Les retraites

Médiapart - Retraites : face à la crise sociale, le gouvernement promet de prendre le temps

il y a 1 semaine, par Info santé sécu social

15 NOVEMBRE 2019 PAR DAN ISRAEL ET ELLEN SALVI

Après plusieurs jours de polémiques sur la date d’entrée en vigueur du futur « système universel », le premier ministre et le haut-commissaire à la réforme se sont affichés unis lors d’un débat organisé à Pau jeudi 14 novembre dans la soirée. Face à la tension sociale et avant la journée de grève du 5 décembre, Édouard Philippe et Jean-Paul Delevoye ont assuré qu’il n’y avait pas urgence à trancher les points douloureux.

Avancer pas à pas le long du gouffre, en croisant les doigts pour ne pas basculer avant d’être arrivé à bon port : la position de l’exécutif face à son projet de réforme des retraites est bien inconfortable. Trois semaines avant le 5 décembre, journée de protestation contre la réforme qui s’annonce très suivie, mais aussi devant les foyers de contestation qui s’embrasent les uns après les autres, et après plusieurs jours de cacophonie entre les divers acteurs chargés du sujet, Emmanuel Macron et son gouvernement ont pris conscience de l’ampleur de la tâche qui les attend.

Ce jeudi 14 novembre à Pau, le premier ministre Édouard Philippe et le haut-commissaire à la réforme des retraites se sont attelés à la besogne, en participant à l’un des ateliers citoyens organisés un peu partout en France depuis plus d’un an. Accueillis par le maire de la ville François Bayrou dans un parc des expositions bouclé par des CRS en armes, ils ont tenté de convaincre une centaine de participants, tout en maintenant un équilibre délicat : aligner les arguments en faveur de la réforme, certes, mais aussi marteler que tout n’est pas encore décidé et que rien ne presse pour le faire.

« Ni Jean-Paul Delevoye, ni moi-même, ni personne ne se dit qu’il faut transformer le système de retraites parce que ça serait facile ou parce qu’on voudrait être populaires », a concédé en préambule Édouard Philippe, arrivé sous les applaudissements pour présenter le futur système par points, qui engloberait toutes les situations couvertes aujourd’hui par 42 régimes distincts. Un nouveau régime dont la création pose de nombreuses questions.

« Notre conviction, c’est que créer un système universel, dans lequel tous les actifs cotisent dans les mêmes conditions pour payer les pensions de tous les retraités, est un système plus solide qu’un système fondé sur 42 régimes, qui connaissent des situations démographiques différentes et qui, après avoir impliqué des droits et des devoirs différents, créent non des injustices, mais des choses qui paraissent incompréhensibles aujourd’hui », a résumé le chef du gouvernement pour justifier son ambition réformatrice.

Il a déroulé plusieurs des exemples qui sont au cœur de l’argumentaire gouvernemental et qui démontrent que le système actuel crée des inégalités et des situations absurdes : « le conducteur de bus au Havre ou à Pau qui part à la retraite dix ans après celui de Paris », les naissances qui donnent droit à des bonifications pour les parents de huit trimestres dans le privé et de seulement deux trimestres dans le public, les droits à la retraite différents si l’on démarre sa carrière dans la fonction publique pour la finir dans le privé, plutôt que l’inverse…

Le duo gouvernemental a aussi rappelé que les femmes sont les grandes perdantes du régime actuel, car leurs carrières sont hachées et plus courtes que celles des hommes. Ainsi, 70 % des bénéficiaires du minimum retraite sont des femmes, et elles sont 20 % à conserver un emploi jusqu’à 67 ans, pour éviter la décote qui frappe jusqu’à cet âge la pension des salariés n’ayant pas cotisé un nombre suffisant de trimestres.

Globalement, le gouvernement estime que les 40 % de retraités touchant les plus basses pensions sortiront gagnants de sa réforme… qui se fait à enveloppe constante (14 % du PIB au maximum), ce qui signifie donc que 60 % des retraités y perdront.

Mais Édouard Philippe préfère voir dans le futur régime « un système lisible et clair parce qu’il est documenté », et dont l’équilibre financier est automatiquement garanti. « Je vois bien qu’il y a des doutes sur l’acceptabilité », a reconnu le premier ministre en réponse à des questions. « Mais si vous vous arrêtez à ça, il faut ranger les stylos, ne plus jamais rien faire, considérer que le système actuel est parfait et qu’il ne faut plus le toucher », a-t-il insisté.

Pas question pour autant de trop s’avancer. Aujourd’hui, le système des retraites « n’est pas dans une situation financière telle qu’il serait urgent de le réformer », et il n’est ni « mauvais » ni « en faillite », a assuré le chef du gouvernement, contredisant au passage sa propre porte-parole Sibeth Ndiaye, qui avait assuré le matin même sur France Inter qu’il allait « très, très mal ».

Un mouvement de balancier qui révèle toute l’ambiguïté gouvernementale. « D’un côté, il y a à Matignon une inquiétude forte sur la trajectoire des finances publiques, et les 320 milliards de pensions versés chaque année pèsent lourd dans le débat, décrypte un bon connaisseur du système. De l’autre, la crainte est là de déclencher une mouvement de protestation qui déborderait des cadres traditionnels. »

Le climat social actuel n’a en effet pas de quoi rendre serein l’exécutif. À partir du 5 décembre, l’Unsa, la CGT, FO, Solidaires et la FSU appellent à une grève reconductible à la RATP et à la SNCF, d’où a déjà jailli en octobre une série de mouvements spontanés, lancés hors cadre syndical. Une partie des enseignants suivront.

D’autres aussi, sans doute. Le pouvoir a regardé avec inquiétude les milliers de soignants défiler jeudi contre la disette financière de l’hôpital public, ou les rassemblements, parfois remuants, mardi contre la précarité étudiante, à la suite de l’immolation par le feu d’un jeune Lyonnais privé de bourse. Sans oublier les « gilets jaunes », qui célèbreront samedi le premier anniversaire de leur mouvement, et dont la partie la plus proche du mouvement social a appelé début novembre à rejoindre la mobilisation contre les retraites.

D’où la série d’annonces récentes censées aider à « débrancher », secteur par secteur, les mécontentements. Et éviter qu’ils ne s’agrègent pour déferler dans la rue en décembre, soudés par un rejet d’une réforme susceptible de concerner tous les Français. Juste après la marche des services de santé, Emmanuel Macron a annoncé un « plan d’urgence », qui sera dévoilé le 20 novembre. Le gouvernement avait déjà promis de payer une partie des heures supplémentaires des policiers en colère, essayé de rassurer les avocats inquiets de la manière dont la réforme des retraites les touchera, et même remis à plus tard son intention de faciliter le travail en soirée dans les supermarchés.

Matignon a en fait très tôt pris conscience des difficultés qui s’annonçaient. Agacé par les polémiques sur le voile qui ont occupé le terrain politique et médiatique pendant plus d’un mois, Édouard Philippe aurait préféré que ses troupes se concentrent sur la façon d’éteindre la mobilisation du mois de décembre. « Ça va être sportif », a encore prévenu le premier ministre, le 5 novembre, lors d’une réunion du groupe majoritaire à l’Assemblée nationale, en priant les députés de promouvoir davantage la réforme.

Ne pas « taper sur la tête des gens »
Jusqu’à peu, les parlementaires de La République en marche (LREM), qui ne croient guère en la capacité de mobilisation des syndicats, ne semblaient pas avoir pris la mesure de la crise sociale à venir. Il a donc fallu le leur répéter, encore et encore, en rappelant à leur souvenir le mouvement des gilets jaunes. « Ceux qui croient qu’on fait une réforme des retraites sans mettre personne dans la rue se trompent », insiste un conseiller ministériel. Les esprits des députés se sont depuis aiguisés, mais les tergiversations ont laissé des traces.

« Ne laissez pas nos opposants dire qu’on recule, leur a ainsi demandé Édouard Philippe. Ne laissez pas prospérer la fausse musique, qui dit qu’on repousserait la mise en œuvre de la réforme. » On peut dès lors imaginer sa colère, le lendemain, en découvrant que l’entretien accordé par Jean-Paul Delevoye au Parisien avait finalement été publié sans que les modifications demandées par son cabinet n’aient été prises en compte. La « musique » dont parlait Philippe la veille y était entonnée par un membre de son propre gouvernement.

Le haut-commissaire y disait sa désapprobation à l’égard de ce qu’on nomme la « clause du grand-père », qui réserverait l’application de la réforme à ceux qui commencent seulement à travailler, pour une profession ou pour l’ensemble des travailleurs. « Si on fait la “clause du grand-père” pour une profession, il faut la faire pour tout le monde, question d’équité, ça veut dire que l’on renonce à la réforme », expliquait celui qui n’a jamais fait mystère de sa préférence pour une période de transition en dix ou quinze ans.

Jean-Paul Delevoye ne dit là rien d’autre qu’une évidence : recourir à la « clause du grand-père » revient à reporter l’application de la réforme de plus de 40 ans… Mais ce simple rappel des faits a fortement déplu au président de la République et au premier ministre, qui non seulement ont recadré Jean-Paul Delevoye en conseil des ministres, mais l’ont surtout fait savoir.

Emmanuel Macron avait lui-même laissé entendre qu’il pourrait privilégier cette piste, le 28 octobre sur RTL. Édouard Philippe l’a confirmé le 6 novembre sur BFM-TV, en confirmant que le gouvernement avait « ouvert toutes les pistes s’agissant de la transition » vers un nouveau système. Car le duo de l’exécutif envisage cette « clause » comme une « carte ultime », selon l’expression de l’un de leurs conseillers, celle qu’ils dégaineront si jamais le mouvement social se durcit dans le courant du mois de décembre.

Ces atermoiements en rappellent d’autres, autour de l’aspect financier de la réforme. En mars, puis en juin-juillet, les débats ont été vifs au sein du gouvernement sur la question du report de l’âge légal du départ à la retraite, avant même la mise en place de la réforme systémique voulue par Emmanuel Macron. Le premier ministre et le ministre du budget Gérald Darmanin souhaitaient à tout prix faire passer une mesure pour équilibrer immédiatement le régime, légèrement en déficit, déclenchant une levée de boucliers publique de la CFDT et officieuse du haut-commissariat aux retraites.

Alors, en ce jeudi soir, à Pau, pas question de laisser entrevoir des dissensions. « In fine, c’est le président de la République qui décide, il m’appartient à moi de proposer toutes les options, et je peux aussi exprimer une opinion », a glissé aux journalistes présents Jean-Paul Delevoye. Avant de faire une concession, en déclarant : « L’entrée dans le nouveau régime peut, dans un certain nombre de cas, concerner seulement les nouveaux entrants, pour qui cela se justifie parfaitement. Et je le proposerai d’ailleurs dans certains cas. »

Un proche du président de la République l’assure : les arbitrages ne sont pas rendus. Et il n’est pas question, à ce stade, de graver quoi que ce soit dans le marbre. « On ne fait pas de réforme aussi profonde en tapant sur la tête des gens », indique la même source. Et ce d’autant moins que le pouvoir a parfaitement identifié qu’il s’agissait d’une « question explosive » – l’expression revient dans toutes les conversations – et que l’opinion ne voyait aucune urgence quant à sa mise en place.

D’où la volonté affichée de poursuivre la discussion, « de prendre le temps », comme disent certains, tout en répétant qu’il y a « des choses sur lesquelles on ne renoncera pas », à commencer par l’universalité et « la volonté d’éteindre gentiment les régimes spéciaux ». Le gouvernement entend donc « tenir », sans pour autant sombrer dans le « droit dans ses bottes » de 1995. « Il faut rentrer dans le moment [de la mobilisation sociale – ndlr] avec lucidité et sans mépris, affirme Matignon. Si on ne donne pas le sentiment d’écouter, ça ne marchera pas. »

La vérité, comme l’expose un technicien de haut niveau du dossier, c’est que le temps est en fait compté : « Si le gouvernement veut tenir son ambition de présenter le texte à l’Assemblée cet été, il faut impérativement que le projet de loi soit finalisé courant février, pour qu’il soit soumis au conseil d’État, puis au conseil des ministres avant fin mars, indique ce spécialiste. Si ce rythme n’est pas tenu, le projet ne se fera probablement pas, car on sera de plus en plus proche de la prochaine campagne présidentielle. »

Une réalité concrète qui n’a pas fait dévier de sa ligne rassurante le duo gouvernemental présent à Pau, quelle que soit l’âpreté des interpellations lancées par le public, qui s’était inscrit sur le site du quotidien Sud-Ouest et avait phosphoré par petits groupes. Les questions, de bonne tenue, ont porté sur les inégalités d’espérance de vie selon les catégories socioprofessionnelles, sur les vrais perdants de la réforme au-delà des « pères de trois enfants » cités automatiquement par Jean-Paul Delevoye et Édouard Philippe, sur la possibilité d’augmenter les cotisations au lieu d’allonger la durée du travail, ou sur le choix de faire la réforme à budget constant.

L’exécutif a pu démontrer sa volonté d’entretenir le dialogue, sur un ton volontairement apaisé. L’essentiel est de conserver le mantra qu’Emmanuel Macron a encore répété le 14 novembre, en marge d’un déplacement à Épernay (Marne) : « Je suis là pour continuer à transformer le pays », a-t-il dit.

Qu’importe finalement si la mise en place effective de la réforme des retraites est renvoyée à plus tard, au moins pour certaines professions, comme l’a laissé entendre jeudi soir le premier ministre, en assurant qu’il « vaut mieux prendre le temps de la transition pour les régimes qui sont loin du système cible ». Il faut que cette fameuse « transformation du pays », la disparition des régimes spéciaux par exemple, existe sur le papier. Les citoyens participant au débat de Pau ont d’ailleurs dit à plusieurs reprises leur satisfaction de voir fermer ces régimes spéciaux, trop inégalitaires à leurs yeux.

Le gouvernement ne s’en cache pas : il avait procédé exactement de la même façon au moment de la réforme de la SNCF, en actant le fait que les nouvelles embauches réalisées à compter du 1er janvier 2020 ne se feraient plus sous le statut de cheminot, mais que les agents en place garderaient, eux, leur statut et leurs droits. « Si on la fait [y compris avec la « clause du grand-père » – ndlr], ça nous semble quand même être une réforme », glisse un conseiller ministériel.

Au-delà de la crainte que suscite la mobilisation sociale, les errements du pouvoir sur la question des retraites sont aussi le reflet du mauvais démarrage de la réforme. « Le problème, c’est qu’ils ne savent pas pourquoi ils la font, ils n’en sentent pas les finalités, estime un responsable syndical. C’est une réforme qui est entrée dans le programme d’Emmanuel Macron parce qu’il avait besoin d’un truc un peu disruptif, mais dès le départ, elle souffrait d’un manque de portage politique. »

Certes, Jean-Paul Delevoye a depuis mené un travail de fond avec les partenaires sociaux pour pallier ce manque, mais il n’empêche : contrairement à ce que prétend le gouvernement, il n’y a pas une seule ligne sur le sujet, mais plusieurs. Et malgré les démonstrations d’unité, elles partent dans tous les sens.