Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV)

Médiapart - Municipales : « On a fait prendre des risques inconsidérés aux gens »

il y a 1 semaine, par Info santé sécu social

POLITIQUE REPORTAGE
24 MARS 2020 PAR PAULINE GRAULLE

Depuis le maintien du premier tour des élections municipales, l’inquiétude, la colère, mais aussi la culpabilité, ont gagné certaines équipes de campagne qui craignent d’avoir participé à une élection « criminelle ».

Dimanche 15 mars, quand ils ont franchi le seuil du bureau de vote, ils ont hésité. Et puis, ils ont gardé leur masque au fond de la poche. « On en avait chacun un, mais on ne l’a pas sorti. On ne voulait pas semer la panique. Et surtout, on n’en avait pas pour tout le monde, ça aurait été indécent de le mettre. Mais aujourd’hui, on regrette tellement… »

Une semaine que Laurence et Cyrill Molesini se refont le film du premier tour. Elle est la maire (divers gauche) de Bourgueil (Indre-et-Loire). Lui, son époux, est son adjoint à la mairie. Dans leur tête, les images passent en boucle. Les 1 500 électeurs qui se sont déplacés dans la salle des fêtes de cette commune de 4 000 habitants. Les papis et mamies venues, canne à la main ou en déambulateurs, qui ont partagé leur fierté d’accomplir leur devoir citoyen. Les assesseurs bénévoles derrière les urnes, sans masque…

Autant de moments de joie démocratique devenus, au fil du temps, quasi cauchemardesques. Combien sont-ils, les contaminés du premier tour ? Ceux qui ont serré les mains sur les marchés, participé à des porte-à-porte, tenu des bureaux de vote, ceux qui se sont embrassés au soir de la victoire (ou de la défaite), en oubliant que le virus était en embuscade ? Et cette question qui demeure pour l’instant sans réponse : les 70 000 bureaux de vote du premier tour des municipales ont-ils constitué autant de « clusters » (foyers épidémiques) où le Covid-19 a trouvé toute latitude pour se diffuser ?

À Bourgueil, le diagnostic est tombé 72 heures après le premier tour. Les médecins ont été catégoriques : deux candidats qui ont tenu un bureau de vote sont malades. Vent de panique ou prise de conscience, les pharmacies ont commencé à se remplir. Trois ou quatre clients par jour, tous témoignant d’une toux sèche : du jamais vu dans cette commune paisible, nichée dans un parc naturel a priori peu exposé au virus. La faute aux élections ?

Le scénario de dizaines d’élus ou militants infectés se répète en tout cas, aux quatre coins de la France : à Billom (Puy-de-Dôme), plusieurs élus et leurs familles, ainsi que la maire de la ville, ont été diagnostiqués positifs. Même chose à Franconville ou à Montmagny (Val-d’Oise), à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), à Paris et à Marseille… Plus le mal progresse, plus remontent les témoignages de ceux qui ont joué le jeu des élections. Et qui s’en mordent les doigts.

Laurence et Cyrill Molesini, eux, naviguent entre effroi, colère et culpabilité. Effroi pour les 105 résidents de la maison de retraite de Bourgueil. Colère « folle » de constater que ni les pompiers ni les gendarmes n’ont de masque à disposition. Culpabilité, aussi : « On a fait prendre des risques inconsidérés aux gens, glisse sombrement Cyrill Molesini. Les élus, les électeurs, tout le monde a fait confiance à l’État. Mais quand on va réaliser que les élections municipales ont diffusé la maladie, ça va être terrible. »

« Je comprends que certains n’aient pas eu envie d’arrêter le processus électoral, ajoute Laurence Molesini. Moi, je ne me représentais pas, je m’en fichais. Mais notre fils était candidat sur une liste, et lui, il voulait absolument que le premier tour soit organisé : c’est normal, il avait passé ses week-ends à faire campagne. Mais on n’aurait jamais dû participer à ce scrutin. »

Les enthousiasmes d’hier, les sueurs froides d’aujourd’hui. Partout, la campagne du premier tour a été ressentie comme un grand capharnaüm : l’annonce, jeudi 12 mars, par Emmanuel Macron, du maintien de l’élection, en même temps qu’il demandait aux écoles de rester portes closes ; l’intervention, samedi 14 mars, d’Édouard Philippe intimant aux restaurants de fermer boutique, tout en appelant 47 millions de Français à se rendre aux urnes ; le tweet, au matin du jour J, du représentant des médecins de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris exhortant à « ne pas aller voter ».

Qui croire : les maires de Paris, Nantes, Grenoble ou Rennes, qui ont, par précaution, arrêté leur campagne, ou Martine Aubry, surprise à exiger d’un assesseur qu’il retire son masque et ses gants dans son bureau du Faubourg-de-Béthune ? Jean-Luc Mélenchon, estimant que « la journée de vote [s’était] bien déroulée », ou les photos, le soir même, sur les réseaux sociaux, montrant des salles où s’entassaient joyeusement les électeurs ?

Dans ce grand bain paradoxal, bien des militants politiques ont été pris entre deux feux : terminer cette campagne harassante par un vote bien mérité ; se montrer responsable face à la catastrophe sanitaire.

« On s’est retrouvés piégés par les décisions nationales : l’Assemblée nationale, le Sénat, l’entre-soi des puissants qui ont été guidés par des considérations politiciennes, accuse Hervé Menchon, candidat Europe Écologie-Les Verts (EELV) dans le 5e secteur de Marseille. Que fallait-il faire ? À un moment, on a songé à dire à nos contacts de ne pas se déplacer pour le premier tour, mais cela revenait à laisser nos concurrents gagner l’élection. »

« Comment dénoncer ce à quoi on a participé ? »
Faute de mieux, les écologistes marseillais ont décidé de se faire entendre à la fin de la semaine dernière. Première en France, et pavé dans la mare : ils ont adressé un courrier à la préfecture et à l’Agence régionale de santé pour réclamer que les 4 000 présidents, assesseurs et délégués mobilisés pour tenir les bureaux de vote soient testés. Un minimum moral, estime-t-on chez les Verts, alors que la droite locale s’est affichée comme l’heureuse bénéficiaire des précieux tests distribués dans la ville du Dr Raoult (lire l’article de Marsactu à ce sujet) : « À tous ces gens qui ont organisé le scrutin décidé par le pouvoir et qui se sont exposés, on leur doit de la chloroquine et des antibiotiques, dès maintenant ! », estime Hervé Menchon.

Il faut dire qu’au bord de la grande bleue, c’est l’hécatombe : une dizaine de colistiers de Martine Vassal (Les Républicains) ont été contaminés. De même que le candidat (La République en marche) Yvon Berland, ou Lionel Royer-Perreaut, maire des 9e et 10e arrondissements.

La voix d’Hervé Menchon se brise parfois en sanglots au souvenir du tout petit bureau de La Castellane, où le savon manquait dans les sanitaires. Ou de ces derniers jours de campagne, où refuser de serrer la main de ses adversaires aurait fait « mauvais joueur » : « La campagne a été parsemée de ce types d’incidents et de déni, raconte celui qui a passé la journée à se balader d’un bureau de vote à l’autre. C’était criminel, mais comment dénoncer ce à quoi on a participé ? »

Le député Éric Coquerel est l’un des rares responsables politiques à avoir, dès le 14 mars, qualifié de « faute » la décision du gouvernement de maintenir les municipales. À Saint-Ouen, les premiers cas symptomatiques ont commencé à apparaître le week-end du scrutin.

« Tous les jours, on prend connaissance de cas nouveaux : élus, assesseurs ou militants contaminés », raconte l’élu insoumis, qui, lui-même « patraque » ces dernières semaines, s’est engagé dans les élections organisées sur sa circonscription de Seine-Saint-Denis. « Un militant qui fait campagne, c’est un peu comme un militaire : il se donne sans compter. Le gouvernement a envoyé tous ces gens au casse-pipe alors qu’il connaissait le danger depuis fin janvier, et qu’il aurait dû faire prévaloir le principe de précaution. »

À Saint-Ouen, la liste « À gauche ! » a été particulièrement touchée. Dès le dimanche soir, la co-cheffe de file, asthmatique, a été hospitalisée à l’hôpital Bichat. Testée positive. À sa suite, six personnes ont été diagnostiquées, ainsi que plusieurs membres de famille des colistiers.

« On a joué la transparence et averti immédiatement le maire et le centre médical », témoigne Denis Vemclefs, la tête de liste, qui a publié sur les réseaux sociaux un communiqué pour avertir tous ceux qui ont croisé la route d’À gauche ! qu’une mauvaise surprise pourrait les attendre au tournant. « Il y a toujours un moment où on a tendance à minimiser tellement ça fait mal de s’avouer qu’on a peut-être participé insidieusement à la propagation du virus », ajoute le candidat.

De quoi faire hurler Frédéric Faravel, candidat à Bezons, dans le Val-d’Oise où, pour l’heure, on n’a pas entendu parler de contamination d’ampleur en lien avec le premier tour : « Il faut arrêter l’autoflagellation !, s’exclame celui qui se souvient de ses mains irritées à force d’utiliser, le 15 mars, du gel hydro-alcoolique. Combien de personnes ont vu leurs parents, amis le jour même ou les jours avant le vote, et même après le décret de confinement ? Évidemment, la tenue des élections n’a certainement pas arrangé les choses, mais je refuserai d’avoir des regrets : on a fait avec les infos qu’on nous a données, et nous n’aurions sans doute pas supporté que le scrutin soit repoussé. »

« Sans doute, ces élections auraient dû ne jamais avoir lieu, mais c’est facile à dire après coup, ajoute la sénatrice et tête de liste (LR) du XVIe arrondissement de Paris, Céline Boulay-Espéronnier. Dimanche, j’ai visité des dizaines de bureaux de vote, et je peux vous dire que les gens ont respecté les consignes. »

N’empêche qu’à Paris, on observe l’évolution de la situation comme le lait sur le feu. Dans les rangs socialistes, Rémi Féraud, proche de la maire Anne Hidalgo, laquelle a annulé tous ses meetings de la dernière semaine, assure n’avoir pas encore répertorié de cas avéré. Même s’il reconnaît qu’« à l’évidence, on aurait dû arrêter la campagne plus tôt ».

Dans la capitale, les malades (déclarés) se comptent par dizaines chez les candidats. Et tout le monde garde en tête le grand meeting de Rachida Dati, le lundi 9 mars, où s’embrassaient le ban et l’arrière-ban de la droite sarkozyste, dont le chef du parti, Christian Jacob, déclaré positif au Covid-19. Vertigineux.

Paul Hatte, colistier du candidat Les Républicains dans le XVIIe arrondissement et président du bureau de vote du quartier, a vu passer 606 électeurs. Il a été diagnostiqué positif au Covid-19 dimanche 22 mars. Aussitôt, il a lancé un « cri d’alarme » sur Twitter : « Pourquoi nous a-t-on fait voter ? Combien de présidents de bureau de vote sont dans mon cas ? Quel responsable nous a fait foncer tête baissée vers le virus ? »

Quelques stations de métro plus loin, ambiance similaire. Sur la liste La République en marche du XVIe arrondissement, une demi-douzaine de candidats sur 39 ont été infectés. La tête de liste, Hanna Sebbah, 29 ans, est touchée. Pierre Auriacombe, son colistier, se souvient du dîner entre militants le vendredi. Et du buffet le dimanche 15 au soir, à la mairie : ambiance bon enfant, et des militants « qui se tenaient à 50 cm les uns des autres »…
Pendant la journée, les électeurs sont venus, dociles, aux urnes. Parmi lesquels beaucoup de personnes âgées. « On aurait dû préparer l’opinion et les partis politiques à un report du premier tour, dès le lundi précédent, regrette aujourd’hui Pierre Auriacombe. Ça n’aurait pas changé la face du monde d’annuler les municipales, mais ça aurait toujours été ça de pris. »

Après ce premier tour erratique, le second est prévu pour le 21 juin. Pour l’instant, peu de candidats et militants interviewés par Mediapart jugent qu’il sera possible de tenir le scrutin dans les temps. « Comment organiser un vote quand les gens pleurent leurs morts ? », interroge Hervé Menchon. Sauf que si le second tour était repoussé après l’été, il faudrait recommencer la campagne à zéro, premier tour compris. Et annoncer aux militants, aux assesseurs, aux candidats, mais aussi aux 20 millions d’électeurs, qu’ils auraient pris des risques pour rien.