Amerique du Nord

Médiapart - Trump sous le feu des critiques pour sa gestion de la pandémie

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

17 MAI 2020 PAR FRANÇOIS BOUGON

Alors que de plus en plus d’États assouplissent les mesures de confinement, le président américain se voit reprocher de ne pas présenter un plan national pour faire face au Covid-19. Certains experts craignent une nouvelle vague à l’automne.

Depuis le 8 mai, sur Times Square, l’une des places les plus emblématiques de New York, un décompte morbide interpelle les passants sur un écran géant. Son nom ? La « Trump Death Clock », le compteur des morts imputables à Trump...

À un peu plus d’un kilomètre de la célèbre Trump Tower, qui symbolise le pouvoir économique du promoteur immobilier devenu chef d’État, ce compteur veut dénoncer l’impéritie du président dans la gestion de la crise du Covid-19. Car il ne donne pas seulement le nombre total de morts dus au coronavirus (plus de 88 000 sur près de 1,5 million de cas), mais aussi celui – estimé par des modélisations de chercheurs – dû à l’inaction du président américain.

Sur le côté de l’écran, il est écrit : « En janvier 2020, l’administration Trump a été informée qu’une action immédiate était nécessaire pour arrêter la propagation de Covid-19. Selon le directeur de l’Inaid [Institut national des allergies et des maladies infectieuses – ndlr], le docteur Anthony Fauci, “il y a eu beaucoup de retard” à ce sujet. Le président Trump a refusé d’agir jusqu’au 16 mars. Les épidémiologistes estiment maintenant que si des mesures d’atténuation avaient été mises en œuvre une semaine plus tôt, 60 % des décès américains dus au Covid-19 auraient été évités. »

L’initiative vient du réalisateur Eugene Jarecki et d’un groupe d’amis. Dans un texte publié par le Washington Post et aux médias américains, il a expliqué sa démarche. « Il ne s’agit pas seulement de dire : “Vous vous êtes trompé” ou “Vous avez été mauvais, président Trump”. Il s’agit de dire : “Vous devez commencer à diriger de manière responsable” », a-t-il expliqué. Il s’est inspiré du compteur de la dette nationale présent également à New York.

Eugene Jarecki dénonce l’irresponsabilité du président. Mis au courant dès janvier de l’importance des mesures de distanciation sociale par ses conseillers ou les services de renseignements, il a minimisé la pandémie et a attendu le 16 mars pour donner des instructions à suivre, en particulier en matière de confinement et de distanciation.

Mais, souligne Jarecki, il était trop tard. Le mal était fait, même si une étude publiée la semaine dernière dans le journal Health Affairs montre que sans les mesures de confinement, 10 millions supplémentaires d’Américains auraient été contaminés. Pour rappeler aux citoyens américains la faute originelle de Trump, Jarecki a pensé à ce compteur visible à New York, « tout comme les noms des soldats tombés au combat sont gravés sur des monuments commémoratifs pour nous rappeler le coût de la guerre ». D’ailleurs, l’analogie avec la guerre du Vietnam a été relevée aux États-Unis, lorsque le nombre de morts dus au Covid-19 a dépassé celui du conflit en Asie : 58 220 personnes de 1955 à 1975, contre quatre mois pour le Covid-19.

Dans un texte publié par le site The Conversation, Shad Thielman, historien spécialiste des rites funéraires, souligne que les soldats tombés au combat au Vietnam étaient souvent enterrés dans la stricte intimité et sans aucune cérémonie publique, en raison de l’incompréhension, voire de l’hostilité du public envers le conflit. « Il en va de même pour les victimes du Covid-19. Par crainte de la contagion, les familles ne peuvent pas être présentes à l’hôpital pendant les derniers jours de leurs proches. Un secteur funéraire surchargé et les obligations de confinement signifient également que la famille et les amis ne peuvent pas enterrer ou commémorer leurs proches de manière traditionnelle, par exemple en organisant une veillée ou des funérailles. »

En tout cas, les critiques contre Trump ne proviennent pas seulement de l’opinion publique mais aussi de la propre administration. La semaine écoulée a été particulièrement significative à cet égard.

Deux auditions successives par visioconférence ont permis d’entendre, mardi, le docteur Anthony Fauci devant le Sénat (voir ici), et, jeudi (voir là), Rick Bright devant une commission de la Chambre des représentants. Ce dernier a été limogé alors qu’il dirigeait une agence fédérale chargée des traitements et vaccins contre le Covid-19. Il a déposé une plainte comme lanceur d’alerte (le Washington Post l’a publiée), affirmant avoir été démis de ses fonctions pour s’être opposé à une utilisation massive de l’hydroxychloroquine, un médicament un temps vanté par Donald Trump.

L’ancien responsable a décrit une administration en pleine impréparation. Il a raconté avoir reçu, fin janvier, un courriel d’un cadre d’une entreprise de fournitures médicales l’informant que les stocks de masques étaient au plus bas : « Il m’a dit : “On est dans la merde, le monde entier l’est, il faut agir.” J’ai transmis cette information au plus haut niveau au département de la santé et je n’ai eu aucune réponse. À partir de ce moment-là, j’ai su qu’on allait vers une crise pour nos soignants. » Tel un oiseau de mauvais augure, il a prédit pour son pays l’« hiver le plus sombre » depuis longtemps, en raison d’une possible nouvelle vague si rien n’était fait pour mieux coordonner la lutte contre la pandémie.

Pointant le manque d’organisation au sommet de l’État, il a estimé que le développement d’un vaccin efficace prendrait « plus de temps » que les 12 à 18 mois régulièrement évoqués. De plus, a affirmé celui qui a été durement attaqué par les élus républicains, l’un d’eux essayant même de le coincer sur ses jours d’arrêt-maladie, l’administration Trump ne fournit pas suffisamment d’équipements de protection au personnel soignant.

Trump a répliqué en le qualifiant de personne « aigrie et mécontente », sans répondre sur le fond. Le ministère de la santé américain l’a attaqué en l’accusant de colporter des « arguments biaisés », de contribuer à la « désinformation » et de chercher à « politiser la lutte contre le Covid-19 ».

Les démocrates essaient également d’avancer leurs propositions. Vendredi, la Chambre des représentants, où ils sont majoritaires, a adopté un nouveau plan d’aide de 3 000 milliards de dollars pour lutter contre les conséquences désastreuses de la pandémie. Il ne devrait cependant pas être approuvé par le Sénat, où les républicains dominent. Ce projet de loi comprend de nouveaux paiements directs aux Américains et près de 1 000 milliards de dollars pour les États et collectivités locales, afin qu’ils assurent les salaires des employés publics « essentiels » dans les hôpitaux, les écoles…

« Approuvez cette loi pour donner aux familles le soutien dont elles ont besoin. Il s’agit du peuple américain. Ce sont nos familles. Elles souffrent, elles ont besoin d’aide, nous avons les moyens et la possibilité de le faire », a déclaré la présidente démocrate de la Chambre, Nancy Pelosi. Un plan de relance de 2 200 milliards de dollars, complété par 500 milliards de dollars de nouvelles mesures fin avril, a été mis en œuvre fin mars. Donald Trump estime qu’il faut en voir les effets avant d’en lancer un nouveau.