L’industrie pharmaceutique

Mediapart : Pénurie de médicaments : le dangereux business de l’industrie pharmaceutique

il y a 1 semaine, par infosecusanté

Mediapart
Pénurie de médicaments : le dangereux business de l’industrie pharmaceutique
7 juillet 2019

La ministre de la santé doit annoncer ce lundi un plan anti-pénurie de médicaments. Il y a urgence : la France connaît douze fois plus de ruptures de stock de remèdes vitaux qu’il y a dix ans. La raison ? Les laboratoires délaissent les médicaments les moins rentables et sous-traitent en Asie.

Ils ont fait chou blanc dans toutes les pharmacies de leur quartier. La quête du vaccin à injecter au plus tard cinq mois après la naissance de leur bébé a mené ces parents de l’est parisien, dix kilomètres plus au sud, à Malakoff, glacière à la main. Il était temps. « C’est un coup de chance, nous avions seulement une boîte en stock, commente Danielle Treussard, qui tient l’officine francilienne. En revanche, il nous manque toujours de la cortisone depuis plus d’un mois. »

Le 22 mai, des rhumatologues en colère ont de leur côté adressé une pétition à la ministre de la santé pour qu’elle réagisse face à leurs patients privés d’antidouleurs. Ils dénoncent le comportement de l’industrie pharmaceutique qui se préoccuperait peu de fournir ces traitements d’importance vitale, mais peu rémunérateurs. Alors, ils attendent du plan anti-pénurie d’Agnès Buzyn – qui devrait être annoncé ce lundi 8 juillet, selon son cabinet –, et de la fermeté vis-à-vis des laboratoires.
D’autant que les disettes sont de plus en plus récurrentes : 538 médicaments essentiels, dits d’intérêt thérapeutique majeur (1), ont été en rupture ou tension d’approvisionnement en 2017 selon l’agence du médicament : c’est douze fois plus qu’il y a dix ans. Et un quart des Français aurait déjà été confrontés à un refus de délivrance de leur traitement pour cause de pénurie. « Les malades sont contraints à faire du porte-à-porte avec ordonnance », dénonce Carmen Hadey, administratrice de SOS Hépatites.

Surtout, notre système sanitaire est menacé : faute de vaccin contre l’hépatite B, par exemple, les risques de transmission de la maladie augmentent, des embauches de pompiers ou d’infirmiers ne peuvent être validées, des patients se fournissent au marché noir, se rabattent sur des vaccins combinés avec d’autres non nécessaires, ou zappent carrément les rappels. Ce qui ne les protège plus, à terme, contre le virus.

Un système D risqué provoqué par ces ruptures de stock qui concernent surtout les anti-infectieux comme les vaccins et les antibiotiques, ainsi que les anticancéreux comme les chimiothérapies : Ouest France rapporte notamment le cas de ce Breton privé de son traitement pour son cancer de la vessie depuis deux mois ; parmi les plus touchés également, les médicaments neurologiques comme les traitements contre la maladie de Parkinson, qui soulagent pourtant 200 000 malades.
« Si le sevrage du Sinemet est brutal, cela peut être mortel, assure même Florence Delamoye, directrice de France Parkinson. Il permet tout simplement de bouger et donc de rester autonome. » Or la dernière pénurie de cet antiparkinsonien a duré plus de sept mois.

Incompréhensible, d’autant que depuis 2016, la loi oblige les entreprises pharmaceutiques à renforcer leur arsenal pour assurer la disponibilité des remèdes fondamentaux difficilement remplaçables comme le Sinemet.

Le géant américain MSD, qui le fabrique, invoque un problème de production. Il a écopé de la toute première sanction en France pour mauvaise mise en œuvre d’un plan de gestion de pénurie en décembre 2018 : une amende de 350 000 euros. Une goutte d’eau à l’échelle de ses 40 milliards de dollars de chiffre d’affaires, qui en font le sixième plus gros laboratoire du monde. MSD n’a pas jugé utile de répondre à nos demandes d’interview.

En France, Sanofi est la deuxième entreprise du CAC 40 la plus généreuse avec ses actionnaires (derrière Total). Or « les bénéfices de l’industrie pharmaceutique sont parfois obtenus au détriment des patients, regrette Jean-Paul Vernant, représentant de la Ligue contre le cancer. Les traitements manquants sont toujours les “vieux médicaments”, moins lucratifs. Les nouveaux, qui sont vendus plus cher, ne sont quasiment jamais en pénurie ! »
À l’arrivée des génériques – les copies des médicaments de marque commercialisés quand le brevet tombe – les prix diminuent. Alors « l’industrie pharmaceutique arrête de produire ces remèdes devenus non rentables sans tenir compte des profits réalisés quand ils étaient sous brevet, en situation de monopole », dénonce Nathalie Coutinet, enseignante chercheuse à l’université Paris-XIII et coauteure de Économie du médicament (La Découverte, 2018). Face à ce constat, le Leem, le lobby des entreprises du médicament, demande tout simplement à l’État d’augmenter le tarif de ses produits.

Or il arrive déjà souvent qu’après une rupture de stock, à son retour sur le marché, le médicament coûte bien plus cher. Exemple avec le BCNU, un traitement contre les tumeurs du cerveau. « Avant la pénurie, il était vendu 34 euros les 100 mg. Quand il est réapparu un an plus tard, en 2015, il coûtait 900 euros et à présent, il se vend 1500 euros ! » rapporte Jean-Paul Vernant, professeur d’hématologie à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris.

« Les prix de certains produits sont réévalués par l’État pour compenser l’augmentation du coût de production », argue tout simplement Thomas Borel, directeur des affaires scientifiques du puissant lobby de l’industrie du médicament.
Les associations de patients craignent que le tant attendu plan du gouvernement s’apparente à un simple copié-collé des propositions du Leem publiées en février. À commencer par son antidote numéro 1 : consentir des efforts, d’accord, mais concentrés sur une liste encore plus resserrée de médicaments, qu’il qualifierait « d’intérêt sanitaire et stratégique ».
« Ce serait inacceptable, s’insurge Florence Delamoye, directrice de France Parkinson. Nous n’allons pas nous battre les uns contre les autres pour figurer sur une short listau détriment d’autres malades. » Surtout, cela ne résout pas le problème de fond du manque d’approvisionnement qui touche l’ensemble de la chaîne du médicament.

Une solution inédite venue des États-Unis
Et pour cause : ce n’est pas la priorité de l’industrie pharmaceutique, qui s’en servirait pour peser dans le bras de fer qui l’oppose à l’État dans la fixation du prix du médicament. « Les firmes ont intérêt à conserver un marché en tension pour négocier les tarifs à la hausse. En situation de pénurie, elles privilégient les marchés les plus offrants et en Europe, c’est rarement la France où les traitements sont vendus un peu moins cher », signale Alain-Michel Ceretti, président de France Assos Santé.

D’où sa suggestion, peu entendue, d’une négociation des prix à l’échelle européenne, de façon à éviter la mise en concurrence des États. « Chaque État négocie en secret le prix des médicaments avec l’industrie pharmaceutique : les prix réels, comprenant des remises, n’ont rien à voir avec le tarif affiché », explique quant à lui Yves Daudigny, sénateur PS, président de la mission d’information sur les pénuries de médicaments et de vaccins qui a rendu un rapport en septembre 2018.
Pour diluer les responsabilités de ces pénuries en série, Big Pharma a tôt fait de montrer du doigt une autre partie du globe : l’Asie, et plus précisément, l’Empire du Milieu. Car comme nos T-shirts, nos médicaments sont bien souvent fabriqués en Chine.

Du moins pour ce qui est de la première et délicate étape, qui consiste à préparer le principe actif, la matière première : la poudre des médicaments chimiques, par exemple. Les entreprises pharmaceutiques, elles, s’occupent de la deuxième, la finition : il s’agit de façonner les médicaments en mettant la poudre dans des comprimés, notamment.
Entre 60 et 80 % des principes actifs sont issus d’un pays hors de l’Union européenne, selon l’Inspection générale des affaires sociales (Igas). Contre une proportion de 20 % il y a trente ans. Cet inversement de tendance a même justifié une alliance inédite entre l’industrie du médicament et la Pharmacie centrale des armées le 14 mai. Ils ont co-organisé en grande pompe, sous les dorures des Invalides, un colloque choc : « Principes actifs et médicaments : la souveraineté de la France est-elle menacée ? ».

« Au même titre que le pétrole, les terres rares ou l’uranium, les substances actives pharmaceutiques et plus largement les médicaments, sont des ressources particulièrement convoitées. Il est primordial de conserver une autonomie à l’égard des puissances étrangères », estime François Caire-Maurisier, pharmacien en chef commandant de la Pharmacie centrale des armées, qui produit des antidotes nécessaires en temps de guerre ou d’accidents de type nucléaires.
Les représentants des firmes pharmaceutiques applaudissent. Pourtant, « elles sont les premières responsables de cette concentration du marché et de cette sous-traitance risquée depuis les années 1990, attirées par une main-d’œuvre docile et moins chère, mais aussi dans le but de fuir les normes de protection environnementales européennes », bondit Antoine Réveilleau, dirigeant de Seratec, un des rares laboratoires français spécialisés dans la fabrication des principes actifs.
Car jusqu’à présent, la Chine était bien moins regardante sur le respect des normes environnementales : ce qui implique une exposition à des risques chimiques des travailleurs du médicament (2) et des riverains du fait des rejets toxiques des usines.
En revanche, sécurité sanitaire oblige, le produit, lui, subit les mêmes contrôles de sûreté. Or « les cas de non-conformité aux bonnes pratiques de fabrication sont six fois plus élevés en Asie qu’en Europe », rapportent les auteurs de Économie du médicament. En 2011, près d’un tiers des sites contrôlés en Asie n’étaient ainsi pas conformes à la réglementation.

Et quand une impureté est détectée, l’ensemble des chaînes de l’usine est mis à l’arrêt, ce qui alimente en partie les carences de médicaments à répétition.
Cependant, en réalité, 15 % seulement des ruptures de stock sont liées aux failles de production des principes actifs, selon l’Igas ; la majeure partie s’explique par l’augmentation de la demande mondiale, la production en flux tendu des firmes pharmaceutiques et par leur choix de délaisser les médicaments peu rentables.
Ce qui n’empêche pas Philippe Lamoureux, directeur général du Leem, de clore la conférence aux Invalides par ces mots qui visent à préserver son business, en espérant que sa voix porte jusqu’au ministère de la santé voisin : « La dimension “made in France” doit être prise en compte dans les politiques fiscales pour défendre la production nationale, la zone la plus exposée à la baisse du prix du médicament. La plus mauvaise idée serait de renforcer les régimes de sanction en cas de rupture d’approvisionnement : cela appauvrirait et assécherait les opérateurs sur le marché. »

Plutôt que « des incitations fiscales totalement injustifiées compte tenu des rendements de l’industrie pharmaceutique », le représentant de la Ligue contre le cancer Jean-Paul Vernant préconise d’abord, en urgence, qu’« elle constitue des stocks sur six mois, un an », tout simplement.
Ensuite, il évoque une solution audacieuse et unique au monde, « made in USA ». Puisque les hôpitaux américains peinent à trouver les médicaments dont ils ont besoin, 900 d’entre eux viennent de se regrouper en une fondation à but non lucratif, Civica RX, pour créer leur propre usine de fabrication de génériques et ainsi, autonomiser leur approvisionnement en médicaments « anciens » très demandés, mais peu produits. À commencer par deux antibiotiques qui devraient sortir des chaînes de cette méga usine d’ici à la fin de l’année 2019. Une initiative aussi improbable que duplicable.
(1) Ils sont pourtant ceux qui exigent une meilleure gestion des stocks, car leur « indisponibilité transitoire, totale ou partielle est susceptible de mettre en jeu le pronostic vital des patients à court ou moyen terme, ou représente une perte de chance importante pour les patients », selon la loi de santé 2016. Ils constitueraient 40 % de la pharmacopée, selon le Leem.
(2) Les Travailleurs du médicament, éditions Xeres, 2014

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Une solution inédite venue des États-Unis
Et pour cause : ce n’est pas la priorité de l’industrie pharmaceutique, qui s’en servirait pour peser dans le bras de fer qui l’oppose à l’État dans la fixation du prix du médicament. « Les firmes ont intérêt à conserver un marché en tension pour négocier les tarifs à la hausse. En situation de pénurie, elles privilégient les marchés les plus offrants et en Europe, c’est rarement la France où les traitements sont vendus un peu moins cher », signale Alain-Michel Ceretti, président de France Assos Santé.
D’où sa suggestion, peu entendue, d’une négociation des prix à l’échelle européenne, de façon à éviter la mise en concurrence des États. « Chaque État négocie en secret le prix des médicaments avec l’industrie pharmaceutique : les prix réels, comprenant des remises, n’ont rien à voir avec le tarif affiché », explique quant à lui Yves Daudigny, sénateur PS, président de la mission d’information sur les pénuries de médicaments et de vaccins qui a rendu un rapport en septembre 2018.
Pour diluer les responsabilités de ces pénuries en série, Big Pharma a tôt fait de montrer du doigt une autre partie du globe : l’Asie, et plus précisément, l’Empire du Milieu. Car comme nos T-shirts, nos médicaments sont bien souvent fabriqués en Chine.
Du moins pour ce qui est de la première et délicate étape, qui consiste à préparer le principe actif, la matière première : la poudre des médicaments chimiques, par exemple. Les entreprises pharmaceutiques, elles, s’occupent de la deuxième, la finition : il s’agit de façonner les médicaments en mettant la poudre dans des comprimés, notamment.
Entre 60 et 80 % des principes actifs sont issus d’un pays hors de l’Union européenne, selon l’Inspection générale des affaires sociales (Igas). Contre une proportion de 20 % il y a trente ans. Cet inversement de tendance a même justifié une alliance inédite entre l’industrie du médicament et la Pharmacie centrale des armées le 14 mai. Ils ont co-organisé en grande pompe, sous les dorures des Invalides, un colloque choc : « Principes actifs et médicaments : la souveraineté de la France est-elle menacée ? ».
« Au même titre que le pétrole, les terres rares ou l’uranium, les substances actives pharmaceutiques et plus largement les médicaments, sont des ressources particulièrement convoitées. Il est primordial de conserver une autonomie à l’égard des puissances étrangères », estime François Caire-Maurisier, pharmacien en chef commandant de la Pharmacie centrale des armées, qui produit des antidotes nécessaires en temps de guerre ou d’accidents de type nucléaires.
Les représentants des firmes pharmaceutiques applaudissent. Pourtant, « elles sont les premières responsables de cette concentration du marché et de cette sous-traitance risquée depuis les années 1990, attirées par une main-d’œuvre docile et moins chère, mais aussi dans le but de fuir les normes de protection environnementales européennes », bondit Antoine Réveilleau, dirigeant de Seratec, un des rares laboratoires français spécialisés dans la fabrication des principes actifs.
Car jusqu’à présent, la Chine était bien moins regardante sur le respect des normes environnementales : ce qui implique une exposition à des risques chimiques des travailleurs du médicament (2) et des riverains du fait des rejets toxiques des usines.
En revanche, sécurité sanitaire oblige, le produit, lui, subit les mêmes contrôles de sûreté. Or « les cas de non-conformité aux bonnes pratiques de fabrication sont six fois plus élevés en Asie qu’en Europe », rapportent les auteurs de Économie du médicament. En 2011, près d’un tiers des sites contrôlés en Asie n’étaient ainsi pas conformes à la réglementation.
Et quand une impureté est détectée, l’ensemble des chaînes de l’usine est mis à l’arrêt, ce qui alimente en partie les carences de médicaments à répétition.
Cependant, en réalité, 15 % seulement des ruptures de stock sont liées aux failles de production des principes actifs, selon l’Igas ; la majeure partie s’explique par l’augmentation de la demande mondiale, la production en flux tendu des firmes pharmaceutiques et par leur choix de délaisser les médicaments peu rentables.
Ce qui n’empêche pas Philippe Lamoureux, directeur général du Leem, de clore la conférence aux Invalides par ces mots qui visent à préserver son business, en espérant que sa voix porte jusqu’au ministère de la santé voisin : « La dimension “made in France” doit être prise en compte dans les politiques fiscales pour défendre la production nationale, la zone la plus exposée à la baisse du prix du médicament. La plus mauvaise idée serait de renforcer les régimes de sanction en cas de rupture d’approvisionnement : cela appauvrirait et assécherait les opérateurs sur le marché. »
Plutôt que « des incitations fiscales totalement injustifiées compte tenu des rendements de l’industrie pharmaceutique », le représentant de la Ligue contre le cancer Jean-Paul Vernant préconise d’abord, en urgence, qu’« elle constitue des stocks sur six mois, un an », tout simplement.
Ensuite, il évoque une solution audacieuse et unique au monde, « made in USA ». Puisque les hôpitaux américains peinent à trouver les médicaments dont ils ont besoin, 900 d’entre eux viennent de se regrouper en une fondation à but non lucratif, Civica RX, pour créer leur propre usine de fabrication de génériques et ainsi, autonomiser leur approvisionnement en médicaments « anciens » très demandés, mais peu produits. À commencer par deux antibiotiques qui devraient sortir des chaînes de cette méga usine d’ici à la fin de l’année 2019. Une initiative aussi improbable que duplicable.
(1) Ils sont pourtant ceux qui exigent une meilleure gestion des stocks, car leur « indisponibilité transitoire, totale ou partielle est susceptible de mettre en jeu le pronostic vital des patients à court ou moyen terme, ou représente une perte de chance importante pour les patients », selon la loi de santé 2016. Ils constitueraient 40 % de la pharmacopée, selon le Leem.
(2) Les Travailleurs du médicament, éditions Xeres, 2014