Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Médiapart - Vaccin, passe sanitaire : scènes de la vie ordinaire dans une France fracturée

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

22 SEPTEMBRE 2021 PAR MATHILDE GOANEC

Bagarres larvées ou tensions sur la place publique, débats houleux en famille… L’instauration du passe sanitaire et la vaccination quasi obligatoire ont créé des fêlures dans une société traumatisée par plus d’un an et demi de crise sanitaire.

Nanterre (Hauts-de-Seine), Le Havre (Seine-Maritime), Paris.

L’histoire s’est déroulée le 5 septembre, sur un bout de trottoir de Nanterre, dans les Hauts-de-Seine. Michel* tracte à l’entrée du marché, un badge « Non au passe de la honte » sur le revers de sa veste. En face, une petite dizaine de militantes et militants du Parti communiste se sont installés pour vendre leurs « vignettes » pour la Fête de l’Humanité, événement majeur du PCF en Île-de-France. Très vite, le ton est monté.

« Pour nous, c’était un gars des Patriotes [le parti de Florian Philippot, très investi dans les mobilisations anti-passe – ndlr], raconte Hugo, responsable de la section du PCF de Nanterre et porte-parole de ses camarades présents sur place. Il alpaguait les passants, de manière assez agressive. Il s’est rendu compte que le passe sanitaire était obligatoire pour la Fête de l’Huma et nous a traités de “vestige stalinien au service de Macron”, de toutes sortes de noms d’oiseaux. »

« La discussion était vive mais j’étais seul et il n’y a pas eu d’invectives, plutôt un dialogue de sourds, rétorque le militant anti-passe, qui assure ne pas avoir abordé la question du vaccin. En face, c’était carrément du Véran [le ministre de la santé] ou du Delfraissy [le président du conseil scientifique] sous acide, on m’a traité d’assassin ! » Hugo n’en démord pas : la forme agressive et injurieuse, « qui se juxtapose » avec d’autres « thèmes réactionnaires », lui semble propre à l’extrême droite : « Le rapport entre l’URSS et la campagne vaccinale, faut le chercher… »

Depuis la mise en place du passe sanitaire, début juillet 2021, la stratégie vaccinale au forceps d’Emmanuel Macron semble porter ses fruits. Le cap des 50 millions de français vaccinés a été franchi, même si un noyau dur de personnes trop isolées socialement ou trop réfractaires idéologiquement résiste encore. Les manifestations contre le passe sanitaire s’étiolent depuis la rentrée, rabougries sur elles-mêmes, parfois cannibalisées par l’extrême droite.

Mais loin des fanfaronnades du gouvernement ou des vociférations des « anti », de multiples micro-fractures perdurent. Michel l’admet, il adore le débat et tente de convaincre partout et tout le temps du bien-fondé de son combat. Et ses autocollants anti-passe sanitaire venaient bien d’une des manifs du samedi, à Paris, sous le haut patronage de Florian Philippot. « Je défile là parce que je crains la bagarre avec la police chez les gilets jaunes. Mais je n’ai rien d’un mec d’extrême droite, je serais même plutôt tendance Mélenchon ou Fakir politiquement, et mon père a voté communiste toute sa vie, j’ai gardé religieusement sa médaille de la CGT. »

Mais sur le marché de Nanterre, la situation finit par dégénérer : un jeune homme déboule, demande à Michel de dégager, se jette sur lui. Quelques côtes douloureuses, une arcade sourcilière en sang, l’homme aux autocollants finit à l’hôpital, persuadé d’avoir été attaqué par un « nervi des communistes ». Il a depuis porté plainte. « La société devient folle. Je crois qu’on est en train de vivre une sorte de guerre civile larvée, encouragée par Macron, qui doit se frotter les mains », explique-t-il, en citant l’un de ses livres de chevet, La Stratégie du choc, de Naomi Klein.

Au PCF de Nanterre, on assure ne pas connaître l’homme ayant agressé Michel et l’histoire est jugée anecdotique. « Dans certains quartiers très populaires de Nanterre, il y a une distance vis-à-vis de la campagne vaccinale, constate Hugo, qui n’atteint jamais un tel degré d’animosité. » Le parti assume par ailleurs sa ligne : « Nous sommes persuadés qu’il y a besoin de mener une campagne vaccinale ferme. Pour autant, le gouvernement a pris ce problème en le brutalisant, avec arrogance, refusant de considérer les gens comme des adultes doués de raison. Et donc oui, ça ne marche pas toujours très bien. »

Loin de Nanterre, au Havre, ville haute, septembre s’est déjà bien installé. La petite pharmacie de la députée Agnès Firmin-Le Bodo occupe un coin de rue, dans le quartier du Bois-au-Coq, où les pavillons, plus ou moins cossus, voisinent les immeubles HLM. Plusieurs dizaines de personnes vont défiler dans l’officine au cours de la journée pour se faire tester, quelques-unes sautant aussi le pas de la vaccination. « Allez, à la guerre comme à la guerre ! », lance joyeusement la pharmacienne, avant d’injecter une première dose de vaccin à une dame de 87 ans, qui jusque-là hésitait mais est venue, « poussée » par ses enfants.

La députée (ex-LR, membre d’Agir, adjointe au maire du Havre jusqu’en 2017) a tenu depuis le début de son mandat à garder un peu de temps pour son travail de pharmacienne, activité qui s’est sérieusement intensifiée depuis le début de la crise sanitaire. « C’est la première fois que mes deux vies se télescopent autant, explique Agnès Firmin-Le Bodo. C’est une bonne chose. D’ici, on a pu relayer les problèmes du terrain. Nous avons par exemple été les premiers à lancer la vaccination sans rendez-vous, pour passer à l’acte dès que la personne est décidée. »

Dans l’arrière-boutique, des cartons s’accumulent, le bureau de la patronne a été transformé en salle de test et les piqûres se font dans le petit local servant à stocker le matériel orthopédique, porte fermée. « Avec toute cette histoire, on n’a plus le temps de ranger… » Dans un coin, un ordinateur en haut d’une pile instable de documents sert de fil tendu avec l’Assemblée nationale et le tumulte politique parisien.

Mais depuis quelques jours, les échanges se tendent un peu dans l’officine havraise. Le passe sanitaire s’est imposé à presque chaque endroit de la vie sociale, le vaccin devient obligatoire pour plusieurs professions, les tests d’ici trois semaines seront payants. « Ce matin, une cliente m’a expliqué qu’elle commençait à économiser pour se payer les tests, raconte la pharmacienne. Je lui ai reparlé de la possibilité du vaccin, mais je n’y crois pas trop… »

Il y a ceux qui hésitent, et qui vont céder parfois parce que je les connais depuis toujours, et d’autres davantage anti-système. Je ne me bats pas à chaque fois.
Agnès Firmin-Le Bodo

Corinne, une petite dame chétive, qui passe une fois par semaine avant d’aller voir sa mère en Ehpad, explique qu’elle n’aura aucun moyen de payer par la suite une telle dépense. Pour autant, hors de question de se faire vacciner. « Je suis très croyante. Un ami m’a dit qu’on trouvait du sang de bébés avortés dans le vaccin, je n’en veux pas. » Agnès Firmin-Le Bodo lève les yeux au ciel.

Benoît Toussaint est installé, la tête légèrement penchée en arrière, dans la salle de test. Il a reçu ce matin un appel de la pharmacie, sa femme s’est révélée positive au Covid-19. Toute la famille, non vaccinée, passe tour à tour. Sandra, l’une des employées de la pharmacie, se réjouit d’avoir interrompu « ce mini-cluster » en testant tout le monde et rappelle dans la foulée que la vaccination est toujours possible et sans rendez-vous, « sans forcer ».

Mais Benoît ne veut pas d’une injection « à refaire tous les six mois ». Cet employé d’un bureau d’études veut attendre un procédé plus efficace « contre tous les variants ». Il confirme cependant que la situation devient difficilement tenable sans passe sanitaire, pour ses deux adolescents notamment. « Ils adorent le sport, on n’a pas pris de licence pour cette année, c’est dur pour eux. Ma fille est en classe européenne, on va le lui réclamer pour les voyages scolaires… Pour eux, on va peut-être lâcher. »

L’homme évoque avec davantage de colère dans la voix la grand-mère de sa femme, non vaccinée à 97 ans, et qui se retrouve « mise à l’isolement, dans sa chambre, avec un plateau à l’heure des repas », en maison de retraite. « C’est inadmissible. Moi, je peux cesser d’aller au café mais pour elle, il est où le choix ? » Mais il assure : « Ici, je ne me sens pas stigmatisé. » Agnès Firmin-Le Bodo s’efforce de ne pas juger mais émet quand même des doutes quand on lui parle « du choix de la vaccination » : « Typiquement, une maison de retraite est un habitat collectif, qu’on le veuille ou non. Celui qui restreint nos libertés, ce n’est pas le vaccin, c’est le virus. »

Parfois, la situation s’envenime. « On arrive à la dernière tranche, les plus réfractaires ou les plus isolés, poursuit Agnès Firmin-Le Bodo. Il y a ceux qui hésitent et qui vont céder parfois parce que je les connais depuis toujours, et d’autres davantage anti-système. Je ne me bats pas à chaque fois. » Récemment, trois jeunes gens sont venus se faire tester ensemble pour pouvoir entrer dans leur salle de sport. L’un d’entre eux s’est révélé positif au Covid, les deux autres cas contacts. « Je leur ai demandé de rester chez eux, ils m’ont ignoré, j’ai fini par déchirer leur passe sanitaire ! », confesse la pharmacienne.

Un samedi soir, Agnès Firmin-Le Bodo a fermé boutique un peu en catastrophe, après un échange violent avec un client, venu se faire tester à 18 heures, « sans carte Vitale, sans un bonjour, sans un merci ». Le noir et blanc, le « binaire », dit la pharmacienne, s’étend partout : « Sur les réseaux sociaux, où je suis une politique publiquement pro-vaccin, je peux en prendre aussi plein la figure. »

Zineve Berkane sort de la pharmacie après avoir reçu sa première dose de vaccin. Cette femme de ménage, qui a perdu son travail au début de la crise sanitaire en raison de la fermeture des immeubles de bureaux, avoue avoir cédé à contrecœur : « Je dois me faire opérer, mais l’hôpital exige le passe sanitaire. J’ai peur de mourir à cause des effets secondaires du vaccin mais je n’ai pas le choix. » Élodie, la seconde employée de la pharmacie du Bois-au-Coq, considère que « ceux qui viennent à reculons, le plus souvent, ne comprennent tout simplement pas le fonctionnement du vaccin ». Élodie sait de quoi elle parle : elle tente depuis des semaines de convaincre son propre frère et sa belle-sœur.

Du débat à la peur de « perdre » des proches

Dans les familles les plus attachées au débat d’idées, l’instauration du passe sanitaire a pu semer le trouble, provoquer discussions ou même fâcheries. C’est le cas de Sarah, 22 ans, étudiante en journalisme à Paris, qui « s’entend en général hyper bien » avec Robin, 28 ans, le compagnon de sa sœur Léa. Mais dans ce clan où « l’on n’évite jamais un sujet houleux », le passe sanitaire a fait l’effet d’une douche froide.

Sarah et Robin acceptent d’en rediscuter avec Mediapart comme témoin, à l’occasion d’une visio, un dimanche soir de ce même mois de septembre. Sarah répond en marchant à la nuit tombée, son téléphone à la main. Robin est au chaud, chez lui, devant son écran d’ordinateur à Paris.

Le jeune homme insiste d’entrée de jeu. Il se dit très au clair sur les bienfaits du vaccin pour les formes graves – « il n’y a pas de débat là-dessus », mais très choqué par la gestion de la crise sanitaire et le « deux poids deux mesures du passe sanitaire ».

Il essaye de convaincre sa belle-sœur : « Les chiffres et l’exemple d’Israël montrent que le virus continue de circuler. Mais on continue de tout miser sur la vaccination ! Le passe, c’est le ticket d’or qui t’autorise à faire ce que tu veux ! Au contraire, si tu refuses le passe, alors même que tu restes chez toi et que tu fais gaffe, on te traite comme un paria. »

À l’écouter, Sarah s’agace : « Mais toi, Robin, tu as le choix, tu es très casanier, tu travailles depuis chez toi. Moi, je suis étudiante et j’ai vécu de manière très douloureuse ces derniers mois. La vaccination ne règle pas tout, mais refuser de faire ce simple petit truc me semble un peu nombriliste. »

Des débats les ont déjà opposés, sur la procréation médicale assistée (PMA) par exemple, mais jamais avec une telle intensité. Robin veut examiner la dimension « politique » de l’affaire, Sarah remet en cause ses certitudes sur un « virus qu’on connaît très mal et contre lequel le gouvernement fait comme il peut ».

Elle entre dans la gare pour venir me chercher, sans masque, j’avais honte...
Tristan

Entre Sarah et Robin, le dialogue existe encore. Pour Tristan, ingénieur vivant à Paris, la possibilité d’un échange serein devient chaque jour qui passe plus hypothétique. Sa mère, qui vit dans le sud de la France, a « totalement vrillé » depuis le début de la crise sanitaire. Premier confinement, première dispute : « Elle a commencé par me dire que le confinement était une pure idéologie. Cela m’a mis en colère qu’elle torde ainsi le sens des mots. »

Depuis, sa mère, « gentiment anti-vaccins à la base », transformée en fan absolue de Didier Raoult, milite sans relâche contre la vaccination et le passe sanitaire, bombardant son entourage d’infos par tous les canaux, repostant à longueur de journée des messages de la plateforme internet controversée reinfocovid.fr (lire cet article de Libération sur sa composition), entraînant dans son sillage sa fille, son beau-frère, son neveu. « Pour elle, le Covid est une grippette, elle ne croit absolument pas dans les chiffres officiels. Moi, en face, je passe pour un mouton, un suppôt macroniste. »

Le fossé, pour Tristan, se creuse chaque jour davantage. Après plus d’un an sans se voir, le fils est enfin allé rendre visite à sa mère, pendant les vacances d’été. « Elle entre dans la gare pour venir me chercher, sans masque, j’avais honte. On arrive à la maison, elle ne parle que de ça, tout le temps devant son ordinateur, c’est de l’obsession. »

Mais si la peine de Tristan est si grande, c’est que sa mère a été « son lien », sa porte d’entrée sur le militantisme, la force des mots, l’information, la politique : « C’est ma mère qui m’a acheté mon premier numéro du Monde diplo. On s’est abonnés ensemble à Mediapart. C’était une grande fan de Mermet, sur France Inter… Nous avons marché tous les deux contre les OGM, dans le Larzac et en Allemagne. Pour elle, ces luttes sont les mêmes que celles qu’elle mène aujourd’hui. »

En colère contre cette mère qu’il ne reconnaît plus et qu’il craint de perdre, Tristan en veut aussi à « ceux qui capitalisent » sur les angoisses générées par la crise sanitaire, alimentées par les errances du discours officiel. « La déclaration de Sibeth Ndiaye, ma mère s’en souvient, ce qu’Agnès Buzyn a dit ou fait aussi. Finalement, elle trouve à piocher partout parce que la stratégie portée par l’exécutif n’a pas été du tout cohérente. Or, c’est le propre du complotisme de s’appuyer sur des morceaux de vérité pour prospérer. »

Sa mère n’a pas désiré témoigner, peu désireuse d’épiloguer sur « des divisions familiales ». Elle a terminé son message à son fils par un « Je vous aime ».