Emploi, chômage, précarité

Médiapart - « On va faire baisser le chômage, mais augmenter la pauvreté laborieuse »

27 février, par Info santé sécu social

27 FÉVRIER 2018 PAR MATHILDE GOANEC

Le gouvernement l’a promis, il fera tout dans ses futures réformes pour favoriser une meilleure « employabilité » des jeunes, des demandeurs d’emploi, des salariés. Décryptage avec le sociologue Dominique Glaymann.

C’est un barbarisme qui a le vent en poupe. L’employabilité, c’est la capacité qu’auraient les individus à résister face au chômage, en faisant des choix éclairés tout au long de leur vie et en s’adaptant au marché du travail. Le concept est au cœur des réformes de la formation professionnelle et de l’assurance-chômage appelées de ses vœux par l’exécutif, après la fin des négociations syndicales sur ces deux chantiers. Les deux projets sur la table vont insister sur l’individualisation (par le renforcement du compte personnel de formation) et la responsabilisation (par le durcissement du contrôle des chômeurs).

« Ce mot s’est imposé dans le débat public, sous une tonalité très idéologique, rappelle Dominique Glaymann, chercheur en sociologie à l’université Paris-Est Créteil et l’un des coordonnateurs de l’ouvrage collectif Le Piège de l’employabilité, critique d’une notion et de ses usages sociaux (Presses universitaires de Rennes). Il véhicule des idées que l’on est amené, si on ne prend pas le temps de faire un pas de côté, à valider. » Pour faire ce pas de côté, une vingtaine de chercheurs ont examiné la portée symbolique ainsi que la pertinence scientifique de l’employabilité, au regard des politiques de l’emploi menées en France depuis une quarantaine d’années. Leur verdict est sans appel : « Dans le contexte de chômage massif structurel et compte tenu du fonctionnement de l’emploi, raisonner en termes d’employabilité apparaît finalement plus illusoire qu’opératoire. »

Dominique Glaymann travaille sur les « marges du salariat » (l’intérim, les stages, les jeunes), l’insertion professionnelle des jeunes et les transitions professionnelles. Il anime par ailleurs un master en ingénierie de la formation. Il réagit aux premières esquisses des réformes à venir et met en garde sur les illusions attachées au marché du travail.

Derrière la réforme de la formation et l’individualisation des droits apparaît en filigrane la volonté de développer l’employabilité des salariés et des demandeurs d’emploi. Ce concept va-t-il de pair avec l’installation du chômage de masse ?

Dominique Glaymann : Le mot employabilité a été utilisé dans différents pays et à différents moments de l’Histoire. Dans le monde anglo-saxon, les travailleurs sociaux identifient depuis longtemps des gens plus ou moins employables en fonction de critères qui sont essentiellement psychologiques ou sanitaires. Les moins employables relèvent, dans cette logique, plutôt de politiques sociales que de politiques de l’emploi. Déjà, ce type de classement interroge, je suis personnellement assez sceptique sur l’idée que quelqu’un soit inemployable, de même que je ne crois pas que quelqu’un puisse être inéducable.

En France, ce mot, initialement introduit par les organismes internationaux, va revenir dans les débats à la faveur du chômage de masse. L’idée est simple : pour éviter le chômage, il appartient à chaque individu de travailler son employabilité, à travers la formation, la mobilité, la souplesse, l’adaptabilité. Ce qui rejoint d’assez près la théorie de Gary Becker sur le « capital humain ». Cela a une conséquence directe, dans le système universitaire américain par exemple : pour financer sa formation initiale, l’étudiant contracte un prêt, qu’il ne commencera à rembourser qu’à partir de son premier emploi, et donc, il s’oblige à un calcul coût/avantage au moment de s’orienter.

Cette logique peut-elle être calquée sur une logique de formation individuelle ?

Bien sûr. On va “fabriquer” son employabilité en formation initiale, puis y intégrer ses compétences acquises au fil du temps, mais aussi tout ce qui relève du comportement, du savoir-être, de la flexibilité vis-à-vis du marché. En clair, “montre-moi ton employabilité et je te dirai combien tu vaux”, en dépit des grilles collectivement établies de qualifications donnant lieu à tel niveau de salaire. C’est aussi le discours qui sous-tend le refus ou non des demandeurs d’emploi vis-à-vis des « offres raisonnables » proposées par Pôle emploi.

Ce n’est donc pas pour rien qu’en parallèle de la réforme de la formation professionnelle, est également évoqué le durcissement du contrôle des chômeurs ?

Je pense qu’il y a une logique d’ensemble, pour plus de responsabilisation individuelle. Les individus sont responsables de la qualité de leur formation, c’est vrai, mais nous savons aussi que la réussite scolaire n’est pas seulement corrélée aux efforts des individus. La sociologie est quand même là pour rappeler que les déterminants sociaux sont non négligeables.

Ensuite, chacun serait supposément responsable de son parcours professionnel. Chaque individu serait libre et égal aux autres dans sa capacité à se débrouiller sur le marché du travail et dans la société. Alors que, primo, les situations de départ ne sont bien évidemment jamais égales, et secundo, les aléas, y compris économiques et conjoncturels, sont passés par pertes et profits par ce type d’analyse. Je prends l’exemple d’étudiants avec le même diplôme, ayant fait la même école, et ayant grosso modo le même profil. Bizarrement, en 2010, ils n’ont pas eu la même insertion professionnelle, ni la même rapidité d’embauche, ni la même qualité d’emploi que ceux qui sont entrés sur le marché de l’emploi avant la crise de 2008… Ce qui n’empêche pas les réussites personnelles, ni ne permet de dire qu’il faudrait totalement déresponsabiliser les individus, bien sûr. Mais il y a quand même une grosse part de chance, de conjoncture, de géographie, etc.

L’apport des études sur les discriminations dans l’accès à l’emploi ne suffit-il pas à décrédibiliser le concept d’employabilité ?

Effectivement, les gens ne vont pas changer de sexe, de couleur de peau, de prénom pour être plus employable. On peut recommander aux demandeurs d’emploi de renoncer à leur prénom connoté pour être employable, mais on voit bien vite les limites d’un tel raisonnement.

Le concept d’employabilité revient en force sur le devant de la scène à l’occasion de la réforme de la formation professionnelle. Dans les pistes mises sur la table par le gouvernement, l’idée prédominante est d’individualiser et de simplifier davantage l’accès à la formation. Pensez-vous que cette orientation soit la bonne ?

À l’issue de la réforme de 2014, le mot d’ordre était déjà de simplifier et d’améliorer la lisibilité dans les formations. Ce qui est louable : quand on voit l’inégalité d’accès à la formation professionnelle, qui va d’abord aux gens déjà formés, il y a évidemment un enjeu autour de l’information. Mais à chaque fois qu’on fait une nouvelle réforme, on recrée une usine à gaz, alors qu’il s’agit de simplifier. C’est quand même incroyable, on n’aura même pas eu le temps de faire une évaluation minimale que l’on passe déjà à la réforme suivante…

Sur le fond, former les gens, et les chômeurs en particulier, ce n’est jamais une mauvaise idée. Sauf quand le premier des enjeux est de les enlever des statistiques de Pôle emploi à l’approche des élections. J’ai par ailleurs une énorme réserve sur le fond : que ce soit la formation initiale ou la formation professionnelle, cela n’a jamais créé un seul emploi.

Il y a quand même des marges de manœuvre afin de mettre en adéquation les quelques emplois disponibles et les chômeurs, sinon c’est à désespérer de la formation en tant que telle !

Les individus concernés ont bien sûr tout à gagner à passer devant dans la file d’attente à Pôle emploi. Mais je le répète, ça ne résout pas le problème. On a fondamentalement un vrai souci, que nous n’affrontons pas, qui est le manque d’emplois.

« Actuellement, l’accès des chômeurs à la formation est inférieur à celui des personnes en emploi »
La réforme de la formation est annoncée par le gouvernement comme une contrepartie à la flexibilisation du travail. Les salariés pourront plus vite être licenciés, mais retrouveront plus facilement un travail grâce à une meilleure formation, voilà la promesse. Croyez-vous à l’adéquation entre les deux réformes ?

Prenons la réforme de la rupture conventionnelle collective. Il s’agit en réalité – on commence à le voir – de revenir à un système de préretraites ou de retraites anticipées, sans le dire. On va se séparer des seniors, or ce ne sont pas ceux-là qui vont aller en formation. Il faut arrêter de raconter des salades… À 52, 53 ans, formés ou pas, ils ne vont pas retrouver un emploi. Éventuellement, il y aura un mouvement de substitution. Mais les politiques d’emploi en France visant à remplacer les seniors par des juniors, cela fait quarante ans qu’on en entend parler. Résultat ? Nous faisons partie des pays ayant le taux d’emploi le plus faible chez les seniors et chez les juniors, parmi nos voisins.

Relier flexibilisation du marché et amélioration de la formation est donc une pure mystification ?

Faciliter l’accès à la formation, notamment de ceux qui perdent leur emploi ou qui risquent de perdre leur emploi, pour les remettre à niveau, parce qu’il y a de nouveaux emplois qui se créent, de nouvelles techniques de travail, de nouveaux contenus, c’est très bien. Mais ils sont où, concrètement, les nouveaux emplois ? La “nouvelle économie” et les start-up n’ont malheureusement pas fourni les centaines de milliers de postes promis. À l’époque de Jean-Louis Boorlo, la mode était aux services à la personne, qui allaient créer également un gisement d’emplois phénoménal. C’est vrai, sauf que ce sont des emplois d’une qualité extrêmement médiocre, du temps partiel, des contrats précaires… Les gens sont assez peu formés et les employeurs n’ont aucune envie de former davantage, ils cherchent avant tout des gens disponibles. La perspective vers laquelle nous allons semble être d’adopter le modèle allemand, qui fait baisser le taux de chômage, c’est certain, mais également monter le sous-emploi et la pauvreté, y compris la pauvreté laborieuse.

Le gouvernement insiste aussi beaucoup sur l’individualisation du droit à la formation. Chacun aura un seul compte, qui ne sera plus rattaché à son statut ou son emploi mais « portable » sur la durée de sa carrière. L’idée semble a priori séduisante.

Conserver ses droits, même si l’on change d’employeur ou de statut, me semble être une très bonne chose. Mais la question du compte individuel soulève deux interrogations : l’individualisation de la relation de travail éloigne des logiques de qualification et donc de classification qui faisaient qu’à certains niveaux de diplôme ou de qualification, on avait droit à un certain niveau d’emploi et donc de rémunération. C’est peut-être sclérosé, mais on n’a pas vraiment trouvé plus protecteur jusqu’ici.

Par ailleurs, et c’est particulièrement vrai pour la formation professionnelle, ce n’est pas parce qu’on dit à quelqu’un qu’il a un compte qu’il va savoir le gérer. C’est comme si on donnait à tout le monde un permis de conduire, une voiture et roulez jeunesse ! On oublie au passage que la formation professionnelle continue de désavantager les salariés peu qualifiés, les gens âgés, les salariés des petites entreprises… Ça commence quand même à faire du monde. Sans même parler des demandeurs d’emploi. Actuellement, l’accès des chômeurs à la formation est inférieur à celui des personnes en emploi.

Un chômeur, aujourd’hui, a moins accès à la formation qu’un salarié ?

Oui. Les premiers formés actuellement sont les cadres en CDI des grandes entreprises. En fin de course se retrouvent les salariés peu ou pas qualifiés des TPE. Et les chômeurs, encore une fois, ont en moyenne moins souvent accès à la formation que les gens en emploi.

Qu’est-ce qui explique un tel paradoxe ? L’architecture même des plans de formation et de leur financement ?

Il y a des effets de structure, c’est clair. Les grandes entreprises financent une grosse partie de la formation, puisque la contribution se calcule à la hauteur de la masse salariale, cela semble donc normal qu’elles en bénéficient davantage. D’autre part, ces entreprises ont les moyens d’avoir leurs propres services de formation ou d’élaborer leurs plans de formation en interne. Alors que pour la TPE du coin, l’Opca [Organisme paritaire collecteur agréé – ndlr], si toutefois elle sait que ça existe parce qu’elle cotise, c’est déjà le bout du monde…

Deuxième élément important : les gens qui ont les niveaux de qualification les plus faibles sont ceux qui ont les niveaux de formation initiale les moins réussis. Donc ils ont un rapport parfois compliqué à l’apprentissage, au « monde scolaire », un accès plus difficile à l’information, à l’écrit, aux démarches administratives. Si en plus ils travaillent dans de petites structures où il y a peu d’information et peu de syndicats qui peuvent servir de canaux d’info, ça ne marche pas. Dans ce cadre-là, si chacun se retrouve avec son compte à gérer, est-ce que l’on ne va pas finalement pérenniser les inégalités d’accès, si ce n’est les accentuer ? Si on a fait pendant trente ans un boulot assez basique, sans jamais recevoir de formation, et que l’entreprise ferme, on aura beau mettre sur pied des cellules de reclassement tous azimuts, l’impact sera très faible.

Si chaque individu doit s’assurer de sa propre employabilité, il faut que les formations soient suffisamment “certifiantes” pour être en adéquation avec les offres d’emploi et nous permettre de faire des choix en connaissance de cause. C’est le cas ?

La question de la qualité des formations renvoie à la discussion sur la relation entre formation et emploi. Or nous sommes quand même sur des visions naïves en la matière, y compris venant des décideurs politiques. Le leitmotiv, c’est de dire que les formations ne sont pas adaptées au marché du travail. Pourquoi, dans ce cas-là, ce sont toujours les gens les plus diplômés qui ont l’accès le plus facile à l’emploi ? Pour ne prendre qu’un exemple, au-delà de dix ans, les diplômés de l’enseignement supérieur ont un taux de chômage de l’ordre de 4 %. En clair, ils sont en plein emploi. Si le diplôme était si dévalorisé que ça, comment arriver à de tels chiffres ? Nous serions purement fétichistes ? Je n’y crois pas.

Ensuite, créer une formation parfaitement adéquate aux emplois est une idée battue en brèche par moult travaux depuis 30 ans. On serait capable d’anticiper avec précision le marché de l’emploi et du travail pour 10 ou 15 ans ? C’est une vue de l’esprit. Ce sont les mêmes personnes qui vous expliquent sans ciller que nous vivons dans un marché très fluctuant, et que les gens vont devoir changer d’emploi plusieurs fois dans leur vie. C’est donc totalement contradictoire. Par ailleurs, on peut distinguer dans la formation deux sous-ensembles, des savoirs transversaux, et donc transférables, et des savoirs plus techniques et plus pointus, dont une partie n’est acquise réellement qu’avec l’expérience. Quelle que soit la qualité de la formation, les gens doivent pouvoir expérimenter, éprouver leurs connaissances, y compris dans une dimension collective. Cette réflexion complexe est actuellement simplifiée dans une espèce de moulinette géniale, avec des formations idéales qui rendraient les gens 100 % « employables ». Ça ne tient pas face au réel.

« On inscrit dans la tête des recruteurs que recruter des jeunes pose un problème »
Est-ce que la question ne se pose pas avec plus d’acuité sur la formation professionnelle permanente ? Il y a bien des savoirs techniques qui permettent de conserver ou d’obtenir immédiatement un emploi, sur les métiers en tension par exemple ?

Oui, d’autant que la formation professionnelle pour les demandeurs d’emploi est plus courte, donc l’échéance temporelle est plus facile à gérer. Si, par exemple, on envoie ses salariés en formation sur un nouveau logiciel pour qu’ils puissent l’utiliser, oui, là ça marche, on peut imaginer des formations “adéquationistes”. On sait aussi que quelqu’un qui acquiert des compétences tout au long de sa vie va développer une sorte de gymnastique intellectuelle, qui va lui permettre non seulement de garder mais aussi de retrouver un emploi. Il faut simplement se méfier d’une vision purement instrumentale de la formation professionnelle.

Est-ce qu’insister sur l’employabilité ne provoque pas davantage de flexibilité encore sur le marché du travail ? En poussant les demandeurs d’emploi à accepter des postes déqualifiés, plus loin de chez soi, plus précaires ?

D’abord, il faut que passe ce message : le marché du travail en France est plus flexible qu’il ne l’a jamais été. Il est même très flexible. Cela fait 35 ans qu’on nous dit qu’il faut « lutter contre les rigidités », alors qu’elles sont désormais très restreintes. La deuxième chose, c’est que cela alimente pas mal de déclassements. On pousse les gens à accepter des postes moins bons en disant que c’est provisoire. Les gens eux-mêmes pensent que ce sera passager. Mais en cascade, que reste-t-il comme emplois pour les peu ou pas qualifiés ? Ils tombent non seulement dans la précarité mais aussi dans un chômage d’exclusion. Ces gens-là finiront par sortir des statistiques et on les retrouvera dans l’exclusion sociale totale.

Peut-on relier l’employabilité à la valorisation de “l’entreprenariat de soi”, également très à la mode dans le champ politique ?

Ces deux notions sont cousines et liées dans l’individualisation du rapport au travail. Mais là encore, ce n’est pas nouveau. Raymond Barre déjà conseillait aux chômeurs de se prendre en main et de créer leur emploi s’ils n’en trouvaient pas dans le salariat. Quelques années après, la loi Madelin tendait à favoriser la création d’entreprises par les chômeurs. Des années après, nous avons eu la création du régime d’autoentreprenariat. Mais une bonne partie des autoentrepreneurs sont des salariés qui ont des boulots d’appoint. Ceux qui restent à la marge sont les travailleurs des plates-formes. Nous voyons peut-être apparaître là une nouvelle forme de salariat de seconde zone, avec des gens qui sont juridiquement indépendants mais économiquement complètement dépendants.

Vous êtes également très critique sur tous les dispositifs qui ont visé à l’employabilité des jeunes. Pourquoi ?

Au nom de l’employabilité, on a mis en place, depuis le plan Barre de 1977, une multiplicité de dispositifs pour l’emploi des jeunes. Je constate qu’au bout de 40 ans, on ne peut pas dire que ce soit efficace puisque les problèmes perdurent.

Résumons : les moins de 25 ans ont un taux de chômage deux à deux fois et demie supérieur aux autres. C’est le cas depuis 40 ans. Quels sont les ressorts des politiques de l’emploi depuis tout ce temps ? Permettre au fond d’obtenir un coût du travail inférieur pour les plus jeunes par une série de dispositifs dérogatoires… au risque de provoquer a minima des effets d’aubaine ou des effets de seuils.

L’autre registre, c’est de dire que les jeunes manquant d’expérience, il faut les professionnaliser pour les amener plus facilement vers l’emploi. Or cette question de l’inexpérience n’a pas toujours été un problème alors qu’elle a toujours existé, par nature… c’est le propre d’un débutant. L’effet pervers est d’inscrire dans les pratiques sociales et dans la tête des recruteurs que recruter des jeunes pose un problème. Il devient donc légitime de déroger aux règles traditionnelles, normal de se faire subventionner ou de sous-payer les jeunes, de multiplier les stages par exemple. Bien sûr, pas pour les exploiter mais pour leur mettre « le pied à l’étrier ». Mais comment peut-on défendre l’idée qu’un jeune diplômé devrait avoir un salaire inférieur au Smic ? Éventuellement, un jeune non qualifié débutant peut sembler coûter trop cher s’il est payé au Smic avec des cotisations sociales, mais là encore, on oublie de dire que le Smic aujourd’hui est pratiquement exonéré de toute cotisation.

On crée donc une forme « d’inemployabilité » des jeunes, liée à un phénomène d’âge ou d’inexpérience. Il me semble que c’est assez grave. Car cela ne repose sur aucun fondement économique. Admettre que quand on a peu d’expérience, on a moins de productivité, d’accord. C’est ce qui explique pourquoi les salaires augmentent avec l’ancienneté. Cela n’explique pas pourquoi il faudrait passer en dessous d’un salaire minimum parce qu’on est débutant ! Idéologiquement, cela pose un énorme problème : contrairement à bien des pays européens, nous avons une jeunesse forte et bien éduquée, et au lieu d’en faire un avantage comparatif dans l’objectif de créer l’économie de la connaissance la plus performante du monde, être jeune en France devient un problème.

En conclusion du livre, les auteurs et vous-même critiquez le piège de l’employabilité, qui favorise la mise en concurrence des salariés dans un jeu pipé, puisqu’il n’y a pas de place pour tout le monde, et qui a pour dommages collatéraux la détérioration des conditions de travail et d’emploi. Selon vous, comment sortir de ce piège ?

Sacrée question. À part chercher de nouvelles modalités pour aller vers des solutions collectives au chômage, nous sommes effectivement enfermés dans ce piège et il s’avère compliqué d’en sortir. Moi, à titre personnel, je pense qu’il faut reposer la question d’une réduction du temps de travail significative, en organisant le partage du travail, même si c’est pour certains trop malthusien.

On ne retrouvera pas, même avec une reprise de la croissance, des emplois pour les 4,5 millions de personnes qui en sont privées. Une autre répartition du travail, et donc des revenus et de la richesse, paraît être une utopie, mais je ne vois pas d’autre solution durablement efficace. Pousser cette réflexion oblige à repenser collectif. Et donc à en finir avec cette logique d’employabilité individuelle. Sinon, j’ai bien peur qu’on ne s’en sorte pas.