Les mobilisations sur les retraites 2019-2020

Mediapart : Retraites : à Paris, le 24 janvier, « on est toujours là et on va pas lâcher »

il y a 4 semaines, par infosecusanté

Mediapart : Retraites : à Paris, le 24 janvier, « on est toujours là et on va pas lâcher »

24 janvier 2020

Par Christophe Gueugneau, Donatien Huet et Antton Rouget

Malgré la volonté du pouvoir de passer en force, la mobilisation contre le projet de réformes des retraites ne faiblit pas et a même connu un regain de mobilisation ce vendredi 24 janvier. À Paris, ils étaient au moins 40 000 manifestants à défiler. Avec un point commun, leur détermination.

Le cortège parisien s’est élancé depuis une bonne demi-heure. Les premiers manifestants ont tourné boulevard de Sébastopol et tout à l’avant, face à des forces de l’ordre chargées d’impulser le rythme de la marche, un des chants des gilets jaunes est repris en chœur : « Macron nous fait la guerre, et sa police aussi, et on reste déter’, pour bloquer le pays. »

Une femme âgée se tourne vers son compagnon de défilé, tout aussi âgé, qui traîne son vélo dans le cortège : « Ça y est, j’ai compris, dit-elle, ils disent “déter’” ». « Hein ? », réplique l’homme. « Oui, “déter’”, c’est du parler jeune ! », répond-elle.

La détermination était partout visible dans le défilé parisien, mais également en régions. Au 51e jour de grève, alors que le projet loi était présenté en conseil des ministres, la mobilisation est restée importante à Marseille, Le Havre, Lille, Lyon, Bordeaux, ou encore Nantes.

À Paris, ils ont été au moins 39 000 manifestants à avoir été comptés sous les fenêtres du point de comptage d’Occurrence, entre 12 h 08 et 15 h 05, au 112, boulevard de Sébastopol, soit en début d’itinéraire.

Les syndicats ont annoncé entre 350 000 et 450 000 manifestants, quand la police en a compté 31 000. C’est moins que la première manifestation du 5 décembre, qui avait réuni dans la capitale 250 000 personnes selon la CGT et 65 000 selon le ministère de l’intérieur. Sur l’ensemble du territoire, les syndicats ont compté 1,3 million de manifestants pour 249 000 selon l’intérieur.

Partis de la place de la République, les manifestants parisiens ont marché plusieurs heures jusqu’à la place de la Concorde, dans un cortège dense et festif. Des avocats succédaient à des cheminots ou des conducteurs de lignes RATP, des artistes côtoyaient des chercheurs, des journalistes en grève saluaient des enseignants, tandis que passait la banderole des « archéologues en colère ».

Grégory brandit son panneau « Je suis 0,1 % » – référence à ces propos 3 du ministre de l’éducation Jean-Michel Blanquer qui ont donné lieu à une pétition. 3 Prof en lycée professionnel à Combs-la-Ville (Seine-et-Marne), il est de toutes les manifs depuis « le 18 novembre 2018 », soit le début du mouvement des gilets jaunes. Comme tout le monde, il s’interroge sur la suite du mouvement mais « pense que ça va continuer comme ça ». « Il y aura aussi de plus en plus d’actions qui vont cibler de plus en plus de représentants de l’État », estime-t-il.

Un peu plus loin, Jacques, cheminot, parle de certains de ses collègues « qui n’ont plus envie de reprendre le travail, comme ça arrive parfois dans les grèves longues ». « Certains ont pris quelques congés pour éviter les mois à zéro », explique-t-il. Ce qui est sûr, pour lui, c’est qu’« on est toujours là et on va pas lâcher ».

Le cortège avance bon gré mal gré, et surtout au rythme imposé par l’impressionnant dispositif policier qui l’encadre sur les côtés et même qui le devance – selon la méthode allemande. Dans un mégaphone, un manifestant finit par crier : « Les CRS, envoyez les lacrymos, on commence à se faire chier. » La foule rit.

La place de la Concorde est enfin là. Des centaines de membres des forces de l’ordre sont déployées tout autour et la place est coupée en deux par des barrières anti-émeutes. Des grappes de manifestants sortent par la rue Royale mais l’ensemble du quartier est bouclé, si bien que la manifestation se poursuit jusque la place Saint-Augustin, non loin de la gare Saint-Lazare – que quelques dizaines de manifestants investissent –, dans une sorte de « manif sauvage » provoquée par le déploiement policier.

Derrière, le cortège syndical est, lui, toujours sur le parcours, avec tout autant de motivation. À commencer par les dirigeants des principales centrales. Le secrétaire général de la CGT Philippe Martinez a réitéré son intention de « tenir jusqu’au retrait » de cette réforme imprécise et qui s’apparente pour beaucoup de professions à un saut dans le vide.

« Tout le monde a compris une seule chose, c’est qu’on va travailler plus longtemps. Au moins jusqu’à 64 ans, et voire plus. C’est la seule chose simple qu’on a comprise dans ce projet », a dénoncé le syndicaliste. « [Le régime unique par point] va être un âge pivot permanent », a dénoncé de son côté Yves Veyrier, secrétaire général de Force ouvrière.

La CGT, Force ouvrière, la FSU, Solidaires, et des organisations de jeunesse (MNL, UNL, FIDL, Unef) ont d’ores et déjà programmé plusieurs actions la semaine prochaine, dont une nouvelle journée de grève interprofessionnelle mercredi 29. La CFE-CGC n’y participera pas, a annoncé son numéro 2 Gérard Mardiné, mais la confédération des cadres, mobilisée depuis décembre, reste dans l’intersyndicale.

Cet agenda vise à maintenir la pression sur l’exécutif, qui compte enjamber la mobilisation en ouvrant rapidement le chapitre sur le financement. Dans un entretien accordé jeudi à La Croix 3, le chef du gouvernement Édouard Philippe a annoncé sa volonté d’ouvrir la conférence de financement, qui doit fixer l’équilibre du futur régime des retraites, dès jeudi prochain, le 30 janvier.

Outre la CFDT, qui soutient l’initiative gouvernementale, « FO participera bien à la conférence pour y porter ses positions et analyses », a confirmé au Figaro 3 Cyrille Lama, secrétaire confédéral. On ignore si la CGT, qui devrait se prononcer en début de semaine prochaine, sera autour de la table. Son secrétaire général Philippe Martinez a déclaré, ce vendredi matin sur France 2, avoir appris la date de la réunion par voie de presse.

Comme depuis le début du mouvement, Emmanuel Macron reste en retrait de ces discussions, laissant son premier ministre face au vent. Vendredi matin, le chef de l’État a fait le choix de se déporter de la question sociale – comme il l’avait déjà fait en septembre en s’exprimant sur le débat que ses propres ministres avaient lancé sur le voile – pour dénoncer le « séparatisme » religieux qui diviserait la société française.

Dans un entretien 3 accordé à trois journalistes du Monde, du Figaro et de Radio J, dans l’avion qui le ramenait de sa visite officielle en Israël, le chef de l’État a développé ses vues sur l’« islam radical » en appelant à « regarder en face » la « transformation » de cette religion.

Au cours du conseil des ministres, Emmanuel Macron a ensuite évoqué la grève pour dénoncer « les actes de violence et la radicalité de certains blocages » dans le cadre des mobilisations contre sa réforme et « appelé à la plus grande fermeté à l’égard de leurs auteurs », a fait savoir la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye, citée par l’AFP.

Tandis que l’exécutif comptait sur l’essoufflement du mouvement après la reprise du travail de grévistes de la SNCF et de la RATP, le mouvement se poursuit grâce à la diversité des professions mobilisées. De là à lui donner un nouveau souffle ? Comme à Paris, le face-à-face entre la rue et le pouvoir s’est durci vendredi dans tout le reste du pays.

Qu’ils soient officiels ou émanant des syndicats, les chiffrages de manifestants en régions montrent globalement un regain de la mobilisation par rapport à la journée du jeudi 16 janvier, même s’ils restent loin des sommets atteints au début du mouvement, les 5 et 17 décembre : selon un décompte de l’AFP réalisé en fin d’après-midi à partir des chiffres communiqués par la police ou les préfectures, plus de 111 000 personnes ont manifesté dans une quarantaine de villes hors Paris – ce chiffre n’était que de 42 000 le 16 janvier.

À Marseille, où le nombre de manifestants oscille 3 entre 8 000 (police) et 180 000 (CGT), plusieurs centaines de professeurs ont jeté du gros sel devant les bureaux de la DSDEN 13 (Direction des services départementaux de l’éducation nationale), rapporte La Provence 3. Les protestataires étaient entre 8 000 (police) et 110 000 (CGT) lors de la sixième journée de mobilisation interprofessionnelle du 16 janvier.

À Lyon 3 (Rhône), le cortège, parti de la Manufacture des tabacs à 12 h 30 et arrivé place Bellecour trois heures plus tard, a rassemblé dans le calme entre 9 000 manifestants, selon la police, et 20 000, selon les organisations syndicales, contre 6 600 à 16 000 il y a huit jours.

Les manifestants étaient 7 500 à Bordeaux et au Havre, 5 200 à Nantes, 5 000 à Toulouse, 4 400 à Clermont-Ferrand, 4 000 à Rennes et Caen, 3 400 à Rouen ou encore 3 000 à Lille, selon les autorités. Du point de vue des syndicats, la mobilisation a rassemblé 95 000 personnes à Toulouse, 65 000 au Havre, 40 000 à Bordeaux, 20 000 à Lille, 15 000 à Clermont-Ferrand ou 10 000 à Rouen. À Nantes 3, ils étaient 7 000 selon le quotidien régional Ouest-France, soit 3 000 de plus que le 16 janvier.

Des actions symboliques ont eu lieu dans de nombreuses villes, illustrant une nouvelle fois la diversité des professions mobilisées.

Lors de l’audience solennelle de rentrée au tribunal de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine), plusieurs avocats se sont bâillonné la bouche 3, pour dénoncer le manque d’écoute du gouvernement. À Clermont-Ferrand 3, 150 avocats ont perturbé l’audience de rentrée solennelle du tribunal judiciaire, se présentant avec des ballons rouges et noirs, « pour symboliser la disparition d’un quart des avocats avec ce texte ».

Au Havre , la ville du premier ministre Édouard Philippe, une coupure d’électricité a touché vers 10 heures le centre-ville pendant une vingtaine de minutes. Près de 16 000 clients ont été privés d’électricité. Enedis a annoncé son intention de déposer une plainte. En Alsace, une cinquantaine de salariés d’EDF, Enedis et RTE ont entamé jeudi un blocage de l’écluse de Vogelgrun 3 (Haut-Rhin). La navigation sur le Rhin et le transport de marchandises sont donc interrompus. En Corse 3, les usagers EDF ont bénéficié vendredi du tarif « heures creuses » à la suite d’une action de la CGT Énergie.

À Saint-Étienne , plusieurs centaines d’enseignants ont érigé un mur de manuels scolaires devant l’inspection académique afin de protester contre la réforme du bac mais aussi contre la réforme des retraites.

À Lorient (Morbihan), les femmes – « grandes gagnantes » de la réforme selon le gouvernement mais « grandes perdantes » selon les manifestants – ont pris la tête du cortège de quelque 3 000 personnes, vêtues de bleus de travail et sur l’air du tube des années 1980 À cause des garçons, transformé pour l’occasion en À cause de Macron. Des flashmobs similaires ont été organisés à Nantes 3, à Limoges 3, à Toulouse 3, ou encore à Paris, sur le quai de la gare de l’Est.