L’industrie pharmaceutique

Médiapart - En pleine pandémie, le laboratoire Sanofi soigne sa communication

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

17 MARS 2020 PAR ROZENN LE SAINT

En pleine crise sanitaire, le laboratoire français a annoncé, le 16 mars, des essais cliniques à partir de l’un de ses médicaments, susceptible de soulager les malades les plus graves du Covid-19. Il promeut aussi son action en faveur d’un vaccin. Des annonces au timing trop parfait.

Sanofi va-t-il nous sauver du Covid-19 ? Le géant pharmaceutique a en tout cas annoncé démarrer des essais cliniques pour tenter de guérir les patients les plus sévèrement touchés par le coronavirus, lundi 16 mars. En si peu de temps, le fleuron français n’a pas pu inventer un nouveau remède. Il s’agit de recycler un médicament qu’il produit déjà, le Kevzara, un immunosuppresseur indiqué dans la polyarthrite rhumatoïde, en espérant qu’il agisse sur le Covid-19. Une réduction inflammatoire pulmonaire chez les patients les plus gravement atteints est attendue, sur la base d’une étude chinoise.

Car, en attendant de trouver un traitement ciblé contre le Covid-19, face à l’urgence de l’épidémie, les expérimentations à partir de traitements destinés à la base à soigner d’autres maladies se multiplient. En tout, 400 patients frappés par le coronavirus devraient tester le Kevzara : dès cette semaine, outre-Atlantique, une première catégorie de personnes sévèrement infectées recevront une dose de ce produit dans environ 16 sites américains. Il s’agira d’évaluer « l’impact de Kevzara sur la fièvre et les besoins des patients en oxygène supplémentaire », selon Sanofi.

L’autre catégorie de malades concernée constitue « la plus importante de l’essai ». Dans les semaines à venir, Sanofi évaluera l’effet du Kevzara sur des patients en dehors des États-Unis y compris dans les régions les plus touchées par la pandémie, comme l’Italie. Sanofi espère « l’amélioration des résultats à plus long terme, notamment la prévention des décès et la réduction du besoin de ventilation mécanique, d’oxygène supplémentaire et/ou d’hospitalisation », selon son porte-parole.

Jean-Louis Peyren, coordonnateur adjoint de la CGT Sanofi, n’est pas étonné : « Tous les laboratoires se font la course pour trouver un remède à cette pandémie. Ils sont habitués à recycler des molécules. En regardant les effets indésirables de médicaments existants notamment, ils tentent de traiter d’autres maladies. Espérons que cela fonctionne. »

Le 18 février, Sanofi avait déjà annoncé en grande pompe le développement futur d’un vaccin contre le Covid-19 en s’associant avec le ministère américain de la santé et des services sociaux. En l’occurrence, avec l’autorité de recherche et développement avancés dans le domaine biomédical (Barda). Cette collaboration prévoit de « mettre à profit les recherches antérieures de Sanofi sur le syndrome respiratoire aigu sévère (Sras) pour tenter d’accélérer le développement d’un vaccin contre le Covid-19 », selon le communiqué de l’entreprise pharmaceutique.

« Les partenariats public-privé sont essentiels dans ce type de contexte. Nous sommes partenaires avec la Barda depuis quinze ans, prêtant nos capacités pour faire face aux menaces émergentes pour la santé publique comme la grippe pandémique, le Zika et le Sras, ce qui nous rend bien placés pour répondre à l’appel de vaccins pour lutter contre le Covid-19 », assure le porte-parole de Sanofi.

Justement, en 2016 déjà, quand l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avait qualifié le virus Zika d’« urgence de santé publique de portée internationale », Sanofi s’était félicité d’être la première grande entreprise pharmaceutique à se lancer dans la course à la quête d’un vaccin. Sauf qu’en 2017, une fois l’épidémie ralentie, son partenaire américain, la Barda, encore une fois, avait fait machine arrière. Elle avait décidé de couper son financement. Sans apport américain, Sanofi avait tout simplement suspendu le programme de recherches.

« Le médicament étant aujourd’hui considéré comme une marchandise et la santé comme un produit financier, la baisse du nombre de personnes touchées par le virus a été une bonne raison pour Sanofi d’abandonner le terrain », avait dénoncé le collectif de salariés anti-Sanofric. Les effets d’annonce pendant les pics des crises sanitaires trop souvent non suivis d’effets sont dénoncés précisément par des chercheurs tels que Jean-Bruno Canard, du CNRS, dans une tribune largement relayée depuis le 4 mars. Ils espèrent que le Covid-19 sera le « dernier signal d’alarme » pour enclencher des programmes de recherches de traitements et de vaccins pérennes sur le coronavirus et ainsi, se préparer aux épidémies suivantes.

Interrogé par Mediapart sur ce risque d’abandon futur, le porte-parole de Sanofi assure : « Notre collaboration avec la Barda sur le Covid-19 est différente de celle que l’on avait sur le Zika car elle tire parti de nos travaux de développement préclinique antérieurs sur un vaccin contre le Sras dans une technologie actuellement utilisée dans FluBlok, un de nos vaccins contre la grippe autorisé aux États-Unis, qui, nous l’espérons, nous donne une longueur d’avance sur un vaccin contre le Covid-19. » Les essais cliniques destinés à évaluer cet anti-Covid-19 devraient être menés « dans un an ou un an et demi », estime le laboratoire.

« Sanofi se recentre sur ses activités les plus rentables »
Juste avant de quitter le ministère de la santé, le 14 février, Agnès Buzyn s’inquiétait sur France Inter, d’un ton alarmiste, à propos de « […] la production de médicaments. Énormément de matières premières de médicament proviennent de Chine ». En effet, 40 % des principes actifs – le moteur chimique des remèdes ensuite façonnés en comprimés ou sirops – y sont fabriqués.

Or, en temps de crise sanitaire, de confinement et de fermeture des frontières, la peur d’une rétention par les États producteurs des matières premières nécessaires à la fabrication des traitements – et pas seulement ceux pour soigner le Covid-19 – monte.

Dix jours plus tard, Sanofi diffusait encore une annonce choc en pleine pandémie : la création en 2022 du futur numéro deux mondial des principes actifs en Europe pour s’autonomiser de la production en Chine. « Le hasard fait bien les choses », grince Jean-Louis Peyren, coordonnateur adjoint CGT Sanofi. Le 9 mars, Bruno Le Maire, ministre de l’économie, a même salué sur France Inter l’annonce de Sanofi de « relocaliser une partie de ses activités de production de principes actifs en France ».

Seulement, les six usines européennes dont deux françaises produisant des principes actifs incluses dans ce projet existent déjà. Elles sont la propriété de Sanofi. Alors que se cache-t-il derrière l’effet de communication ? En pleine crainte de perte de souveraineté française vis-à-vis de la Chine, accentuée par la pandémie venue de Wuhan, l’annonce est bien tournée.

En réalité, Sanofi se désengage de son activité historique, la production chimique, en créant une nouvelle entreprise autonome dont elle sera seulement actionnaire minoritaire à hauteur de 30 %, comme le dénoncent des syndicats comme Sud Chimie, dont Sandrine Caristan fait partie : « Sanofi ne crée rien et se débarrasse de 3 100 salariés dont 1 100 en France pour soi-disant se défaire de la dépendance à l’Asie. C’est un opportunisme fallacieux. En réalité, il se recentre sur ses activités les plus rentables, liées à la commercialisation des médicaments. »

Pourquoi se détacher de ces usines préexistantes et externaliser cette étape essentielle de la production des remèdes ? « Le projet prévoit de conserver les usines destinées à produire des principes actifs uniquement pour Sanofi. D’autres serviront aux autres laboratoires qui, aujourd’hui, viennent peu se fournir chez nous pour des raisons de concurrence », justifie le porte-parole du fleuron tricolore. « Jusqu’à preuve du contraire, Sanofi n’est pas philanthrope. Il ne veut plus de ces petites molécules chimiques qui plombent ses marges opérationnelles brutes tant zieutées par les actionnaires et entend se concentrer davantage sur les molécules issues des biotechnologies », traduit Jean-Louis Peyren, représentant de la CGT Sanofi.

Cette nouvelle entreprise dont le siège se situerait en France viserait à entrer en bourse. « Nous aimerions fédérer des partenaires institutionnels et investisseurs européens, allemands et français notamment. Nous pensons à la BPI France pour prendre part au capital à nos côtés. Environ 50 % du capital restant sera introduit sur le marché », indique le porte-parole de Sanofi. « Si le projet visait à ce que les pouvoirs publics se réapproprient la fabrication des médicaments, pourquoi pas, commente Jean-Louis Peyren. Sauf que tel qu’il est prévu, Sanofi entend se servir de l’argent public et la grande majorité du capital relèvera du privé. »
« La baisse des prix des médicaments et l’émergence des génériques ont poussé les industriels à délocaliser pour faire des économies et retomber sur leurs pieds, argumente encore le porte-parole de Sanofi. Nous, nous avons fait le choix inverse en conservant nos usines en Europe. Avec cette nouvelle entité, les médicaments de Sanofi ne connaîtront pas de pénuries en Europe. Et si d’autres industriels nous rejoignent, il y en aura deux à trois fois moins. » Sauf que les composés chimiques bruts, la matière première nécessaire à la fabrication de ces principes actifs, elle, provient toujours de l’étranger, et de l’Asie principalement. La dépendance tant redoutée vis-à-vis de l’empire du Milieu demeure.