La psychiatrie

Médiapart - Soins psys aux détenus : un rapport et le cri d’une mère contre l’indigence des moyens

il y a 2 mois, par Info santé sécu social

22 NOVEMBRE 2019 PAR EMMANUEL RIONDÉ

La contrôleuse générale des lieux de privation de liberté publie ce vendredi un avis alarmant sur l’état des soins psychiatriques en détention. À Toulouse, une mère se bat depuis dix ans pour que son fils, souffrant de schizophrénie, puisse bénéficier d’une prise en charge ailleurs qu’en prison. Une issue illusoire, tant le secteur public de la psychiatrie est en souffrance.

Toulouse (Haute-Garonne), de notre correspondant.– « Je ne le lâcherai pas, il a le droit d’être soigné… » Angélique, la cinquantaine, réfugiée tchétchène naturalisée française en 2007, « ne supporte plus » la situation dans laquelle se trouve son fils, M., 26 ans, détenu depuis le mois de juin à la maison d’arrêt de Seysses, à côté de Toulouse. « Ça me détruit. »

Cela fait dix ans que M. fait des allers-retours entre le domicile familial, les maisons d’arrêt et les hôpitaux psychiatriques. À bien des égards, son cas illustre le « constat accablant » que dresse Adeline Hazan, la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté (CGLPL), qui jouit du statut d’autorité administrative indépendante, dans un avis sur la prise en charge des détenus souffrant de troubles mentaux rendu public ce vendredi 22 novembre.

Après que la cour d’appel a récemment aggravé sa peine, M. doit désormais purger trois ans de prison pour son implication dans une affaire d’enlèvement et séquestration. Les 16 et 17 mai, il s’était joint à deux voisins, deux frères, qui, prétextant vouloir « traquer des pédophiles », avaient piégé un sexagénaire en se faisant passer pour une fille de 13 ans sur un site de rencontre. Humilié, frappé, volé, l’homme a ensuite été entraîné dans une virée nocturne et contraint de participer à des larcins et des achats de stupéfiants. Dans l’affaire, M. a fait fonction de chauffeur. « Je ne dis pas qu’il est innocent, écrit sa mère dans un courrier adressé le 20 septembre au procureur de la République. Je dis qu’il est malade et que des bêtises, il continuera à en faire tant qu’il ne sera pas soigné. »

Arrivé de Tchétchénie en 2000, à l’âge de 7 ans, avec ses parents fuyant la guerre, M. a été victime (reconnu comme tel) de l’explosion d’AZF à Toulouse le 21 septembre 2001. Ce jour-là, il jouait dans les locaux d’une association située à quelques centaines de mètres de l’usine. Dans un rapport d’expertise produit en 2006, les médecins notent « un syndrome de stress post-traumatique » et la réactivation « des traumas cumulatifs en lien avec l’insécurité majeure vécue par cet enfant pendant la petite enfance dans un pays en guerre ».

Après avoir basculé dans la petite délinquance, il alterne les séjours en prison et dans des établissements de soins. En décembre 2018, à la suite d’actes de violence qu’il commet au sein de sa famille, un expert psychiatre le diagnostique en prise à une « psychose schizophrénique paranoïde » et « complètement envahi par le délire ». Une « mesure d’irresponsabilité pénale suite à un passage à l’acte hétéro-agressif » l’envoie passer un mois à l’hôpital psychiatrique Marchant de Toulouse.

Pour Angélique, sa mère – et tutrice depuis novembre 2018 –, M. « est irresponsable », il « doit être soigné » et sa place n’est pas en prison. Dans son arrêt du 30 octobre, la cour d’appel de Toulouse, s’appuyant sur un autre expert psychiatre, parle, elle, d’« une personnalité borderline ou pré-psychotique, avec une addiction à l’alcool et au cannabis, sans que l’on puisse parler aujourd’hui de pathologie psychiatrique avérée ». Tout en admettant que M. « présentait au moment des faits une altération de son discernement et doit bénéficier dans ces circonstances de l’atténuation de peine devant être envisagée, tel que prescrit par l’article 122 -1 al. 2 du code pénal ».

« La situation est compliquée, observe son avocat, Martin Vatinel. Les faits pour lesquels il est condamné ne sont pas anodins. Mais je reste persuadé qu’une maison d’arrêt n’est pas le meilleur endroit pour lui pour progresser et se réinsérer. Il faudrait un aménagement de peine et dans son cas, le seul qui aurait de l’intérêt serait un placement dans un hôpital psychiatrique. » Des révocations de sursis ont été prononcées, et cette perspective semble juridiquement assez éloignée.

Au-delà, elle se heurte à la pénurie de moyens de la psychiatrie publique. Le 12 novembre, un Collectif des psychiatres publics de la Haute-Garonne a adressé une lettre ouverte à la ministre de la santé Agnès Buzyn signée par 96 psychiatres sur quelque 110 travaillant dans le secteur public du département. Ils y dénoncent, entre autres, les « 3 à 4 mois d’attente pour un rendez-vous avec un psychiatre » ou encore les patients dormant « sur des chaises dans des bureaux de consultation » par manque de lits. Une situation « irrespirable et fragile » dans laquelle « des soignants pourtant très engagés » se voient dans « l’impossibilité d’accomplir leur travail ».

Alors qu’« un détenu sur quatre souffrirait de troubles psychotiques, soit huit fois plus que dans la population générale » (rappelait l’Observatoire international des prisons dans un récent numéro de sa revue associative), la situation des détenus atteint de troubles psychiatriques n’échappe pas à ce tableau désastreux. « Nous ne l’avons pas mis en avant [dans notre lettre ouverte – ndlr] parce que l’urgence, c’est d’alerter sur le risque d’effondrement de soin dans la psychiatrie en milieu libre, argumente Anne-Hélène Moncany, médecin-psychiatre cheffe du pôle psychiatrie et conduite addictive en milieu pénitentiaire de l’hôpital Marchant, et signataire de la lettre ouverte. Mais c’est lié : si ça s’effondre, nos patients seront moins bien soignés, plus à risques, et potentiellement plus susceptibles de se retrouver en prison… » Où la prise en charge de ces détenus accuse de « graves faiblesses », juge le CGLPL dans son avis de vendredi…

L’autorité administrative indépendante relève « des pathologies lourdes aggravées par l’enfermement et l’isolement, un risque de suicide accru, et des conditions de détention qui perturbent l’accès aux soins ». Elle y voit « trois facteurs principaux : la méconnaissance des pathologies affectant la population pénale, l’insuffisance des moyens institutionnels de leur prise en charge et la banalisation d’atteintes quotidiennes aux droits fondamentaux ».

À Toulouse, la maison d’arrêt de Seysses propose un service médico-psychologique régional (SMPR) de 18 lits. De son côté, l’hôpital Marchant dispose d’unités hospitalières spécialement aménagées pour les détenus (UHSA), installées dans un périmètre surveillé par l’administration pénitentiaire (huit autres HP en sont dotés en France). Soit 40 lits au total, « toujours pleins », note la médecin-psychiatre Moncany.

« Dans les UHSA, on travaille plutôt dans de bonnes conditions en termes de personnel, assure-t-elle. En revanche, à Seysses, les 18 lits du SMPR ont été mis en place à une autre époque. Aujourd’hui, la maison de détention est en surpopulation carcérale et la file active des patients s’allonge. On essaie de s’en tenir à notre mission clinique. Mais, de fait, on est souvent en tension entre deux injonctions paradoxales : faire de la place aux personnes qui ont besoin de soins, mais ne pas faire sortir les gens tant qu’ils ne sont pas correctement soignés… »

Du côté des infirmiers et personnels soignants de Marchant, qui ont mené cet été un conflit social pour alerter sur la dégradation de leurs conditions de travail, on note aussi ce que la situation comporte de risque pour eux : « En détention, les infirmiers des SMPR ont des produits sur eux qui peuvent susciter l’intérêt des détenus et sont donc censés être accompagnés quand ils circulent dans la prison. Mais ce n’est pas toujours le cas… On a posé cette question de la sécurité des collègues en CHSCT. La réponse a été que l’on devait laver notre linge sale en famille », regrettent François Ringoot et Guillaume Lahellec, infirmiers syndiqués à Sud.

Angélique qui souffre de claustrophobie depuis AZF et ne peut aller visiter son fils en prison, a appris que M. partage sa cellule avec deux autres personnes, hors SMPR donc, et qu’il ne reçoit aucun traitement.

Cet été, un codétenu lui a arraché un bout de l’oreille gauche. Selon le certificat médical délivré par le médecin de la maison d’arrêt, M. a « refusé la chirurgie ». Elle ne sait pas s’il a demandé à être soigné pour sa « maladie » mentale.

« Reconnaître sa vulnérabilité dans un milieu aussi dur que la prison, c’est compliqué, explique Loïc Brelier, aide-soignant syndiqué Sud à Marchant. Les patients psychiatriques détenus sont souvent les plus maltraités, et utilisés comme mules pour les téléphones portables, les produits, etc. » Pour lui et ses collègues syndicalistes, ce sont des places dédiées à l’extérieur des prisons qui manquent aujourd’hui. La contrôleuse générale ne dit pas autre chose. Dans son avis, elle « recommande de favoriser le développement de structures hospitalières sécurisées en lieu et place de la création de prisons médicalisées, afin d’assurer une prise en charge adaptée, y compris de longue durée, aux personnes détenues souffrant de troubles mentaux ».