L’hôpital

Mediapart : La canicule aux urgences : « On freine les admissions, on trie, le risque d’erreur est accru »

il y a 1 mois, par infosecusanté

Mediapart : La canicule aux urgences : « On freine les admissions, on trie, le risque d’erreur est accru »

Les urgences, confrontées à la vague de chaleur, ne voient pas beaucoup plus de malades. Mais le moindre grain de sable les met en péril. À Bordeaux, elles sont privées du soutien des pompiers. À Saint-Nazaire, la salle d’attente a dû être déplacée à l’extérieur le 15 juillet. Partout, les lits manquent.

Caroline Coq-Chodorge

19 juillet 2022 à 19h31

« Tous les ans, on bat des records de chaleur », ne peut que constater le docteur Laurent Maillard, chef des urgences de l’hôpital d’Agen-Nérac (Lot-et-Garonne), au cœur de la fournaise, 41 °C à l’ombre lundi 18 juillet. « Mais l’impact n’est pas monstrueux sur la population, cela n’a rien à voir avec 2003. Les enfants et les personnes âgées sont les plus fragiles, surtout les personnes âgées isolées qui font des malaises. Mais on n’en voit pas tant que ça, la population a appris à se protéger, elle s’est souvent équipée d’une climatisation. Les Ehpad sont eux aussi équipés de salles climatisées. Et les nuits restent pour l’instant supportables, les organismes peuvent récupérer. »

L’urgentiste rappelle que les hospitaliers n’ont pas, seuls, la réponse : « On sait désormais qu’on aura tous les ans une canicule. Il faut anticiper. Les municipalités doivent repérer les personnes fragiles, n’oublier personne. Il faut éviter qu’elles finissent aux urgences, qui ne sont pas un bon endroit pour elles. »

En déplacement lundi 18 juillet en Ille-et-Vilaine, le ministre de la santé François Braun a présenté le dispositif de gestion des vagues de chaleur, qui mobilisent plusieurs ministères, dont ceux de la santé, de l’intérieur, du travail, des affaires sociales ou de l’éducation nationale, les préfectures, les mairies, les établissements sanitaires sociaux et médico-sociaux, etc. Une plateforme téléphonique d’information a été ouverte au 0800 06 66 66.

À Bordeaux, l’urgentiste Éric Tentillier, qui travaille au Samu, ne constate pas non plus « une augmentation claire de la fréquentation ». « Ce week-end, on a eu des appels pour des malaises vagaux ou des syndromes coronariens chez les personnes âgées, mais pas beaucoup. » La direction de l’hôpital confirme n’avoir noté « sur la période du 14 au 19 juillet, aucun surcroît d’activité ».

Le service des urgences de l’hôpital Pellegrin, le plus important CHU de Bordeaux et de toute la région Nouvelle-Aquitaine, est le premier à avoir mis en place la régulation de l’entrée aux urgences la nuit, dès le 18 mai. Les patients sont désormais filtrés, par le 15 ou des secouristes à l’entrée des urgences.

Face à la canicule, des conseils médicaux par téléphone souvent adaptés
Dans cette situation de canicule, la régulation médicale par téléphone est souvent adaptée, constate Éric Tentillier, urgentiste au Samu de la Gironde. Dans beaucoup de situations d’hyperthermie, quelques conseils médicaux suffisent, explique-t-il : « On conseille de se rafraîchir, de prendre du paracétamol en cas de maux de tête. Mais cela peut prendre du temps, notamment avec les parents de jeunes enfants déshydratés. On prend du retard. Pour les appels non graves, l’attente peut monter jusqu’à 45 minutes avant de parler à un médecin », regrette-t-il.

Les appels au Samu bordelais ont fait l’objet d’une « légère augmentation ces derniers jours : entre cinquante et cent appels supplémentaires par jour », indique la direction, qui précise que la moyenne quotidienne est aux alentours de 1 800 appels par jour. « Il n’y a pas très longtemps, on était à 1 400 appels par jour, estime de son côté l’urgentiste. Cette augmentation d’activité s’est faite sans médecin supplémentaire. On en a même perdu un, envoyé vers le service d’urgences en très grande souffrance. On est donc en sous-effectif, on n’arrête pas. Les assistants de régulation médicale (qui décrochent les appels et procèdent au tri des malades) ne sont pas assez nombreux non plus. Certains ont déjà annoncé leur départ. »

La canicule a cependant une autre conséquence, indirecte, sur les urgences bordelaises : elles ne peuvent plus s’appuyer, pour le transport des malades, sur les pompiers monopolisés par les incendies qui ravagent la forêt landaise autour du bassin d’Arcachon, à une heure de route. « Nos moyens sanitaires sont perturbés. Le renvoi des malades à domicile prend de plus en plus de temps », explique le docteur Tentillier.

Il résume ainsi la situation : « On essaie de limiter les admissions aux urgences, les transports sanitaires, on freine, on trie. Le risque d’erreur est accru. »

Les urgences de Pellegrin, qui ont subi une hémorragie de médecins ces dernières années, sont toujours en grande difficulté, comme celles nombreux hôpitaux, plus petits, aux alentours : Libourne, Langon, l’hôpital militaire Robert-Picqué, les cliniques de Pessac, Lesparre ou Lormont (lire ici et là).

Le docteur Tentillier ne cache pas sa lassitude : « On rentre certaines fois à la maison en se demandant si on a choisi ce métier pour ça. Le problème est tellement profond. Alors, on essaie de prendre un peu de distance. »

17,5 % des lits sont fermés cet été au CHU de Bordeaux
L’engagement de ces professionnels peut se briser sur des prises en charge jugées trop dégradées. Une vive émotion a soulevé le service, au début du mois. Un homme en situation de grande précarité, alcoolisé, a fait une chute dans la rue. Il a été pris en charge aux urgences de Pellegrin où un hématome sous-dural a été constaté. Il a aussi convulsé. Pourtant, trois jours plus tard, alors qu’il est toujours atteint de crises de convulsion, la décision est prise par la cellule de crise de l’hôpital, qui gère les tensions, de le faire sortir.

Sur le compte-rendu médical, que nous avons pu consulter, est indiqué : « Pas de place d’hospitalisation sur tout le CHU, avis cellule de crise ce jour pas d’indication à l’hospitalisation. » L’après-midi même, il a été retrouvé dans la rue, « face contre terre ». Les examens médicaux ont montré que l’homme est dans un coma profond.

Qu’est-ce qui a justifié la sortie de cet homme : l’absence de lits pour l’hospitaliser, ou l’absence d’indication à l’hospitalisation ? En réponse à nos questions, la direction de l’hôpital indique que des médecins participent à la cellule de régulation et qu’« aucun évènement indésirable n’a été signalé », ce qui signifie que la prise en charge de ce patient n’a pas fait l’objet d’une alerte et d’une analyse. Pour la direction, la divulgation de ce compte-rendu médical est « caractéristique d’une violation du secret professionnel ». Nous considérons au contraire que c’est une information d’intérêt public .

Il y a normalement 2 654 lits sur le CHU. Mais cet été, faute de personnel, seuls 2 189 sont ouverts. 465 lits sont donc fermés, soit 17,5 %, faute de personnels. Bordeaux est pourtant une zone touristique, qui attire une population nombreuse en été, et qui doit faire face en prime à plusieurs catastrophes : une canicule éreintante depuis dix jours et des incendies ravageurs.

À Agen, Laurent Maillard confirme le manque dramatique de lits qui touche toute la région Nouvelle-Aquitaine. « On se livre à une véritable chasse aux lits. Quand on en manque, on revoit le bilan de certains patients, pour vérifier s’ils peuvent rentrer plus vite. On essaie de s’assurer au maximum de la qualité de la prise en charge, Mais c’est un travail d’équilibriste permanent. »

À Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), qui a connu un pic inédit de 41 °C lundi 18 juillet, les urgences étaient aussi sur le fil. Elles ont fait parler d’elles dans la presse locale, le 15 juillet : les personnes en salle d’attente ont été installées dehors. Car les patients en attente d’une hospitalisation, installés sur des brancards, étaient si nombreux qu’ils ont débordé sur la salle d’attente. « Installer la salle d’attente dehors était la moins mauvaise des solutions » ne peut que reconnaître, dépité, Fabien Paris, infirmier aux urgences de Saint-Nazaire et membre du Collectif inter-urgences.

L’hôpital de Saint-Nazaire ne fait d’ailleurs pas mystère de la situation : comme d’autres hôpitaux, il a lancé une campagne de communication pour inciter les patients à appeler le 15 avant de se déplacer, sans faire mystère des conditions d’accueil aux urgences.

L’infirmier Fabien Paris s’interroge : « Comment améliorer les choses ? Je n’en sais rien. À l’hôpital de Saint-Nazaire, il y a peu de lits fermés. Mais sur le territoire, à Pornic ou à Guérande, il y a l’équivalent de 180 lits fermés, alors que nous sommes sur une zone touristique, où la population explose en été. Vendredi, nos urgences se sont transformées en service d’hospitalisation, faute de solutions pour ces patients ».

À Nantes, les professionnel·les de santé ont fait circuler sur les réseaux sociaux une photo d’écran de l’état de la ZAD, la « zone attente départ » – c’est l’humour local. C’est une nouvelle zone pour les malades en attente d’un lit, pour éviter de les faire attendre sur des brancards – c’est un moindre mal, et un nouveau tonneau des Danaïdes. Car aux urgences de Nantes, il y a déjà une unité d’ hospitalisation de courte durée, où les malades restent en réalité des jours, faute de lits. Pour ceux qui ne devraient attendre que quelques heures a été créée cette ZAD. Le 16 juillet, elle était pleine de personnes âgées, atteintes du Covid, en attente depuis un à trois jours.

« Avec la chaleur, les personnes âgées sont encore plus fragilisées, raconte Florian Vivrel, médecin urgentiste au CHU de Nantes. Elles souffrent d’hyperthermie, de déshydratation, ou sont simplement affaiblies, elles chutent à domicile. Les voisins s’inquiètent parce que les volets restent fermés. On les retrouve au sol, après plusieurs heures. Mais il n’y a pas de lits en gériatrie. Lors de ma dernière garde en traumatologie, j’ai eu un homme de 93 ans, qui avait passé 10 heures par terre chez lui. Il devait être hospitalisé parce qu’il était incapable de se relever. Il a passé 14 heures dans le couloir des urgences, dans le bruit, l’agitation, la lumière. » Le jeune urgentiste, engagé au sein du Collectif inter-hôpitaux, ne cesse de dénoncer ces situations indignes. En conflit avec la direction de l’hôpital, il est désormais à mi-temps, pour se protéger, et sur le départ.

Caroline Coq-Chodorge