Le social et médico social

Médiapart - Reconfinement : les travailleurs sociaux craignent le pire pour les jeunes précaires

il y a 5 jours, par Info santé sécu social

4 NOVEMBRE 2020 PAR KHEDIDJA ZEROUALI

Malgré les contraintes sanitaires, ils s’efforcent de ne pas lâcher « leurs » jeunes, scolarisés ou en insertion. « On fait l’alphabétisation par Snapchat, les groupes de paroles connectés... », raconte une directrice de centre social à Lille. Une gageure.

« On va maintenir l’action sociale, quoi qu’il en coûte », affirme Nordine, travailleur social rattaché au centre social de l’Alma à Roubaix (Nord). Chargé de la jeunesse, il passe, en temps normal, la moitié de son temps dans les rues d’un des quartiers les plus pauvres de la ville. Comme les autres éducateurs sociaux, il pourra continuer à faire ses maraudes, une attestation d’employeur en poche. Cependant, il ne pourra pas faire beaucoup plus que de prendre quelques nouvelles, prodiguer des conseils, et proposer des rendez-vous personnalisés, à défaut de pouvoir inviter les jeunes du quartier à des actions collectives.

Nordine passe beaucoup de temps à rappeler les règles du confinement aux jeunes qu’il suit et qu’il continue de rencontrer dans les rues de l’Alma, malgré le confinement. « Je leur dis bonjour de loin. Les petits que je connais depuis toujours, ils l’ont mal pris au début, ils trouvaient que c’était un manque de politesse, surtout que je suis assez chaleureux d’habitude. Maintenant, ils ont compris. On se checke de loin. »

Alors que les jeunes du quartier sont insensibles aux arguments sanitaires, le coordinateur utilise avec eux une dialectique familiale. « Pense à ta mère, à tes grands-parents. Si tu attrapes le virus, tu pourrais leur donner. Quand je leur dis ça, ils écoutent beaucoup plus. » Et quand il a tout épuisé, Nordine rapporte que l’argument de fin reste la menace de l’amende de 135 euros. « Ils ne comprennent pas ce demi-confinement, ils ne voient plus le danger », s’inquiète Nordine dans une ville où la précarité accentue la rapide propagation du virus.

Même constat à Lille. « C’est beaucoup plus dur de leur faire respecter les gestes barrières. La première fois, ils avaient peur. Maintenant, ils se sont habitués à la maladie, au confinement… à tout », ajoute Karim, éducateur au centre social du faubourg de Béthune.

Ce second confinement a mis un coup d’arrêt brutal à quasiment toutes les actions collectives proposées par les centres sociaux, à l’exception des activités périscolaires et des ateliers parents-enfants.

Dans le quartier de Fives à Lille, fini les ateliers de loisirs intergénérationnels, les cours de yoga, d’alphabétisation ou les ateliers adaptés de code de la route. Dans le centre social du Faubourg de Béthune, les ateliers couture, de cuisine et les cours de danse sont annulés pour toute la période du confinement.

Pareil à Roubaix où, là aussi, les portes du centre social seront fermées. « Notre partenariat avec l’association Faites le mur, pour développer la pratique du basket dans les quartiers populaires, c’est en stand-by. Pareil pour l’accueil en soirée de 18 heures à 21 heures, et pourtant, c’était important. Après la rue, c’était notre deuxième lieu de rencontre avec les jeunes. Ils venaient d’abord pour parler, jouer aux cartes, être au chaud… Et finalement, c’est par ces temps de discussion qu’on arrivait après à les insérer dans nos projets d’accompagnement et à les aider réellement. Tout ça, c’est fini », s’inquiète Nordine qui se dit fatigué par la situation et l’impuissance qu’il ressent parfois.

« J’essaye toujours d’être positif mais s’ils refont un deuxième confinement strict, comme le premier, ça va être dur à encaisser. On sera obligés de faire avec mais on commence à fatiguer nous aussi. C’est dur… Vu le contexte, c’est toujours plus complexe de ne pas perdre ni nos jeunes ni l’espoir. Jusqu’à quand on va pouvoir le faire comme ça ? Jusqu’à quand ? »

Pour Éléonore Laroyenne, déléguée territoriale pour la fédération des centres sociaux du Nord-Pas-de-Calais, c’est pourtant les actions collectives qui sont l’essence même du travail social. « Pour nous, l’enjeu, c’est le collectif, pas l’individu. Il faut bien comprendre que l’action collective, c’est prendre le prétexte du loisir pour toucher les gens, surtout ceux qui sont le plus éloignés de nos structures. Perdre cela, ça va rendre le travail social très compliqué. »

Pris en étau entre la crise sanitaire et la crise sociale, les travailleurs sociaux craignent que ce demi-confinement ne fasse qu’empirer les deux. « On comprend pourquoi ils annulent toutes les activités collectives mais pour nous ça va avoir un très grand impact, s’agace Karim. Dans le quartier, ils sont entassés à cinq dans des appartements de 40 m2, ils sont les uns sur les autres dans des bâtiments à onze étages. L’ambiance à la maison pendant le confinement, c’est dur, très dur. Pour l’instant, les plus jeunes peuvent encore aller à l’école, mais quand ils fermeront les écoles et les activités périscolaires, il n’y aura plus aucune échappatoire. Ça va être une catastrophe. »

Les travailleurs sociaux pris en étau entre crise sanitaire et crise sociale
Alors, les travailleurs sociaux réadaptent leur travail à chaque annonce gouvernementale, chaque directive.

« On s’organise avec nos équipes pour transformer nos actions collectives et les mettre en place via le numérique », rapporte Véronique Courmont, directrice d’un centre social dans le quartier de Fives à Lille. Ainsi, les travailleurs sociaux redoublent d’imagination pour tenter de pallier la nécessaire présence physique. « On a fait l’alphabétisation par Snapchat, les groupes de paroles deviennent connectés, les discussions se font sur Discord pour les plus jeunes… On essaye de trouver les bons outils numériques. »

La fédération des centres sociaux du Nord a mis en place une plateforme, Mon centre social à la maison, les travailleurs sociaux enchaînent les coups de téléphone toute la journée pour rester le plus possible en contact avec leurs publics, d’autres multiplient les coups d’essai sur les réseaux sociaux de la jeunesse pour ne pas perdre le contact. Mais le numérique ne peut pas tout. Au-delà des bons outils, les travailleurs sociaux se heurtent souvent aux affres de la fracture numérique.

« On croit que tout le monde a au moins un ordinateur ou une tablette chez soi, mais on s’est rendu compte que pas du tout, poursuit Véronique Courmont. Avec les centres sociaux et Emmaüs, on a pu distribuer quelques ordinateurs aux familles et aux jeunes primo-arrivants qui n’avaient que le portable pour tout suivre, les cours y compris. » Un constat largement partagé par les travailleurs sociaux du Nord que nous avons interrogés. Tous disent leurs craintes que ce deuxième confinement creuse encore plus les inégalités, en termes d’accès aux loisirs, aux savoirs, mais aussi aux droits.

« Beaucoup de démarches administratives se font désormais sur le Web. Ce n’est pas toujours facile pour tout le monde de s’y retrouver, y compris pour les jeunes. D’habitude, on est là pour les aider. Maintenant, ils seront seuls face à leurs ordinateurs. Il faut maîtriser tout un jargon administratif. Beaucoup aussi craignent le caractère définitif des démarches en ligne, ils se disent que s’ils cliquent, ils ne pourront jamais revenir en arrière… Et puis aussi, il y a ceux qui ne maîtrisent pas correctement le français et pour qui la demande d’aide via une plateforme numérique est quasi impossible », s’inquiète Sandrine Gammoudi-Sauzéat, salariée de la CAF et animatrice d’un groupe de travail sur l’action sociale au sein de la fédération CGT des organismes sociaux.

La syndicaliste rapporte qu’au-delà des centres sociaux, il règne dans les organismes sociaux un grand flou. « Il faut se réadapater sans arrêt. On arrête tout, puis on recommence comme si de rien n’était, comme si la pandémie avait disparu… Puis là, d’un seul coup, on arrête de nouveau et c’est la confusion. On ne sait plus ce que l’on peut continuer et ce qui est interdit. »

Au-delà de l’urgence sanitaire, Sandrine Gammoudi-Sauzéat s’inquiète surtout d’une deuxième vague « plutôt sociale ». Elle rapporte que de plus en plus de personnes qui n’avaient jamais fait appel à des travailleurs sociaux se présentent au guichet et craint que le mouvement s’accentue dans les mois à venir. « Il y a ceux qui ont perdu leurs missions en intérim, ceux qui vont se faire licencier, ceux qui font de premières demandes sociales parce qu’avec le chômage partiel, ils ne s’en sortaient pas, il y a aussi les indépendants qui risquent de mettre la clé sous la porte… On attend beaucoup de nouvelles personnes, pour le début 2021. »

Pour la salariée de la CAF, le reconfinement pose un problème insoluble : jusqu’où protège-t-on l’économie, au péril de la vie des travailleurs ? Sandrine Gammoudi-Sauzéat estime que la réponse donnée par le gouvernement ne convient pas à la réalité du terrain. Pire, elle affirme que les solutions gouvernementales trop tardives ne font qu’accentuer la crise sanitaire et renforcer le tsunami social qui vient et qui risque d’emporter sur son passage, nombre d’emplois.

« C’est la quadrature du cercle. On ne s’en sort pas. Les hôpitaux sont engorgés, on devrait tout fermer. Oui, mais au risque de l’aggravation de la crise sociale ? C’est complexe. Reste que tout ce qui est fait, en termes économiques, c’est surtout en faveur des grandes entreprises dont on se demande si elles ont vraiment besoin de cette manne financière… En même temps, ce confinement il arrive trop tard parce que d’autres mesures n’ont pas été prises en amont. Bref, on subit parce que rien n’a été anticipé. »

Il y a des soirs où, après une énième maraude, Nordine pense à lâcher prise. « Devant les gens, on fait face, mais parfois quand on rentre le soir, on est physiquement et psychiquement fatigués par la situation. Le spectre d’intervention s’élargit trop. On va faire face à une grosse vague de nouveaux précaires, sans moyens supplémentaires. » Une inquiétude que les jeunes ressentent eux aussi. Alors, pour les rassurer, Karim promet « le beau temps, après l’orage… Je ne sais pas si j’y crois, mais c’est ça, à défaut d’avoir une réponse magique ».