Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV)

Médiapart - Les travailleurs les plus exposés au Covid-19 ont aussi été les moins protégés par leur entreprise

il y a 1 semaine, par Info santé sécu social

JUIN 2020 PAR IBAN RAÏS

Pendant la crise du Covid-19, les travailleurs les plus précaires ont non seulement été plus souvent envoyés en « première ligne » que les autres, mais ils ont aussi bénéficié des conditions de travail les moins sécurisées de la part de leur entreprise.
C’est l’enseignement de la nouvelle étude du collectif Des chiffres et des luttes, menée du 6 au 27 avril dernier.

On ne les a pas appelés pour rien les « premiers de corvée ». Pendant la pandémie, et notamment pendant la période du confinement, les salariés les plus précaires ont cumulé les handicaps : le télétravail n’étant souvent pas une option pour eux, ils ont été contraints de se rendre sur leur lieu de travail et, malgré les risques encourus, ont bénéficié de moins de mesures de protection que les autres travailleurs.

Ce constat est documenté dans une étude, publiée récemment, réalisée par le collectif Des chiffres et des luttes, qui est constitué de statisticiens employés à l’Insee, à la Dares et à la Drees (les grands instituts de statistiques publics) et soutenu par la CGT.

Les résultats sont issus de l’exploitation des réponses de 3 800 salariés, toutes catégories confondues (ouvriers, contrats courts, cadres, etc.), interrogés anonymement du 6 au 27 avril dernier, et dont la particularité a été de continuer à se déplacer sur leur lieu de travail durant le confinement.

L’étude révèle ainsi que certaines catégories socio-professionnelles ont été bien plus exposées aux risques de contamination que d’autres pendant la crise : « Les ouvrier·ères et employé·es sont les plus concerné·es : d’après l’enquête ils et elles représentent 61 % des salarié·es travaillant sur site alors qu’ils ne représentent que 47 % des salarié·es en France. » À l’inverse, 28 % des salariés sont des cadres, mais leur part « en présentiel » ne dépasse pas 16 % de l’ensemble.

Dans le détail, voici les situations critiques auxquelles ils ont pu être exposés : nécessité d’utiliser les transports en commun, gestes barrières impossibles à respecter, forte densité dans les locaux fréquentés et postes en contact avec le public. Mais le risque le plus souvent évoqué par les personnes interrogées est celui lié à la manipulation d’équipements potentiellement contaminés : 66 % des salariés ont affirmé avoir fait face à cette difficulté. Autre donnée édifiante : les employés et ouvriers sont plus souvent que les cadres confrontés à l’impossibilité d’effectuer les gestes barrières (11 points d’écart entre ces catégories socio-professionnelles).

Les injonctions – souvent floues, voire contradictoires – de la ministre du travail Muriel Pénicaud adressées aux employeurs ne les ont pas aidés à prendre les décisions nécessaires pour protéger convenablement les salariés. Sur son site internet, le ministère a par exemple rappelé aux entreprises qu’elles étaient tenues de « réorganiser la vie au travail pour éviter les risques de contamination », tout en rappelant aux salariés que l’employeur a le dernier mot : « Le salarié doit se conformer aux instructions qui lui sont données par l’employeur en fonction de la situation de l’entreprise et de sa propre situation. »

« Nous publions des guides de bonnes pratiques qui permettent, métier par métier, chauffeur, livreur, transporteur, de définir la traduction des gestes barrières dans le métier concret que vous faites chaque jour. C’est indispensable pour que chacun soit sécurisé et puisse sereinement travailler pour tous », a aussi déclaré la ministre du travail fin mars, au début de la crise du Covid-19, dans une vidéo publiée sur la page Dailymotion du ministère. À la lecture du rapport, il apparaît pourtant que, malgré le jargon martial utilisé par Emmanuel Macron et son fameux « nous sommes en guerre » du 16 mars, les travailleurs des « premières lignes » ont fait tourner la machine économique en allant travailler au quotidien sans pour autant être protégés correctement par leurs employeurs.

Selon l’étude, près de neuf employés interrogés sur dix révèlent ainsi que leur employeur ne leur a pas proposé un moyen alternatif aux transports en commun pour se rendre sur leur lieu de travail. Un risque de plus, au quotidien, de contracter le virus. Si 86 % des travailleurs ont déclaré disposer de lave-mains et de gel hydroalcoolique de façon satisfaisante, « seulement 6 salarié·es sur 10 disposent au moment de l’enquête de masques et de gants en quantité suffisante ».

Même les travailleurs directement en contact avec des malades n’ont pas toujours été satisfaits des mesures prises pour les protéger : plus d’un soignant interrogé sur trois a indiqué n’avoir pu travailler dans des conditions sécurisées. « 31 % du personnel hospitalier déclare avoir manqué de masques en quantité suffisante, exposant ainsi l’ensemble du personnel, soignant et non soignant, à des risques particulièrement graves », note le collectif. L’étude donne la parole à la secrétaire médicale d’un hôpital. Son témoignage met au jour les graves manquements en dépit desquels elle a dû travailler chaque jour : « Sur site, nous ne sommes pas autorisés à porter des masques, même ceux que nous nous procurons par nos propres moyens, car ils manquent dans les services… Nous n’avons pas de gel hydroalcoolique, et nous avons dû apporter nos propres lingettes désinfectantes pour nos bureaux, téléphones… »

L’étude contient un autre enseignement à noter et qui concerne la différence de traitement entre les employés des grands groupes et ceux travaillant dans des TPE ou des PME : « Les salarié·es des TPE/PME sont moins bien protégé·es que ceux des établissements de taille importante : en effet, les salarié·es des TPE/PME sont six fois plus nombreux que celles et ceux des grandes entreprises (13 % contre 2 %) à ne pas disposer de mesures de protection. Au-delà du contexte Covid-19, ce résultat confirme la faiblesse des politiques de prévention adressées aux TPE/PME. »

Certaines professions n’ont tout simplement pas pu appliquer les gestes barrières, comme le regrette le collectif, dans un souci de productivité et d’efficacité. C’est le cas, par exemple, dans les abattoirs : « Le bruit à l’entour des machines entraîne la nécessité de retirer le masque pour communiquer avec les collègues. » Un salarié est cité : « Les agents qui contrôlent les viandes en abattoir ne sont pas ou peu protégés. Les mesures de protections sont risibles, si les conséquences ne risquaient pas d’être dramatiques. » De fait, de nombreux « clusters » ont été observés de par le monde dans ce secteur d’activité. Pour ces professions, les employeurs n’ont pas su s’adapter, estime le collectif, exposant leurs employés à des risques importants durant leurs journées de travail.

Les métiers dits « invisibles », qui englobent le nettoyage, le gardiennage ou encore l’entretien ménager, ont eux aussi particulièrement souffert pendant la crise : 35 % des personnes interrogées ont déclaré avoir manqué de masques et de gants, 40 % ont estimé que les mesures prises par leur employeur étaient insuffisantes et 11 % ont affirmé qu’elles ne bénéficiaient d’aucune mesure de protection.

Les contrats courts, et donc précaires par nature, comme les livreurs, sont 51 % à déclarer avoir manqué de masques et de gants. Dans le secteur de l’accueil et du secrétariat, des professions pourtant indispensables au bon fonctionnement des entreprises et très exposées, le pourcentage grimpe à 61 %.

Au bout du compte, ils sont 68 % à avouer ressentir une « boule au ventre » en allant au travail, un sentiment provoqué par la peur de la contamination. Le collectif conclut son étude en questionnant l’après-Covid : « On ne peut que s’interroger sur la manière dont, en temps normal, la santé des travailleur·ses est protégée. » Rappelons que l’article L 421-1 du code du travail oblige légalement l’employeur à assurer la sécurité de ses salariés : « L’employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. »