Le chômage

Médiapart - « Le chômage ? Prends ma place, passe une journée avec, couche-toi avec... »

il y a 4 mois, par Info santé sécu social

La Maison des chômeurs et des citoyens solidaires à Montpellier accompagne et soutient des personnes en recherche d’emploi ou enfermées dans le travail précaire. Mediapart est allé écouter leurs récits, trop souvent confisqués par les clichés sur le chômage.

Cécile Hautefeuille

10 février 2022

Montpellier (Hérault).– Assis·es en cercle dans la salle informatique du premier étage, Adil, Anna*, Claude et Corinne sont des habitué·es de la Maison des chômeurs et des citoyens solidaires. Le lieu, à deux pas de la gare Saint-Roch de Montpellier, est ouvert chaque jour. Il est géré par l’association Creer-Mncp.

« Ici, le chômage est prédominant, on vit avec. Mais cette maison est un lieu sécurisant », souligne Jean-Marc Talamoni, le président de la structure, venu s’assoir avec le groupe. À ses côtés, Claude, salariée de l’association, Corinne, bénévole, et Adil et Anna qui viennent ici chercher soutien et accompagnement.

Ces quatre personnes ont un point commun : une vie professionnelle jalonnée d’emplois précaires. Contrats courts, contrats aidés, temps partiels subis. Des boulots souvent peu épanouissants et entrecoupés de longues périodes de chômage.

« Je n’ai eu qu’un seul CDI dans ma vie, il a duré un an », confie d’emblée Anna*, 56 ans. À ces mots, Jean-Marc Talamoni tressaute. Les yeux rivés au sol, il hoche la tête puis soupire : « Ça me dépasse complètement... »

Anna était libraire et a quitté son emploi, à la fin des années 1980, pour suivre son conjoint. Elle l’a épousé puis élevé leurs enfants. « Six ans d’interruption de carrière », précise la quinquagénaire, en serrant contre elle une feuille parsemée d’annotations.

Après cela, elle n’a jamais retrouvé d’emploi durable et a multiplié les contrats aidés. Elle en énumère les sigles, qui changeaient au gré des politiques publiques d’emploi. « Il y a eu des CES, des CUI, des CAE… J’ai aussi été documentaliste contractuelle dans l’Éducation nationale. Aujourd’hui, j’anime des ateliers d’écriture dans des maisons de retraite ou des bibliothèques. Quelques heures ci et là. C’est tout le temps des morceaux d’emploi », déplore-t-elle, parlant tout doucement et pesant chaque mot.

« Les emplois précaires, c’est peut-être pire que le chômage ! », tonne Corinne, assise juste à côté. « C’est épuisant, tu t’accroches, t’as tout le temps peur que ton contrat s’arrête. C’est encore plus flippant que le chômage ! », lance encore cette femme de 62 ans, qui s’exprime avec aplomb.

Des boulots, Corinne en a « connu plein ». Fouillant dans sa mémoire, elle cite : « Grande surface, cafétéria, hôpital, milieu associatif... J’ai été hôtesse d’accueil, caissière, j’ai fait du recensement... » Aujourd’hui, elle s’occupe, bénévolement, de la commission culture de l’association.

Toujours la galère, toujours à découvert
Sans emploi depuis cinq ans, Corinne perçoit 507 euros mensuels d’allocation de solidarité spécifique (ASS) et avoue « sans se cacher » avoir cessé de chercher du travail. « Je l’ai fait sérieusement pendant deux ans mais tout ce que je voyais, c’étaient des emplois précaires, ennuyeux ou pénibles. »

Adil renchérit : « Et c’est toujours des temps partiels ! » Âgé de 46 ans, père d’une petite fille de deux mois, il est en contrat d’insertion depuis un an et demi. « À chaque fois que j’ai trouvé du travail, c’était grâce à la Maison des chômeurs. Ils m’ont toujours aidé », glisse-t-il en balayant les lieux du regard.

Adil est employé, 25 heures par semaine, dans une société de nettoyage. Il enchaîne les prestations dès l’aube et en discontinu, le reste de la journée. Il gagne à peine 1 000 euros, en comptant la prime d’activité. « C’est toujours la galère. Toujours le découvert... Le 12 ou le 15 du mois, ça y est, ça commence. Même pour acheter un parfum, tu fais un crédit ! », rigole-t-il, en se levant. Nous sommes au milieu de l’après-midi et Adil doit repartir travailler. Il est debout depuis 5 heures du matin.

Quand tu es une femme, que tu as élevé tes enfants, dès la quarantaine, on te regarde de haut.
Claude, salariée en contrat précaire

Restée en retrait, Claude se rapproche et prend la parole. Elle a 59 ans et est en contrat aidé, 24 heures par semaine, au sein de l’association Creer-Mncp. C’est un contrat précaire mais il lui a permis de sortir d’une situation encore plus pénible. Quatre ans de chômage, avec 500 euros d’allocation. « C’est mon fils qui m’aidait, parce qu’une fois que j’avais tout payé, je n’avais plus rien. J’avais vraiment des idées noires à l’époque », finit-elle par lâcher.

Durant ces années d’inactivité, Claude raconte n’avoir « jamais rien trouvé ». Elle a fait une formation de secrétaire médicale, en vain. « Quand on nous parle de travailler jusqu’à 67 ans, ça me fait hurler ! Quand tu es une femme, que tu as élevé tes enfants, dès la quarantaine, on te regarde de haut. Les petits managers de 25 ans, avec leur mépris plein la bouche, ils regardent ton CV et te demandent “mais vous avez fait quoi toutes ces années ?” »

Corinne et Anna acquiescent. Elles parlent de « mépris social » de leur genre et leur âge. « On invisibilise les femmes », regrette Anna qui n’a pas droit au RSA car son mari, infirmier, gagne suffisamment bien sa vie, selon les critères d’attribution. Elle se sent tout aussi invisible dans sa recherche d’emploi qu’elle résume en ces termes : « Ça fait dix ans qu’on ne me répond pas. »

Le quinquennat Macron : « un désastre social »

Selon Anna, le chômage « devrait être l’affaire de toute la société » mais c’est un sujet qui, au mieux, « gêne et embarrasse » et, au pire, suscite des propos « stigmatisants ». Toutes les trois sont exaspérées, et blessées par les discours caricaturaux sur les chômeuses et chômeurs, souvent taxé·es d’être des fainéant·es ou des assisté·es.

Les responsables, à leurs yeux, sont les politiques. « La société adhère à leur discours. Les chômeurs sont devenus une cible », soutient Claude. Qu’aurait-elle envie de leur répondre ? « Prends ma place. Lève-toi avec, couche-toi avec et passe la journée avec ! », réplique-t-elle aussitôt.

Selon Claude, le quinquennat d’Emmanuel Macron aura été « un désastre sur le plan social ». Elle cite la réforme de l’assurance-chômage, la baisse des APL et la suppression des cotisations chômage . Elle a bien compris l’enjeu : c’est la fin du système assurantiel. « Je ne peux plus dire que j’ai des droits car j’ai cotisé. J’ai l’impression d’être à la merci du gouvernement. »

Imaginer le président « rempiler pour cinq ans » serait « cauchemardesque », soutiennent en chœur les trois femmes. La campagne présidentielle ne semble pas les passionner. « Immigration et insécurité, c’est tout ce qu’on entend. On ne parle pas de chômage et de précarité. Ou alors, c’est pour se faire insulter par Macron et Pécresse ! », peste Claude.

« On est devant une bataille d’égos », poursuit Corinne. À ses yeux, seuls deux candidats se dégagent, sur le fond. « Roussel et Mélenchon. Ils ont le programme social le plus élaboré. Ils sont peut-être les plus capables de fonctionner avec nous. »

La classe moyenne nous étouffe. Elle s’est accommodée des injustices.
Anna, en recherche d’emploi

Sans atermoiement, toutes assurent qu’elles iront voter au premier tour. Et toujours sans la moindre hésitation, toutes répondent... qu’elles s’abstiendront au second. « Je ne referai pas ce que j’ai fait la dernière fois », lance Claude, avec un air de dégoût. Pour elle, Éric Zemmour et Marine Le Pen sont des « pestiférés » mais elle refusera de se déplacer en cas de duel entre l’extrême droite et le président sortant. « Ils vont nous ressortir le pacte républicain », anticipe Corinne. « Sans moi », balaie-t-elle sèchement.

Quant à Anna, elle aimerait davantage entendre la voix « des précaires et des ouvriers » dans cette campagne. « La classe moyenne nous étouffe. Elle s’est accommodée des injustices. Maintenant, les gens plutôt à gauche sont des petits bourgeois », juge-t-elle.

Plus que tout, Anna souhaite un monde du travail différent. Un changement de logiciel, loin de cet univers « numérisé et déshumanisé ». « Ce qu’on demande, ajoute-t-elle, c’est de l’emploi adapté à nos parcours et nos vies familiales. Quand j’entends les patrons de la restauration ou du bâtiment se plaindre de ne pas pouvoir recruter, j’ai envie de leur dire “faites des efforts, rendez ces emplois désirables”. »

Avant de clore la discussion, Anna retient, pour encore un instant, les personnes présentes. Elle souhaite partager une citation d’Albert Camus, qu’elle lit à voix haute. « N’est-ce pas alors le véritable effort d’une nation de faire que le plus possible de ses citoyens aient le riche sentiment de faire leur vrai métier et d’être utiles à la place où ils sont ? »

Cécile Hautefeuille