Industrie pharmaceutique

Médiapart - L’AFRIQUE DU SUD AFFRONTE BIG PHARMA (1/3) REPORTAGE

15 mars, par Info santé sécu social

Face à la pénurie organisée par les producteurs de vaccins à ARN messager, une société basée au Cap a décidé de reproduire le sérum de Moderna sans sa collaboration. Reportage au sein de la biotech Afrigen, soucieuse de partager cette technologie d’avenir avec les pays les moins riches.

Rozenn Le Saint

14 mars 2022

Le Cap (Afrique du Sud).– La société de biotechnologie sud-africaine Afrigen porte le projet de vaccin contre le Covid-19 le plus gonflé de la pandémie. Installés dans une zone industrielle habituellement déserte du Cap, ses locaux flambant neufs voient défiler du beau linge, à l’image du directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le 11 février. Fondée en 2014, cette entreprise privée est chargée du plus grand programme mondial de transfert de la technologie de l’ARN messager, révélée par la pandémie. Son ambition première : reproduire le best-seller de Moderna, « l’étalon d’or des vaccins à ARN messager », selon sa patronne, Petro Terblanche. Sans la coopération de la firme américaine.

Avec l’aide de Moderna, la reproduction du vaccin dans le but de le distribuer aux pays à revenus faibles et intermédiaires aurait été possible en un an seulement. Sans sa coopération, il en faudra trois – un délai trop long a priori pour constituer une véritable réponse à la pandémie. En effet, si la petite équipe a pu fabriquer en deux mois le tout premier vaccin à ARN messager du continent, il va falloir du temps pour passer de l’échelle du laboratoire à celle de l’usine, Moderna n’ayant rien partagé de son procédé de fabrication.

« C’est très frustrant », commente Petro Terblanche, qui connaît chacun de ses 42 employé·es et les interpelle à la cafétéria, souvent en anglais, parfois en afrikaans, une langue issue du néerlandais, dérivée de celle des colons hollandais, toujours l’une des plus parlées d’Afrique du Sud. Afrigen espère démarrer en novembre 2022 les essais cliniques – sur des milliers de personnes et sur plusieurs mois – susceptibles de démontrer la sûreté et l’efficacité de la copie du vaccin.

Mais la biotech américaine, qui jouait jadis dans la même catégorie qu’Afrigen, lui a mis des bâtons dans les roues. L’arme de Moderna ? Le droit de la propriété intellectuelle qui prévoit de protéger les inventions par des brevets, prévus à la base pour récompenser les efforts de recherche. Le produit peut alors être commercialisé exclusivement par l’entreprise (et ses partenaires) ayant déposé ces brevets, qui agite la menace de poursuites pour contrefaçon.

Dans la bataille pour un accès équitable aux vaccins, le PDG de Moderna, Stéphane Bancel, un Français devenu milliardaire lors de l’épidémie de Covid, a fait une concession : il a annoncé que le temps que durera la pandémie, il n’appliquerait pas les droits de propriété intellectuelle, c’est-à-dire qu’il ne saisirait pas les tribunaux en vue d’empêcher la commercialisation d’une copie de son vaccin.

Il s’est ensuite engagé le 7 mars à ne jamais les appliquer mais seulement dans certains pays à revenus faibles et intermédiaires dont ne font pas partie l’Afrique du Sud ni le Brésil, par exemple. Stéphane Bancel a ensuite précisé à Politico que son engagement était valable pour l’initiative d’Afrigen, mais limité au vaccin contre le Covid-19. Il a aussi indiqué qu’apporter son soutien au programme n’était pas « une bonne utilisation de [son] temps ».

« Le non-partage des brevets a bloqué l’accès aux vaccins à ARN messager dans les pays les plus pauvres ; or personne n’est en sécurité tant que tout le monde ne l’est pas », regrette Petro Terblanche, qui n’a pas attendu l’aval de Moderna pour se lancer. Stéphane Bancel ne fait pas peur : ils ont le même bagage scientifique, complété par des études dans de prestigieuses universités américaines.

Pour l’heure, les Sud-Africains ne bénéficient même pas du produit de Moderna : le marché africain n’intéresse pas Stéphane Bancel qui ne fera pas de rabais sur le prix de son vaccin aux pays à moins hauts revenus. Moderna et son concurrent Pfizer-BioNTech ont ainsi envoyé plus de 70 % de leurs doses aux nations les plus riches, selon la revue Nature.

Malgré tout, Moderna a fait bien attention de déposer ses brevets en Afrique du Sud, comme partout, afin de décourager toute initiative susceptible d’enfreindre les droits de propriété intellectuelle. La société civile a fait pression. Il y a un mois, plus de 60 organisations, dont Médecins sans frontières et les associations sud-africaines Section27 et Health Justice Initiative, ont écrit une lettre ouverte à Moderna appelant la firme à lever immédiatement son brevet sur le vaccin.

La fondatrice de Health Justice Initiative, Fatima Hassan, blâme Stéphane Bancel, mais aussi les politiques, à commencer par le président des États-Unis. « Joe Biden a dit soutenir la suspension temporaire des droits de propriété intellectuelle mais ensuite il n’a rien fait !, regrette la militante. Or ce sont les recherches publiques américaines qui ont permis la découverte du vaccin. Personne n’a élu le PDG de Moderna, pourtant il dicte sa loi. »

La plupart des brevets sur la poule aux œufs d’or de Moderna sont même codétenus par l’organisme de recherche publique américain (le NIH). D’autres, non : Moderna a ainsi estimé avoir développé indépendamment la séquence d’ARN messager du vaccin, bien que les chercheurs publics affirment en être les auteurs. Du fait de cette collaboration passée entre le gouvernement américain et Moderna, la majorité de la recette du sérum est en tout cas publique.

En parallèle, l’équipe planche sur un autre vaccin de deuxième génération qui serait plus facile d’utilisation, avec moins de contraintes relatives à la chaîne du froid. Pour ce futur vaccin pilote, Afrigen mise sur d’autres entreprises étrangères qui travaillent sur l’ARN messager et qui, elles, se sont déjà dit prêtes à lui accorder une licence afin de collaborer pleinement et de le commercialiser.

« Nous avons reçu énormément de propositions d’aides du monde entier, expose Petro Terblanche. Très peu de chercheurs sont capitalistes. Les scientifiques qui ont réellement inventé l’ARN messager sont particulièrement désillusionnés par l’iniquité de l’accès aux vaccins, par le comportement de Big Pharma qui a accaparé le fruit de leurs recherches. Ils ont cette conscience sociale, cette volonté d’apporter leur pierre à l’édifice pour changer le monde. »

La dépendance à l’égard de quelques entreprises est contraignante et dangereuse.

Si la Sud-Africaine est si sûre d’elle face à la biotech américaine devenue incontournable, c’est qu’elle a aussi derrière elle un mastodonte, l’OMS. Face aux revers du dispositif Covax (de dons de doses) que l’organisation des Nations unies pilote, et face à l’échec de la demande de levée des brevets qu’elle soutient, l’OMS a lancé d’elle-même ce plan B en avril 2021 : créer ce programme, appelé « Hub », une plateforme de technologie à ARN messager.

Il s’agit d’un centre de formation et de production international dont l’épicentre se situe en Afrique du Sud, dans les murs d’Afrigen. Les scientifiques des pays des revenus les moins élevés viennent s’y former et repartent à la maison avec la recette et le mode d’emploi pour être en mesure de produire localement des copies du vaccin de Moderna ; puis, à terme, d’autres produits utilisant la technologie de l’ARN messager.

« La dépendance à l’égard de quelques entreprises pour fournir des biens publics mondiaux est contraignante et dangereuse, a déclaré le patron de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, le 18 février dernier. À moyen et à long terme, la meilleure façon de faire face aux urgences sanitaires et d’atteindre la couverture sanitaire universelle est d’augmenter considérablement la capacité de toutes les régions à fabriquer les produits de santé dont elles ont besoin, avec un accès équitable comme critère principal. »

À défaut de collaboration de Moderna et donc de résultats dans les temps pour cette pandémie, l’idée de l’OMS et des participants à ce programme est d’être prêt pour la suivante et en mesure de commercialiser leurs produits : le marché est prometteur, en termes d’espoir de guérison mais aussi de chiffre d’affaires. Grâce à ce centre de formation et de production, des pays exclus du clan des riches auront acquis une expertise dans cette technologie adaptable à d’autres maladies qui gangrènent déjà le continent africain comme la malaria, le VIH et la tuberculose, ou qui pourraient apparaître à l’avenir.

Pour mener cet ambitieux projet, l’OMS a fait appel à l’organisation experte en brevets pharmaceutiques, le Medicines Patent Pool, présidée par une Française, Marie-Paule Kieny. « L’idée de réaliser d’abord une copie du vaccin de Moderna, c’est de valider la plateforme et le procédé de fabrication de façon à ce que l’Afrique du Sud soit ensuite capable de fournir les vaccins dont son système de santé a et aura besoin. Il est important qu’Afrigen soit capable d’assister les autres pays en développement qui le souhaitent à acquérir cette technologie », assure l’ancienne présidente du comité vaccin Covid-19.

Des effectifs à 60 % féminins

Dès juin 2021, l’OMS a choisi Afrigen pour porter le programme. « Nous étions l’un des seuls laboratoires au monde à avoir commencé à travailler sur l’ARN messager et à disposer de locaux vides et opérationnels à court terme puisque nous avions déjà prévu d’agrandir nos locaux pour accompagner notre croissance », sourit une autre femme à la tête d’Afrigen, Caryn Fenner, la directrice technique. Elle est habituée, à force, à jouer les guides du laboratoire doté de machines ultramodernes. Autre fierté de la boss d’Afrigen : les effectifs sont féminins à 60 %.

Publiquement, l’OMS affirme que la plateforme n’ira pas à l’encontre des droits de la propriété intellectuelle. Mais ses dirigeants ont fait le même pari que Petro Terblanche : s’opposer frontalement à cette initiative ayant pour objectif de fabriquer des produits pour les pays peu vaccinés contre le Covid-19 serait désastreux en termes d’image.

En tout, Afrigen a besoin d’un budget de 100 millions d’euros. 80 % des fonds ont été levés. Les gouvernements canadien et norvégien ont mis la main au portemonnaie. L’Union européenne, les exécutifs allemand, belge et français ont rassemblé 40 millions d’euros, dont 19 millions alloués par Paris.

La viabilité de l’initiative, et donc de ce Hub sur le long terme, est assurée par un réseau de partages de connaissances, avec des partenaires commerciaux chargés de la montée en puissance de la fabrication et de la vente des produits. Dans les cinq prochaines années, l’objectif est de sortir en tout de leurs usines 1,2 milliard de doses de vaccins contre le Covid-19… selon les besoins du moment.

Pour trouver son premier associé, Afrigen n’est pas allé chercher bien loin. C’est le fabricant de vaccins Biovac, allié depuis 2003 avec le gouvernement sud-africain, soucieux d’une production locale, également basé au Cap. D’autres partenariats ont été annoncés depuis, en Argentine, au Bangladesh, au Brésil, en Indonésie, au Kenya, au Nigeria, au Pakistan, au Sénégal, en Serbie, en Tunisie et au Vietnam. La formation de leurs experts à cette technologie révolutionnaire débute en ce mois de mars.

Pfizer veut montrer qu’il participe à la production sur le continent

Comme Petro Terblanche, le PDG de Biovac est un scientifique. En revanche, Morena Makhoana n’a rien d’un rebelle. C’est un pragmatique. Est-il favorable à la levée des brevets ? « Uniquement si c’est dans le cadre d’un hub comme celui piloté par Afrigen », concède-t-il à peine.

Quand les leaders mondiaux de la pharmaceutique se sont positionnés sur le créneau des boucliers anti-Covid-19, Biovac était déjà sous-traitant de Pfizer pour d’autres vaccins. Il contacte alors le géant américain afin de lui proposer de fabriquer ses piqûres anti-Covid-19 dès 2020.

Mais les négociations aboutissent seulement à la mi-2021… un mois après l’annonce de la création de la plateforme autour d’Afrigen. « Un hasard du calendrier », soutient Morena Makhoana. En réalité, Pfizer entend ainsi montrer qu’il participe également à la production du vaccin sur le continent. Seul 1 % des vaccins contre le Covid-19 distribués en Afrique y est fabriqué.

Pfizer finit par confier à Biovac la toute dernière étape de fabrication de son produit star du moment : le remplissage des flacons, qui nécessite le moins de transfert de connaissances. « Nous ne nous plaignons pas, même si, bien sûr, nous préférons agir davantage en amont dans le but d’apprendre. Sauf qu’à court terme, le continent a besoin de doses de vaccins rapidement. Et en fabriquer en masse à destination de toute l’Afrique nous permet de réaliser des économies d’échelle », commente le patron de Biovac.

En parallèle et en complément, son entreprise participe à la plateforme internationale portée par Afrigen pour acquérir le savoir-faire nécessaire à la réalisation de produits à base d’ARN messager pour lutter contre d’autres maladies. Ils pourraient sortir de ses chaînes « autour de 2025, 2026 en fonction des avancées du Hub », prévoit-il. Maîtriser le procédé de fabrication, chasse gardée d’une poignée de firmes pharmaceutiques, est bien le rêve des laboratoires du monde entier.

Rozenn Le Saint