Industrie pharmaceutique et biologie médicale

Médiapart - Vaccin contre le Covid-19 : les dessous de l’annonce spectaculaire de Pfizer

il y a 2 semaines, par Info santé sécu social

12 NOVEMBRE 2020 PAR ROZENN LE SAINT

Le communiqué du duo Pfizer-BioNTech a suscité un élan d’espoir mondial qui s’est répercuté sur les marchés financiers, le 9 novembre. Le jour même, le PDG de Pfizer a vendu ses propres actions pour 5,5 millions de dollars. Une confirmation de cet essai serait, certes, une bonne nouvelle. Toutefois, prudence : l’efficacité affichée de 90 % du vaccin ne signifie pas pour autant qu’il empêche le virus de circuler.

Le PDG de Pfizer a été le premier à profiter du raz-de-marée financier provoqué par l’annonce d’une efficacité à 90 % de son vaccin contre le Covid-19. Le laboratoire américain et son partenaire allemand BioNTech ont choisi la date du 9 novembre pour envoyer un simple communiqué. Les actions de Pfizer ont bondi de 15 % pour se négocier 41,99 dollars au plus haut de la séance avant de clôturer en hausse de 7,7 %. Quand leur valeur a atteint leur pic, Albert Bourla, le PDG de Pfizer, en a profité pour vendre plus de 130 000 de ses propres actions de la société, pour un montant total de 5,56 millions de dollars (4,8 millions d’euros), selon un document déposé auprès des autorités boursières américaines.

La morale de cette histoire, s’il y en a une ? D’abord, cet enrichissement personnel était prémédité : Albert Bourla avait autorisé la vente des actions dès le 19 août « à condition qu’elles atteignent un certain niveau de prix. La vente de ces actions faisait partie de la planification financière personnelle du Dr Bourla et d’un plan préétabli qui permet, en vertu des règles de la Securities and Exchange Commission, aux principaux actionnaires et initiés de sociétés cotées en Bourse de négocier un nombre prédéterminé d’actions à un moment prédéterminé », répond Pfizer à Mediapart.

Le moment prédéterminé, en l’occurrence, c’est donc la publication d’un simple communiqué de presse, et non d’une étude scientifique complète. Il donne les grandes lignes des premiers résultats préliminaires des expérimentations menées en phase finale dans cette course mondiale au vaccin contre le Covid-19. L’effet d’annonce était attendu, ainsi que ses conséquences financières. « Le jour de l’annonce, le PDG de Pfizer a vendu plus de 60 % de ses actions, il a donc personnellement gagné à publier ce communiqué ce jour-là et a profité du timing », dénonce Suerie Moon, codirectrice du Global Health Center de l’Institut des hautes études internationales et du développement (IHEID).

Ensuite, le problème, c’est qu’un effet d’annonce, par définition, se dégonfle. Faut-il voir en cette vente personnelle du PDG de Pfizer une anticipation d’une prise de conscience à venir de la toute relativité de la bonne nouvelle annoncée ? Elles sont rares, les bonnes nouvelles, en cette période de pandémie. D’où l’emballement des marchés financiers, pas seulement des cours du géant pharmaceutique et de son partenaire BioNTech, dont la valeur a pris 15 % le 9 novembre, mais aussi de l’ensemble du marché boursier.

À Wall Street, les trois grands indices ont enregistré de nouveaux records historiques en une séance et le CAC 40 a gagné 7,57 %. « Pour Pfizer et BioNTech, je n’ai pas été surprise du bond sur les marchés financiers. Leur investissement a été amorti en quelques heures. Mais je n’aurais pas pensé a priori que l’ensemble de la Bourse aurait réagi à ce point-là », reconnaît Pauline Londeix, cofondatrice de l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament.

Au-delà des résultats boursiers, le duo pharmaceutique y a clairement gagné. « Cette annonce était aussi une décision stratégique pour faire pression sur les acheteurs afin de conclure des accords. Cette pression augmente à partir du moment où le monde apprend que le vaccin peut être très efficace, analyse Suerie Moon. Ce n’est pas un hasard si dès le lendemain de l’annonce, la Commission européenne a annoncé la signature d’un accord final pour acheter le plus grand volume de vaccins que Pfizer-BioNTech ait jamais vendu à un client, 300 millions de doses. Je serais curieuse de connaître le prix d’achat de l’unité, compte tenu des soutiens financiers européens obtenus. »

En l’occurrence, la Banque européenne d’investissement a soutenu BioNTech à hauteur de 100 millions d’euros. Le gouvernement allemand lui a aussi octroyé 375 millions d’euros de soutien à la R&D et à la production. Le ministère de la santé américain a quant à lui versé près de 1,7 milliard d’euros à Pfizer pour soutenir l’entreprise dans les phases de fabrication et d’approvisionnement du vaccin, et sécuriser 100 millions de doses pour les États-Unis (lire aussi : Vaccin contre le Covid-19 : la toute-puissance de l’industrie pharmaceutique).

L’illusion d’une promesse d’immunisation contre le virus

Le vrai problème, selon Pauline Londeix, c’est qu’« on nous vend la promesse d’un vaccin pour sortir du cycle confinement-déconfinement et au final, on n’est pas sûr qu’il réponde à ce que l’on recherche : qu’il stoppe la transmission de ce virus. Les États naviguent à vue, financent la recherche et pré-achètent des doses de potentiels vaccins sans savoir s’ils tiendront effectivement leur promesse », regrette-t-elle.

Que se cache-t-il réellement derrière ce taux a priori excellent d’efficacité à 90 % ? Ce résultat se rapproche de ceux obtenus par les vaccins les plus performants comme les sérums contre la rougeole ou la rubéole et surpasse largement ceux contre la grippe saisonnière, plutôt autour de 50 %. Mais cette bulle d’espoir d’une immunisation grâce au vaccin et d’un retour à « la vie d’avant » est-elle promise à se dégonfler ?

« Cela ne signifie pas que les personnes vaccinées par le produit de Pfizer-BioNTech ont 90 % de chances en plus de ne pas être atteintes par le virus, et donc de ne pas le transmettre, ce qui permettrait d’en arrêter la circulation. On sait seulement que les volontaires vaccinés ont eu 90 % de risques en moins de développer des signes plus ou moins graves de la maladie », traduit Els Torreele, chercheuse en innovation médicale et biologiste de formation.

Ce résultat affiché ne veut donc pas dire qu’il empêche la transmission du virus avec une efficacité de 90 %, car en réalité, on ne le sait pas. « Les essais cliniques ne regardent pas l’infection mais la maladie. Ils ne vérifient pas si tous les patients sont infectés ou non par le Covid-19 mais la survenue de signes de la maladie », confirme Jean-Daniel Lelièvre, chef du service d’immunologie clinique et maladies infectieuses au CHU Henri-Mondor de Créteil.

Ceux qui sont infectés par le virus mais ne développent pas de symptômes passent donc à la trappe. Or près de 40 % des personnes testées positives au Covid-19 ne présentent pas de signes de la maladie, selon les derniers résultats de Santé publique France. Elles sont pour autant contagieuses et contribuent à faire circuler le virus. Ces porteurs invisibles du Covid-19 représentent d’ailleurs toute la difficulté à venir à bout de ce coronavirus particulièrement coriace. « Cette non-prise en compte des asymptomatiques fausse les résultats. D’autant que nous ne sommes pas encore sûrs qu’ils sont moins contagieux que ceux qui présentent des symptômes », dénonce Els Torreele.

« L’urgence c’est d’éviter l’arrivée massives de cas graves dans les hôpitaux »
Pourquoi ces asymptomatiques se retrouvent-ils dans l’angle mort des expérimentations cherchant à prouver l’efficacité des injections de Pfizer-BioNTech, comme de l’ensemble des candidats-vaccins contre le Covid-19 en phase avancée des essais cliniques, d’ailleurs ? « Cela serait très compliqué, sur plus de 40 000 personnes volontaires pour ces expérimentations, d’effectuer des tests PCR tous les deux jours pour vérifier qu’elles ne sont pas infectées par le virus. Ce serait même inimaginable. Les scientifiques vérifient alors quels sont ceux qui développent des symptômes de la maladie puis les testent pour s’assurer qu’il s’agit bien du Covid-19 », explique Jean-Daniel Lelièvre.

« La seule manière d’étudier l’infection en elle-même réside dans les challenges infectieux, tels qu’ils sont envisagés en Grande-Bretagne. Puisque l’on infecte les volontaires, il est possible de vérifier s’ils sont asymptomatiques ou s’ils développent des signes de la maladie. Mais injecter un virus pour une expérimentation alors qu’on ne dispose pas de traitement pose clairement des problèmes éthiques », rappelle l’immunologue. D’ailleurs, en France, le Conseil scientifique a émis un avis défavorable à une telle pratique.

Quoi qu’il en soit, cette ultraperformance brandie par Pfizer-BioNTech est à modérer. Leur vaccin n’est pas synonyme d’immunisation assurée de la population.

Il n’en demeure pas moins que ce taux d’efficacité, à confirmer par la poursuite des essais dans le temps, constitue une réelle avancée. Pour l’heure, il s’agit d’un résultat intermédiaire, donc.

Voici comment Pfizer et BioNTech ont procédé : depuis le 27 juillet, 43 538 volontaires ont été recrutés. La moitié a reçu le vaccin, l’autre, une injection placebo. Il a fallu ensuite attendre que, dans ce groupe, les personnes présentent des signes de la maladie et que l’on confirme qu’il s’agissait bien du Covid-19. Quand 94 volontaires sont tombés malades, les fabricants ont décidé de réaliser un bilan intermédiaire. Parmi les personnes qui ont présenté des symptômes, 90 % faisaient partie du groupe témoin ayant reçu le placebo, non protégées donc, et 10 % du groupe ayant véritablement reçu le vaccin. Ce qui amène à ce taux d’efficacité brandi le 9 novembre : les personnes recevant le vaccin ont 90 % moins de chances de tomber malades du Covid-19.

Plus l’expérience porte sur un nombre de personnes élevé, moins la marge d’erreur est grande, c’est pourquoi les autorités sanitaires prévoient un seuil minimum. Alors, les essais cliniques de Pfizer-BioNTech vont se poursuivre jusqu’à ce que 164 cas soient déclarés.

Si, par la suite, le nombre de personnes présentant des symptômes de la maladie augmentait parmi les volontaires vaccinés, le taux d’efficacité diminuerait. Cela pourrait aussi laisser penser que la protection est limitée dans le temps. Le duo pharmaceutique espère pouvoir demander une autorisation d’utilisation d’urgence à la Food and Drug Administration (FDA) la semaine du 16 novembre. Celle-ci exige que l’on attende au moins deux mois après la dernière injection du vaccin reçu par les personnes infectées avant d’examiner les demandes d’autorisation de vente, un recul minimum pour s’assurer qu’aucun effet secondaire grave n’est apparu dans ce laps de temps à la suite de la vaccination.

Interrogée par Mediapart, l’European Medicines Agency (EMA), chargée d’octroyer le précieux sésame de vente sur le Vieux Continent, affirme « ne pas avoir encore eu l’occasion d’évaluer formellement les données d’efficacité émergentes, qui n’ont pas encore été soumises par Pfizer-BioNTech ». Et ce, alors qu’elle a lancé un « examen continu » des données sur ce vaccin le 6 octobre, dans le but d’étudier au fur et à mesure les apports des essais cliniques en cours et, ainsi, de pouvoir réagir plus vite une fois la demande d’autorisation sur le marché formellement déposée.

Un vaccin testé majoritairement sur des jeunes à destination des personnes âgées et à risques en premier

Malgré ce manque de transparence, les États développent des politiques vaccinales de priorisation à la lumière de ces premiers résultats sur un possible bouclier empêchant la survenue des symptômes du Covid-19. Logiquement, ils prévoient de donner la primeur du vaccin à la population la plus susceptible de développer des formes graves de la maladie : les plus de 65 ans et les personnes présentant des signes de comorbidité comme les personnes diabétiques ou obèses.

« L’urgence c’est d’éviter l’arrivée massives de cas graves dans les hôpitaux. Puisque l’on n’arrive pas à atteindre l’immunité collective de manière naturelle, il est possible d’envisager que les jeunes puissent encore s’infecter et développent une immunité naturelle et qu’en complément, le vaccin protège les personnes à risques », projette Jean-Daniel Lelièvre.

Sauf que le vaccin n’est pas majoritairement testé sur les premières personnes ciblées, la population à risques ou vieillissante, mais sur les jeunes en bonne santé (lire aussi : Vaccin contre le Covid-19 : l’espoir faiblit, les craintes grandissent). Dans son communiqué de presse, l’alliance Pfizer-BioNTech indique seulement que « l’étude a recruté 43 538 participants, dont 42 % avaient des antécédents divers », sans que l’on sache si cela en fait des personnes à risques ou pas. Par ailleurs, son protocole d’essais cliniques ne mentionne pas non plus combien dépassent les 65 ans parmi les volontaires.

Ce trou dans la raquette de l’évaluation des produits de santé sur les personnes vieillissantes n’est pas propre au vaccin Covid-19. Elles sont généralement minoritaires dans les essais cliniques menés par les entreprises pharmaceutiques du fait des risques que cela pourrait représenter pour leur santé, mais aussi parce qu’elles pourraient faire baisser la moyenne des performances affichées.

« Quand on vieillit, on est moins apte à se défendre contre un nouveau virus : l’efficacité du vaccin peut donc être moindre », explique Marie-Paule Kieny, directrice de recherche à l’Inserm. Pour renforcer les évaluations sur les premières personnes qui devraient recevoir les injections, le comité vaccin Covid-19 qui conseille le gouvernement aurait aimé commencer en octobre ses propres essais cliniques sur 150 personnes, notamment âgées.

Sauf que « les firmes s’inquiètent d’une telle expérimentation avant de recevoir une autorisation de mise sur le marché », concède Marie-Paule Kieny, qui préside ce comité vaccin. Pour l’heure, aucune expérimentation n’est menée en France sur le candidat-vaccin de Pfizer-BioNTech. La chercheuse indique seulement que trois fabricants de vaccins contre le Covid-19 sont en « négociations avancées » pour réaliser ces études spécifiques sur une population vieillissante.

« Généralement, comme les vaccins sont moins efficaces sur les personnes âgées, on peut tabler sur 10-20 % d’efficacité en moins. C’est moins fun de dire que ça fonctionne à 70 % sur les personnes âgées, même si ce sont elles qui ont le plus besoin d’un vaccin, que d’afficher un taux d’efficacité de 90 % sur des sujets jeunes, d’autant que cela permet de faire monter la Bourse. Néanmoins, il est très peu probable que le vaccin Pfizer-BioNTech ne protège pas du tout les personnes âgées tant il semble très bien fonctionner sur les sujets jeunes », traduit le professeur d’immunologie Jean-Daniel Lelièvre.

Enfin, autre limite de ces résultats intermédiaires : ils ne portent pas non plus sur les personnes ayant déjà été infectées par le Covid-19, qu’elles aient développé des formes graves ou pas ; on ne sait donc pas encore si le vaccin empêcherait ces anciens malades de développer de nouveau des symptômes.

Par ailleurs, les conditions d’utilisation du vaccin du binôme Pfizer-BioNTech sont très contraignantes. Il doit être conservé à environ – 75 degrés Celsius. « Un vaccin contre Ebola demandait une chaîne du froid aussi exigeante. Cela a impliqué des efforts considérables et cela a coûté très cher. Réaliser une distribution globale à cette température en Afrique, ça n’est pas possible », dénonce Els Torreele, ancienne directrice de la campagne d’accès aux médicaments de Médecins sans frontières (MSF). D’autant plus que le vaccin de Pfizer-BioNTech exige d’être injecté à deux reprises, à trois semaines d’intervalle.

Autre bémol, le prix, faramineux. La dose a été vendue entre 25 et 30 dollars aux États-Unis, cela revient alors à un vaccin complet à 50, 60 dollars. Dernier frein, la disponibilité : les accords de précommandes de vaccins signés par les plus grandes puissances mondiales trustent déjà l’ensemble de la production possible d’ici à la fin 2020, soit 50 millions de doses, et une bonne partie de celles que le duo pharmaceutique prévoit de fournir en 2021, soit 1,3 milliard. Ce ne sera clairement pas un vaccin que l’on pourra déployer à large échelle dans le but de sauver les populations des pays les plus pauvres.

Reste que l’effet planétaire de cette annonce du binôme germano-américain a fait des envieux. Deux jours après, la Russie a surenchéri. Le 11 novembre, le centre de recherches Gamaleïa a communiqué sur une efficacité de 92 % de son vaccin Spoutnik-V. « Nous aimerions avoir les vrais résultats des essais menés par les Russes. Dans ceux intermédiaires publiés par The Lancet, les seuls disponibles, on a l’impression que certains graphiques sont de douteux copier-coller », met en cause Jean-Daniel Lelièvre.

La controversée revue The Lancet avait publié en septembre un article sur les premières phases d’essais cliniques sur le candidat-vaccin menés en Russie, non randomisés, donc sans groupe témoin, ce qui ne respecte pas le standard international en matière de recherche médicale.