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Médiapart - Le budget de la Grèce privilégie les armes et non la santé

26 janvier, par Info santé sécu social

26 JANVIER 2021 PAR ELISA PERRIGUEUR

Malgré la pandémie, le Parlement grec a adopté un budget comprenant une baisse des dépenses de santé et une augmentation de près de 60 % des dépenses de la défense pour l’année 2021, incluant entre autres l’acquisition de 18 Rafale, les avions de combat de Dassault.

Athènes (Grèce).– C’est un juteux contrat, qui s’élève à plus de 2,3 milliards d’euros, pour la France et Dassault Aviation. Le Parlement grec a validé l’achat de 18 avions de combat Rafale de fabrication française. « Pour la première fois, notre avion de combat est vendu à un pays européen », s’est félicitée la ministre française des armées, Florence Parly, de passage à Athènes ce 25 janvier, pour signer ce contrat.

La transaction comprend « six appareils neufs fournis par le constructeur français Dassault et 12 d’occasion cédés par l’armée française, pour un total de 1,92 milliard d’euros, auxquels s’ajoutent 400 millions d’euros d’armement, notamment toute une gamme de missiles [MICA, SCALP, EXOCET, METEOR – ndlr] », précise une source du ministère grec de la défense.

L’armée de l’air hellénique espère une première livraison de six Rafale d’occasion d’ici à la fin de l’année. Pour le gouvernement conservateur de Kyriakos Mitsotakis, l’investissement vise à contrer la Turquie. Les tensions se sont en effet multipliées en 2020 avec cet imposant voisin, huit fois plus peuplé, autour d’hydrocarbures découverts en Méditerranée orientale au large de l’île grecque de Kastellorizo.

Au cours de la période estivale, la Turquie a envoyé à plusieurs reprises un navire de recherches sismiques dans cette zone économique exclusive (ZEE) grecque, non reconnue par Ankara. En alerte, Athènes a dénoncé une violation de ses droits souverains, soutenu, entre autres, par Paris. Ces Rafale viendront renforcer la flotte grecque, qui comprend pour l’heure quelque 160 avions de combat américains F-16, contre environ 220 F-16 côté turc, selon plusieurs observateurs de la défense.

Ce contrat vient aussi renforcer la coopération militaire gréco-française face à un adversaire commun, le président turc Recep Tayyip Erdogan. À travers le dossier brûlant gréco-turc, le président français Emmanuel Macron règle également ses comptes avec une Turquie rivale en Libye et en Syrie. Paris et Athènes ont par exemple organisé des manœuvres militaires communes, aux côtés de l’Italie et de Chypre, en Méditerranée orientale à l’été 2020. La ministre française des armées écrivait au même moment, sur les réseaux sociaux : « Notre message est simple : priorité au dialogue, à la coopération et à la diplomatie pour que la Méditerranée orientale soit un espace de stabilité et de respect du droit international. »

Désormais, Paris se réjouit de cette vente d’armes, vantant un « succès pour l’industrie aéronautique française ».
Mais cette stratégie de l’armement pour maintenir la paix et la construction d’un « espace de stabilité », comme le soulignait Florence Parly, suscite la critique d’une partie de l’opposition grecque. L’investissement intervient dans un contexte de fragilité économique due au Covid-19. Depuis le 7 novembre, le confinement des 10 millions d’habitants paralyse l’activité. Et si 24 milliards d’euros issus de fonds nationaux et européens ont été réservés en 2020 au soutien de l’économie grecque, le PIB s’est effondré au troisième trimestre, selon les données provisoires fournies par l’Autorité grecque des statistiques (Elstat).

« Un budget criminel, en pleine pandémie »
De plus, l’achat de Rafale n’est qu’une partie des investissements dédiés à l’armée grecque. Le budget 2021, qui se fonde sur une estimation de croissance de 4,8 % pour cette année, adopté le 15 décembre au Parlement – à majorité de droite –, autorise une augmentation de 63 % des dépenses militaires. L’armée obtient ainsi 5,44 milliards d’euros, contre 3,35 milliards en 2020, alors que le budget santé fond lui d’environ 13 %, à 4,257 milliards d’euros, contre 4,829 milliards d’euros en 2020. « Le vaccin marquera la fin de la pandémie et la préface de l’ère post-Covid, et le budget est adapté à ces conditions », a ainsi justifié le premier ministre grec mi-décembre.

« L’année dernière, une aide supplémentaire exceptionnelle de 786 millions d’euros a été allouée à la santé pour le Covid-19, le budget initial de la santé 2020 était donc moins élevé que celui de 2021 », défend par ailleurs le ministère de la santé, joint par mail. Dans l’opposition, Antonis Draganigos, porte-parole du groupe extra-parlementaire anticapitaliste Antarsya, estime que le gouvernement privilégie la menace sécuritaire à la menace sanitaire. « C’est un budget criminel, en pleine pandémie, alors qu’il y a des pénuries dans les hôpitaux, qu’on manque de personnel soignant », dénonce-t-il.

Le budget défense de 2021 permettra la modernisation « nécessaire » de l’arsenal, plaide pourtant le ministère concerné, avec le projet d’acquisition de quatre nouvelles frégates multifonctions, la remise à niveau d’anciennes frégates ou d’avions F-16, l’embauche de quelque 1 800 militaires (15 000 militaires au total sur cinq ans), selon le vœu du gouvernement. Ce dernier espère investir 10 milliards d’euros sur dix ans pour l’armée. « Nous retrouvons ainsi le niveau de dépenses que nous avions avant 2009, avant la crise de la dette », indique avec satisfaction le ministère de la défense.

Lors de sa cure d’austérité imposée par les créanciers européens au cours de la dernière décennie, Athènes continuait néanmoins de consacrer environ 2 % de ses dépenses, contre environ 5 % avant la crise, à la défense nationale, demeurant l’un des pays de l’UE et de l’Otan réservant le plus de budget pour ce secteur.

Aux yeux des récents gouvernements, ce budget est capital, toujours en raison des tensions historiques avec la Turquie. Dans la Grèce moderne, née au XIXe siècle d’une lutte contre l’Empire ottoman, la politique actuelle d’Ankara, jugée expansionniste, fait écho aux conflits passés. La Grèce s’en défend, mais un sentiment de méfiance vis-à-vis du voisin turc irrigue les partis de droite comme de gauche. Les récentes actions d’Ankara en Méditerranée orientale n’ont fait qu’alimenter cette défiance.

« L’opinion publique grecque aujourd’hui confinée n’a pas vraiment réagi à ces dépenses pharaoniques consacrées à l’armement. Le problème vient également de l’opposition de gauche grecque, qui n’a pas pris une position radicale mais est restée très modérée sur la question », précise la politiste Filippa Chatzistavrou, de l’université d’Athènes.

Le 15 décembre au Parlement, seul le parti communiste de KKE a en effet rejeté le doublement du budget de la défense. La principale force de gauche d’opposition parlementaire, le parti Syriza – au pouvoir de 2015 à 2019 –, a choisi l’abstention.

« Syriza a rejeté le budget 2021 mais s’est abstenu de voter sur le volet défense, comme un geste symbolique, justifie Georgios Katrougalos, ancien ministre des affaires étrangères de Syriza (en 2019), auprès de Mediapart. Ce secteur a été fortement affecté pendant les mémorandums [d’austérité – ndlr]. Nous voulions soutenir une augmentation des fonds mais qui ne mettrait toutefois pas en danger les finances publiques et les priorités sociales. Ce n’est pas le cas de ce budget d’inspiration néolibérale. »

Des parachutistes grecs au Mali ?
« Nous critiquons aussi via cette abstention le manque de stratégie de ce gouvernement face à la menace turque », ajoute l’ancien ministre. Le parti Syriza, en effet favorable à un renforcement de la flotte grecque, avait entamé lors de son mandat des négociations avec le constructeur français Naval Group pour l’acquisition de quatre frégates de défense et d’intervention. « Nous étions proches d’un accord. Mais le nouveau gouvernement a suspendu les négociations pour prioriser les dépenses liées à l’aviation », détaille Georgios Katrougalos.

Selon la presse locale, la Grèce serait désormais proche d’un accord avec l’américain Lockheed Martin pour l’acquisition de ce type de frégates. « La France est toujours dans la course. Athènes veut que Paris demeure un partenaire militaire important », assure de son côté Vassilis Nedos, journaliste spécialiste des questions de défense pour le quotidien grec de centre-droit Kathimerini.

Ce partenariat franco-grec sur le plan militaire comporte néanmoins des contreparties. Paris espère aussi, en s’impliquant dans le dossier gréco-turc, faire avancer l’idée d’une Europe forte de la défense, s’assurant une autonomie stratégique vis-à-vis de l’Otan. Une vision partagée par les autorités grecques. La coopération militaire va d’ailleurs plus loin que les frontières européennes. Il y a un an, lors d’une visite en Grèce, la ministre française des armées demandait à Athènes « de considérer l’engagement […] des forces armées grecques à nos côtés, au sol, en Afrique, pour lutter contre la menace terroriste ».

En juin, le ministre grec de la défense affirmait dans un communiqué vouloir s’impliquer davantage dans la région, « en particulier dans les zones de crise, dans le but de soutenir les efforts visant à restaurer la paix et la stabilité ». Plusieurs médias spécialisés dans la défense, ou encore Le Canard enchaîné, évoquaient en décembre l’envoi de parachutistes grecs au Mali, au sein du groupe européen de forces spéciales Takuba, rattaché à l’opération Barkhane et destiné à accompagner les soldats maliens face aux djihadistes.

« Les discussions sont en cours afin de déterminer le profil exact de [la] participation [de la Grèce à Takuba – ndlr]. Celle-ci resterait modeste, de l’ordre de quelques dizaines (au maximum) de personnes, pour des missions de soutien », détaille le Centre médias du ministère français des armées à Mediapart. Un renfort modeste, certes, mais plutôt rare pour la Grèce, qui s’impliquait jusqu’ici peu dans les opérations extérieures terrestres hors de l’UE.