plus conçu de manière fordiste, avec des tâches réparties entre les médecins et les petites mains, qui finissent par y perdre le sens de leur métier. Les soignantes doivent faire le maximum, en un minimum de temps. Accentuer encore cette logique industrielle aura un impact sur les patientes, comme sur le personnel. »

Dans les services de gériatrie de l’hôpital comme dans les Ehpad publics ou privés, en manque constant de moyens et de personnel, à l’épuisement professionnel s’ajoutent les troubles musculo-squelettiques ainsi que les maladies du dos. « Je vois débarquer dans mon bureau des aides-soignantes qui sont déclarées par la médecine du travail inaptes à 35 ans… », soupire la présidente de la CNI. Selon les comptes de l’assurance-maladie, le nombre d’accidents du travail est désormais supérieur dans le secteur des services à la personne, notamment auprès des personnes âgées, que dans le BTP.

En 1988, les infirmières manifestaient pour la première fois massivement pour leurs conditions de travail et pour la reconnaissance de leur métier ainsi que de leurs compétences professionnelles, alors que le gouvernement de l’époque et même certains syndicats renvoyaient sans vergogne la profession à sa « fonction naturelle », le dévouement éternel aux malades hérité des bonnes sœurs. Bénédicte Lombart, philosophe et cadre de santé, faisait dans l’ouvrage de Cécile Andrzejewski sur les violences sexuelles à l’hôpital ce constat : « La symbolique qui se rattache à la profession, sur l’oubli de soi, reste très religieuse. Jumelée au modèle du métier où ceux qui décident sont des hommes, et celles qui exécutent, des femmes. »

Cette image n’a rien d’un simple cliché : « L’idée de vocation est toujours là, certaines ne se mettent pas en grève ou en arrêt maladie car il y a des patients dans les lits et elles savent que ce ne sera pas sans conséquences, rappelle Céline Laville. Sauf qu’aujourd’hui, on vient réquisitionner des collègues chez elles, en pleine nuit ! J’ai l’impression qu’on va nous demander de porter à nouveau des calots de bonne sœur, ça suffit ! » Il y a trente ans, les infirmières, renvoyées inlassablement à leur genre, criaient déjà ce slogan : « Ni bonnes, ni nonnes, ni connes ! »