Le chômage

Médiapart - Salaires et chômage, une arnaque intellectuelle qui dure

il y a 2 mois, par Info santé sécu social

Emmanuel Macron et le gouvernement prétendent que certains chômeurs gagnent plus grâce à Pôle emploi que lorsqu’ils travaillaient. Leur démonstration est erronée. Tout comme l’affirmation selon laquelle l’assurance-chômage favorise les contrats courts.

Solennel à la sortie du séminaire de rentrée du gouvernement le 8 septembre, le premier ministre Jean Castex a réaffirmé une fois de plus son credo sur la réforme de l’assurance-chômage. Une réforme qu’il tente de mettre en œuvre depuis près d’un an et qu’il espère enfin imposer à partir du 1er octobre (lire notre article à ce sujet).

S’attaquer aux allocations des demandeurs d’emploi serait « absolument indispensable », a assuré le chef du gouvernement. Il faudrait, a-t-il continué, « remettre de l’ordre dans un régime fondamentalement utile mais dont les règles avaient progressivement dérivé ».

Quelles règles ? Quelles dérives ? Cette affirmation péremptoire a de quoi plonger dans la perplexité les spécialistes du sujet, à commencer par l’Unédic, l’organisme chargé des règles de l’assurance-chômage, piloté à parité par les syndicats et le patronat, tant elle paraît en décalage avec la réalité.

La petite phrase de Jean Castex fait en réalité écho à une longue série de prises de parole de l’exécutif depuis 2019, qui a culminé avec le discours du 12 juillet dernier d’Emmanuel Macron lui-même.

En annonçant ses intentions pour les mois à venir, le président avait expliqué que la réforme de l’assurance-chômage aurait bien lieu, et qu’elle reposait sur « une volonté simple » : « En France, on doit toujours bien mieux gagner sa vie en travaillant qu’en restant chez soi, ce qui n’est actuellement pas toujours le cas », avait-il martelé.

Il y aurait donc en France des situations où les demandeurs d’emploi gagnent plus au chômage que lorsqu’ils avaient un travail. Mais répéter cette formule ne la rend pas plus vraie. Comme Mediapart l’a démontré dès avril 2019, cette argumentation repose sur une arnaque intellectuelle, qu’il semble nécessaire de décortiquer à nouveau.

Car si l’erreur de raisonnement est simple à comprendre, il paraît encore plus facile pour les responsables politiques de faire comme si elle décrivait la réalité. Quitte à parer leur argumentaire d’« un petit brin de populisme », pour reprendre les propos de Laurent Berger, le dirigeant de la CFDT, au lendemain de l’allocution présidentielle.

Les origines de cette affirmation fantaisiste remontent au 26 février 2019, lorsque le premier ministre de l’époque, Édouard Philippe, et sa ministre du travail, Muriel Pénicaud, tout occupés à défendre la nécessité de la réforme, avaient sorti de leur chapeau une statistique choc : 20 % des chômeurs indemnisés par Pôle emploi toucheraient « une allocation-chômage supérieure à la moyenne de leurs revenus » lorsqu’ils travaillaient.

Voilà qui ne peut que paraître absurde. Les règles de l’assurance-chômage sont ainsi faites qu’il est toujours plus avantageux de travailler : l’allocation versée ne peut pas dépasser 75 % du salaire précédent.

C’est bien sûr ce qu’avait répondu l’Unédic. Un mois après l’apparition de cette statistique bizarre, la présidente (CFDT) du régime, Patricia Ferrand, avouait encore ne pas savoir « du tout comment ça [avait] été […] calculé ». Son numéro 2, le représentant du Medef Éric Le Jaouen, indiquait pour sa part avoir « besoin d’un appui technique sur ce chiffre, parce que ce n’est pas ce que l’on constate ».

Selon les calculs de l’Unédic à l’époque, seuls 4 % des allocataires recevaient en fait une allocation supérieure au salaire mensuel moyen qu’ils avaient touché durant l’année précédant leur inscription à Pôle emploi. Précision importante, ces quelques demandeurs d’emploi « favorisés » étaient franchement du côté des plus pauvres : en moyenne, leur indemnité chômage s’élevait à 290 euros par mois, contre un salaire moyen précédent de 220 euros.

Une entourloupe statistique
C’est finalement Pôle emploi, à l’origine du fameux chiffre du gouvernement, qui a vendu la mèche en publiant la note détaillant son calcul. Pour aboutir à la proportion de 20 % de chômeurs « trop » payés, l’organisme public a tordu les règles de la statistique, en ne comparant pas des périodes équivalentes.

D’abord, Pôle emploi a fait la moyenne mensuelle des salaires touchés chaque mois où le salarié a travaillé au moins pendant un jour. Qu’il ait travaillé 20 jours ou une seule journée, un mois entier de travail a été comptabilisé. Et qu’il ait touché 1 500 euros mensuels ou 50 euros, chaque mois a été traité de la même manière.

Cette base de calcul a ensuite été comparée au montant de l’allocation-chômage versée au demandeur d’emploi pendant un mois complet – où il a donc touché son indemnité tous les jours.

L’entourloupe statistique consiste à considérer que les deux durées sont comparables, ce qui n’est pas le cas. Par exemple : si un salarié a travaillé 20 jours en janvier pour 1 000 euros, 10 jours en février pour 500 euros, puis un seul jour en mars pour 50 euros, la moyenne mensuelle de ses salaires est de 516 euros. Alors que son indemnité chômage mensuelle devrait dépasser les 1 000 euros (il la recevra s’il a travaillé au moins 4 mois étalés sur une période de deux ans). Son revenu au chômage semble donc supérieur. Mais cette impression est un mirage.

Car le défaut du raisonnement est de faire croire que l’allocation lui sera versée pendant trois mois. C’est totalement faux. L’indemnisation chômage est versée sur une durée égale au nombre de jours travaillés (on y ajoute les week-ends). Si le salarié a réellement travaillé six semaines et un jour, il ne sera indemnisé par Pôle emploi que pendant six semaines et un jour, et pas pendant trois mois. Le montant total des allocations versées restera donc bien inférieur au montant total des salaires touchés.

Pour que le calcul ait un sens, il faudrait comparer d’un côté la moyenne des salaires – comme le font bien Pôle emploi, le gouvernement et Emmanuel Macron – et de l’autre la moyenne des allocations versées (et non la totalité). C’est ce paramètre qui est trop souvent escamoté dans le débat : si le salarié touche une allocation seulement pendant six semaines sur trois mois, il ne faut pas oublier de comptabiliser les six semaines durant lesquelles il ne touchera rien. Une subtilité qui a, semble-t-il, échappé à Emmanuel Macron.

L’assurance-chômage n’est pas « une machine à fabriquer de la précarité »
Peut-être conscients de la fragilité de ce premier argument, certains membres du gouvernement insistent désormais plus volontiers sur une autre affirmation. Qui voudrait cette fois que les règles de l’assurance-chômage sont responsables de la multiplication des contrats de travail courts. Le régime d’indemnisation serait donc responsable de la précarité des salariés.

Élisabeth Borne le répète régulièrement, par exemple le 9 juin : le système actuel est « injuste » et « maintient des centaines de milliers de travailleurs dans la précarité ». En son temps, Édouard Philippe disait la même chose, quasiment mot pour mot. Et cette affirmation est soutenue par les économistes Pierre Cahuc, Stéphane Carcillo et François Fontaine.

Les trois experts, qui travaillent régulièrement ensemble sur la question de l’emploi, défendent la réforme, comme ils l’ont rappelé dans une tribune dans Le Monde en mai dernier. Selon eux, le régime d’assurance-chômage est « devenu une machine à fabriquer de la précarité » et « ce système a favorisé l’explosion des emplois précaires ».

Traduction : les règles de l’assurance-chômage aboutiraient à subventionner indirectement des emplois courts toujours plus nombreux. Les salariés concernés par cette forme d’emploi l’accepteraient, car les allocations-chômage seraient correctes, voire avantageuses, les poussant à optimiser les règles pour y trouver leur avantage. Il serait donc légitime de durcir ces règles, afin de réduire le nombre de contrats courts.

Cette position pouvait encore passer comme plausible théoriquement jusqu’au 6 mai. Depuis, elle ne l’est plus. À cette date, la Dares, l’institut de recherche du ministère du travail, a en effet publié les travaux des quatre équipes de chercheurs qu’elle a retenues en 2018 pour plancher sur la question des contrats courts. Et leurs conclusions contredisent totalement l’hypothèse de chômeurs optimisateurs (lire la synthèse de ces publications).

Une des auteurs de ces études, la sociologue Claire Vivès, l’a rappelé récemment pour Mediapart : en ciblant les contrats courts pour s’attaquer à la précarité du monde du travail, le gouvernement fait fausse route.

Les raisons en sont nombreuses. On retiendra notamment que plus d’un tiers des personnes qui sont titulaires de contrats de travail de moins d’un mois ne sont pas inscrites comme demandeurs d’emploi. Ou que le nombre de salariés en contrat court a en fait très peu augmenté ces dernières années : c’est surtout la durée des contrats qui a diminué, faisant mécaniquement grimper fortement leur nombre.

Après avoir interrogé 103 salariés en contrat de moins d’un mois en 2019 et 2020, Claire Vivès rappelle par ailleurs cette évidence : « Les gens que le gouvernement appelle – à tort – “les permittents” sont des travailleurs, qui réfléchissent comme des travailleurs. Quand on est en contrat court, bien souvent, on n’a pas les moyens de dire non à son employeur. Et en réalité, même dans une autre situation, quel salarié a la latitude de négocier les termes de son contrat, ou sa durée ? »

Le fantasmatique chômeur « optimisateur » n’est pas la cause de l’explosion des contrats courts en France. Pas plus qu’il n’est responsable du niveau élevé du chômage (presque 5,7 millions d’inscrits en catégories A, B et C de Pôle emploi en juin). Affirmer le contraire reste une arnaque.