Environnement et facteurs dégradant la santé

Médiapart - Incendie de Notre-Dame : l’Agence régionale de santé minimise encore le bilan sanitaire

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

22 OCTOBRE 2019 PAR PASCALE PASCARIELLO

Six mois après l’incendie de Notre-Dame de Paris, le bilan rendu public le 14 octobre par l’Agence régionale de santé (ARS) et le préfet de Région fait état de quatre-vingt-dix enfants contaminés au plomb, soit 10 % des enfants contrôlés. L’ARS se veut malgré tout rassurante, en s’appuyant sur une étude de 2009 obsolète.

Douze enfants intoxiqués et soixante-dix-huit autres sous surveillance médicale. Six mois après l’incendie de Notre-Dame de Paris, le bilan de la pollution au plomb dans les environs de l’édifice est sérieusement inquiétant. Près de 10 % des enfants contrôlés présentent une contamination au plomb.

Néanmoins, en rendant publics ces résultats, l’Agence régionale de santé (ARS) affirme qu’il n’y a « pas de “spot” de contamination au plomb ». « On est au même niveau que la population générale », a déclaré, le 14 octobre, son directeur Aurélien Rousseau, en compagnie du préfet de Région Michel Cadot, à l’occasion d’une conférence de presse réservée à cinq journalistes* triés sur le volet.

Pour appuyer sa démonstration, l’ARS se réfère à une étude, Saturn-Inf, réalisée il y a dix ans et menée sur 3 831 enfants, hospitalisés dans 143 établissements. L’agence Santé publique France, qui est en charge pour l’ARS de l’analyse des plombémies effectuées autour de Notre-Dame, met pourtant elle-même en garde : les données de l’enquête de 2009 « ne sont pas récentes ».

Le caractère obsolète de l’étude n’est pas anodin, car en dix ans, les référentiels et seuils d’alerte ont changé. Ce qui était admissible en 2009 ne l’est plus aujourd’hui. En 2009, le seuil déclenchant une déclaration de saturnisme était deux fois supérieur (100 μg/l ) à celui d’aujourd’hui (50 μg/l).

Le 8 juin 2015, les autorités sanitaires décident, par un arrêté, qu’à partir de 50 microgrammes de plomb par litre de sang (50 μg/l), seuil dit « d’intervention rapide », une déclaration de saturnisme doit être faite à l’Agence régionale de santé. Cette dernière déclenche alors une enquête sur l’environnement de l’enfant afin de déterminer l’origine de sa contamination et l’éloigner de la source de pollution.

Respirées ou ingérées, les poussières de plomb sont particulièrement toxiques. Chez les enfants, cette substance peut provoquer de graves lésions neurologiques, comme des déficiences intellectuelles. Chez les adultes, elle peut générer également des troubles neurologiques, des maladies cardio-vasculaires ou rénales, des problèmes de fertilité ou des cancers.

Contacté par Mediapart, Philippe Glorennec, spécialiste des risques liés aux contaminations au plomb à l’Inserm et enseignant à l’École des hautes études en santé publique, rappelle qu’il n’y a pas de « seuil d’innocuité. On ne connaît pas de concentration de plomb dans le sang qui soit sans danger ».

Il tient à préciser que la valeur de 50 μg/l ne doit pas être considérée comme un seuil en dessous duquel le plomb est inoffensif. « C’est un seuil fixé par les autorités pour définir les politiques publiques de prévention des risques. Au-dessus de 25, déjà, on peut dire qu’il y a vraisemblablement une source de pollution et il faut donc agir. »

L’ARS a une tout autre conception des dangers sanitaires liés au plomb.

Autour de Notre-Dame, depuis l’incendie, 877 enfants résidant et scolarisés dans cinq arrondissements voisins ont été dépistés. Douze ont fait l’objet de déclaration de saturnisme, ayant des concentrations de plomb supérieures à 50 μg/l, certains atteignant 135 μg/l. Soixante-dix-huit sont sous contrôle médical, ayant une concentration supérieure au « seuil de vigilance » fixé à 25 μg/l.

En se référant à l’étude Saturn-Inf de 2009, l’agence minimise l’ampleur de ces intoxications. En 2009, la moyenne des enfants âgés de 6 mois à 6 ans, dont la concentration en plomb était supérieure à 50, était alors de 1,5 %. Pour la même classe d’âge, elle est, autour de Notre-Dame, de 1,9 %. Les chiffres ne sont pas tout à fait égaux, mais rien d’anormal, peut ainsi en conclure l’ARS.

L’agence tente, également, de rassurer en expliquant que le taux moyen de plomb retrouvé chez les enfants de cette classe d’âge et habitant autour de l’édifice est de 13,5 alors qu’en 2009, chez les enfants de l’étude citée, il était de 15,3.

L’agence sanitaire jongle aussi bien avec les études qu’avec les chiffres. Elle prend en compte des résultats de dépistages effectués dans un arrondissement qui n’a pas été touché par la pollution au plomb de Notre-Dame. Ce qui tend à faire baisser les taux de concentration au plomb.

Par ailleurs, la majorité des enfants, 704 sur 877, ont été dépistés en août et en septembre, c’est-à-dire pendant ou après l’été, alors qu’ils ne fréquentaient plus les écoles et crèches polluées. Or la concentration en plomb dans le sang diminue, une partie étant éliminée et l’autre stockée dans les os.

Comme l’explique le scientifique Philippe Glorennec, à Mediapart, « chez de jeunes enfants, de faibles surexpositions peuvent notamment se traduire par des troubles de l’attention, une diminution de l’acuité auditive. On estime qu’un point de quotient intellectuel (QI) est perdu dès 12 μg/l et de 6 à 7 points de QI peuvent être perdus pour une contamination comprise entre 1 et 100 μg/l ».

« Le haut conseil de santé publique a d’ailleurs préconisé une politique de réduction des expositions au plus bas niveau possible, rappelle le scientifique, et a fixé en 2014, comme objectif à atteindre en 2017, une plombémie moyenne de 12 μg/l. »

« La communication de l’ARS est malhonnête : 90 enfants sont contaminés et cela devrait être normal ? »
Philippe Glorennec explique que « les plus fortes concentrations observées autour de Notre-Dame sont du même ordre de grandeur que celles qui étaient observées dans les populations urbaines exposées au plomb de l’essence dans les années 1980-1990 ».

« Cela permet, selon le chercheur (auteur d’un article sur ce sujet), de relativiser mais sans pour autant penser que c’est anecdotique puisque le plomb agit sans seuil de toxicité. » Une situation identique à celle de taux de pollution relevés il y a plus de trente ans est loin d’être aussi rassurante que le prétend l’ARS.

« Tout va bien selon l’ARS. Alors que 2 % des enfants sont intoxiqués à plus de 50 μg/l et que non seulement tous les enfants des arrondissements n’ont pas été dépistés, mais qu’en plus ceux qui l’ont été, l’ont été majoritairement assez tard, à la fin de l’été », déplore Josselin, père de deux enfants, âgés de 1 et 3 ans, et résidant à un kilomètre environ de la cathédrale. Conscient du danger, ce chercheur en neurosciences pour le CEA et professeur à l’hôpital Henri-Mondor a fait dépister ses deux fils.

« Je suis inquiet parce qu’on a fait ces analyses tard, en septembre et ils ont quand même 18 et 21 μg/l, explique-t-il. Les prélèvements effectués fin septembre à la crèche ont mis en évidence plusieurs objets (comme un tapis de sol) avec des teneurs en plomb dépassant les normes. »

« Comment être rassuré alors qu’on est au-dessus des chiffres de l’étude de 2009. Puisque 1,9 % des enfants dépistés autour de Notre-Dame sont atteints de saturnisme et ils étaient 1,5 % en 2009 », déplore ce père de famille qui, du fait de sa profession, maîtrise bien les données scientifiques du sujet.

« Il faut également rappeler que, depuis 2009, le taux de plomb dans le sang devrait avoir diminué, précise-t-il. Entre 2007 et 2014, par exemple, sur des enfants âgés de 1 à 5 ans, les plombémies moyennes ont été divisées par deux aux États-Unis. »

En France, selon le Haut conseil de la santé publique, les cas de saturnisme ont été divisés par 5 entre 1995 et 2012.

Pour Josselin, la « communication de l’ARS est malhonnête : 90 enfants sont contaminés et cela devrait être normal ? On ne peut pas tolérer que des enfants soient ainsi intoxiqués au plomb en 2019. Depuis l’incendie, l’ARS tente de masquer qu’il y a un problème alors même qu’on sait traiter les risques liés au plomb. L’ARS devrait organiser un dépistage systématique des enfants de moins de 6 ans. Et quid, des femmes enceintes ? L’ARS n’en dit pas un mot ».

Selon la chercheuse honoraire à l’Inserm Annie Thébaud-Mony, qui a très tôt alerté sur les risques sanitaires de la pollution autour de Notre-Dame, « c’est inacceptable de la part d’une agence comme l’ARS, dont la mission première est de préserver la santé publique, de minimiser ainsi ces contaminations au plomb chez les enfants ».

« Il n’y a pas de symptômes d’intoxication au plomb à faible dose, ce qui le rend d’autant plus dangereux. Le plomb altère les régulations à l’intérieur du système cellulaire. Depuis trente ans, toutes les études scientifiques alertent sur ses effets toxiques à très faible dose. Et là, alors que plus de 90 enfants sont au-dessus du seuil de 25 μg/l, l’ARS dit qu’il n’y a rien d’anormal. C’est consternant », déplore la scientifique.

Comme elle le précise, « non seulement, les dépistages réalisés chez les enfants touchés par la pollution de Notre-Dame n’ont pas été systématiques mais ils n’ont été faits qu’à la fin de l’été. Cela ne donne qu’une lecture tronquée de la réalité ».

Annie Thébaud-Mony demande qu’il y ait un suivi médical pour les enfants, « dès que le taux de 10 μg/l est atteint ». Et elle rajoute : « L’ARS essaie de dire que ces intoxications ne viennent pas de Notre-Dame mais de pollutions déjà existantes dans les logements. C’est déplorable. »

Comme le soulignent l’ARS et la préfecture de Région dans leurs communiqués, « les enquêtes environnementales ne permettent pas d’exclure une exposition liée à l’incendie mais révèlent toutes des expositions à d’autres sources, indépendantes de l’incendie ».

Lorsqu’un cas d’intoxication au plomb est déclaré, une enquête environnementale est alors déclenchée pour déterminer l’origine de l’intoxication. Il s’agit par exemple de vérifier si l’école fréquentée est polluée et de pratiquer des prélèvements au domicile de l’enfant.

« Faut-il rappeler, insiste Annie Thébaud-Mony, que les quartiers qui entourent Notre-Dame comportent très peu d’habitat insalubre, les pauvres n’étant guère admis dans le centre de Paris ! »

Étonnamment, bien qu’elle reconnaisse qu’un enfant a bien été intoxiqué dans son école par la pollution liée à l’incendie, en ce qui concerne les autres cas, l’ARS invoque une intoxication causée par la présence de plomb dans les logements antérieurs au sinistre.

Nous avons sollicité l’ARS pour que nous soient communiquées ces enquêtes environnementales de façon anonymisée, de la même façon que l’Agence rend publics les résultats des dépistages des enfants. L’ARS s’est curieusement retranchée derrière la confidentialité des données. À géographie variable, la transparence a ses limites.