Luttes et mobilisations

Médiapart - Inédite, la grève des urgences parisiennes gagne du terrain

il y a 2 mois, par Info santé sécu social

18 AVRIL 2019 PAR CAROLINE COQ-CHODORGE

Partie des urgences de l’hôpital Saint-Antoine, la grève illimitée des personnels soignants gagne du terrain. Déjà cinq services parisiens ont rejoint le mouvement. Quatre autres doivent s’y associer à partir de dimanche. Éléments déclencheurs, les violences subies par les soignants révèlent une maltraitance généralisée. En manque de tout, les urgences implosent.

Tout est parti des urgences de l’hôpital Saint-Antoine à Paris. Le 18 mars, après n’avoir reçu aucune réponse satisfaisante de la direction face à la multiplication des agressions aux urgences, les personnels du service ont décidé de se mettre en grève. Depuis, ils tiennent bon. Et leur mouvement fait tache d’huile.

Les personnels de Saint-Antoine ont été rejoints le 15 avril par Lariboisière, La Pitié-Salpêtrière, Tenon et Saint-Louis, où les personnels ont voté eux aussi pour une grève illimitée. Les urgences de Cochin, de l’Hôpital européen Georges-Pompidou, de Robert-Debré et du Kremlin-Bicêtre ont déposé un préavis et devraient entrer à leur tour en grève illimitée ce dimanche.

Le collectif « inter-urgences », qui fédère des représentants de tous les services mobilisés, assure avoir des échanges avec des collègues des vingt-cinq services d’urgences de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, et au-delà : Toulouse, Creil, Aix, Saint-Malo, Valence, etc.

Olivier Youinou, le secrétaire général de Sud Santé à l’AP-HP, essaie de se remémorer quand le monde hospitalier a connu un mouvement semblable : « Probablement, 1988 », affirme-t-il. C’était alors les grandes grèves infirmières, qui avaient réuni jusqu’à 100 000 blouses blanches à Paris. Le pouvoir socialiste avait choqué l’opinion, en usant contre elles du canon à eau, avant de céder.

L’ampleur du mouvement social aux urgences, encore frémissant, n’est pas comparable. Mais les ressorts sont ressemblants : à Paris, se met sur pied une coordination de soignants de terrain. Il n’y a aucun médecin, seulement des infirmières et des aides-soignantes et leurs collègues masculins respectifs. Les syndicats ne font qu’assister cette mobilisation : ils déposent les préavis de grève et participent aux négociations avec la direction.
« Le développement des urgences atteint ses limites, avec une activité arrivée à saturation », prévient le collectif inter-urgences dans un communiqué publié le 15 avril. Il reprend la revendication initiale des urgences de Saint-Antoine : une prime de 300 euros mensuels, en reconnaissance des difficultés du travail, pour lutter contre le turn over et parvenir à recruter ; des effectifs ajustés aux recommandations du syndicat Samu-Urgences de France.

L’AP-HP est très loin de ces demandes : il manque 700 postes dans ses vingt-cinq services d’urgences pour satisfaire ces recommandations. Le directeur des ressources humaines a lui-même chiffré ce déficit abyssal, lors de la première séance de négociations lundi, et a proposé aux grévistes… 61 postes. Le directeur général Martin Hirsch met aussi sur la table une prime unique de 250 euros, ainsi qu’une « mesure essentielle », écrit-il dans un courrier, qui illustre par l’absurde l’ineptie de la gestion hospitalière : « Désormais l’AP-HP adopte, bien qu’il n’existe aucune réglementation en ce sens, une règle selon laquelle les effectifs des urgences évolueront proportionnellement à l’activité. » Insuffisant, a jugé le collectif.
La dégradation de leurs conditions de travail, et de la prise en charge des patients, est criante. Hors urgence vitale, il faut attendre aux urgences « six à huit heures, pendant lesquelles il ne se passe rien, raconte Marie, de l’hôpital Tenon. Puis vous êtes installé dans un box, et il faut encore attendre 1 h 30 avant qu’un médecin se présente. Et encore 1 h 30 pour que l’infirmier fasse les soins ».

« Je travaille depuis cinq ans à La Pitié-Salpêtrière, raconte Morgane Drouet, infirmière de nuit. Au départ, il y avait des périodes plus calmes, cela n’existe plus. On manque de personne, il y a des arrêts longue durée et des congés maternité qui ne sont pas remplacés. On fait appel à des intérimaires, aux heures supplémentaires, ce n’est pas suffisant. On court sans cesse après le matériel, parce qu’on manque de tout : de brancards, de pieds à perfusion, d’appareils pour prendre les constantes vitales. On commence à être épuisés moralement, physiquement. » Son collègue Cyril, lui aussi jeune infirmier de nuit, confie ressentir « un mélange de honte et de gêne quand je rentre chez moi. Une nuit, j’ai dû asseoir une personne âgée, à 3 heures du matin, sur un fauteuil cassé, parce qu’il n’y avait plus de brancard ».

Violences
À Saint-Antoine, l’aide-soignant Abdel Dhouga n’oublie pas « cette mamie de 97 ans, qui s’est cassé le col du fémur, et qu’on a gardé aux urgences sur un brancard ». « Avec eux, on fait de la contention physique [les malades sont attachés – ndlr], et parfois chimique, on les shoote », souffle un autre infirmier. À Tenon encore, l’infirmière Marie raconte les journées à « deux infirmières et deux aides-soignantes, à gérer dix boxes, en réalité 50 patients, nombre d’entre eux allongés dans les couloirs sur des brancards ».

Un fantôme passe, celui de cette femme de 55 ans, décédée en décembre sur un brancard des urgences surchargées de Lariboisière, oubliée par une équipe dépassée. Les équipes font aussi face à un nombre de patients atteints de pathologies psychiatriques de plus en plus élevé. Olivier Youinou, du syndicat Sud, estime que ces patients représentent 20 % de la fréquentation des urgences, résultat de la politique de fermeture des lits.

À cette violence institutionnelle, répond la violence des patients, grandissante. À l’origine du mouvement de grève à Saint-Antoine, il y a l’agression, le 13 janvier, de trois membres du personnel, dont une infirmière qui a reçu un coup de poing dans un box. « On est habitué aux violences verbales, aux insultes, aux crachats. Quand on en arrive au physique, on ne comprend plus, on n’est pas là pour ça », dit l’aide-soignant Abdel Dougha.

À La Pitié Salpêtrière, le mercredi précédent la grève, deux soignants ont été agressés par une patiente psychiatrique : « Nous avons, dans un seul box, un brancard avec des contentions physiques [brancard muni de sangles pour attacher un malade – ndlr], raconte Morgane Drouet. Mais on peut recevoir cinq patients psychiatriques en même temps ! Nous avions dans notre service une infirmière psychiatrique, qui nous aidait beaucoup avec ces patients, elle est partie en retraite. » Elle n’a pas été remplacée. La spécialité d’infirmier psychiatrique a même disparu.

Le seuil de tolérance à la violence varie, d’un établissement à l’autre. À Lariboisière, « on banalise même les violences physiques, elles sont trop fréquentes, on ne porte même plus plainte, raconte l’infirmier Hugo Huon. Mais il y a une usure mentale, et un risque de décompensation. Un jour, un soignant prendra un scalpel. » Situé dans le nord-est de Paris, cet hôpital est sans doute l’un des plus exposés à la très grande précarité, aux difficultés d’accès aux soins, à l’explosion de la fréquentation des urgences.

Ses urgences reçoivent, dans des locaux exigus, 100 000 malades par an. En septembre, le service a vu passer un cocktail Molotov. En décembre, il a été traumatisé par le décès de la patiente sur un brancard. En grève l’été dernier, il a obtenu trois postes supplémentaires. « Mais on s’est heurté au plafond de verre, entre nous et la direction centrale de l’AP-HP, poursuit l’infirmier. Notre direction n’a pas osé demander des moyens supplémentaires, les trois postes ont été pris sur d’autres services de l’hôpital. »

Saint-Antoine a lui aussi touché les limites de la grève locale : « On se retrouve à devoir poser un rapport de force pour des choses dérisoires, vraiment évidentes : des brancards qui roulent, des portes sécurisées, un agent de sécurité, raconte Candice Lafarge, aide-soignante dans le service. Mais on a face à nous une direction qui fait des comptes d’apothicaires. » C’est ce mur administratif et budgétaire que le collectif inter-urgences est déterminé à briser.

Lundi 15 avril, l’AH-HP estimait à 30 % le nombre de soignants grévistes dans ses services d’urgence. En réalité, 90 % des soignants sont en grève dans les services mobilisés. Les médecins les soutiennent souvent, mais sont tenus à distance. À Lariboisière, « la moitié des médecins sont prêts à nous suivre, raconte Hugo Huon. Mais nous temporisons ».

Leur crainte est qu’une fois encore, le corps médical ne confisque le débat sur le système de soins. Ce serait d’autant moins légitime qu’ils ne sont pas concernés, pour l’instant, par les suppressions de postes qui frappent l’AP-HP : 6 000 postes doivent disparaître d’ici à 2023, près de 1 000 postes par an. Le personnel soignant est le plus touché.