Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Médiapart - Vaccination, réanimation : les soignants de Cayenne sous tension

il y a 2 mois, par Info santé sécu social

26 SEPTEMBRE 2021 PAR MARION BRISWALTER (GUYAWEB)

Le ministre des outre-mer, Sébastien Lecornu, a annoncé samedi à Cayenne des assouplissements du passe sanitaire en Guyane et ailleurs. Des professionnels de santé ne cachent plus leur inquiétude face à la montée de l’agressivité des familles et des anti-vax à leur encontre.

Cayenne (Guyane).

Le secteur Covid du service de réanimation est plongé dans un grand calme. Hormis les bips de surveillance de l’état de santé des patients, ce service de soins intensifs du centre hospitalier de Cayenne (CHC) paraît quasi figé. Mais pas pour longtemps, car l’entrée d’un patient atteint du Covid-19 amené par le service mobile d’urgence et de réanimation (Smur) dans un état de santé très détérioré vient relancer les équipes. « On est exténués », témoigne Christiane, une infirmière.

Dans ce service, une partie des patients est plongée dans un coma artificiel. Les autres attendent, raccordés à un respirateur. Attendent de vivre, attendent de mourir. « Une patiente que j’ai admise il y a quelques jours est morte mardi. Je ne m’en suis pas encore remise. Les décès sont plus nombreux que d’habitude, ce n’est pas facile [à encaisser – ndlr] », confie Christiane sous son masque. L’équipe est jeune et dynamique mais forcément fatiguée. « On nous parle de quatrième vague, mais pour moi, on n’est jamais sortis de la première vague en fait », témoigne à son tour Thomas, collègue infirmier.

Ces jours-ci, « vingt-cinq à trente patients sont admis quotidiennement » au centre hospitalier de Cayenne, explique le Pr Jean Pujo, du service des urgences. « On a triplé les lits en réa mais on se situe sur un plateau haut constant depuis un an et demi. Ici il n’y a pas de pic épidémique. Je dirais qu’au lieu d’avoir une vague type “tsunami”, ici c’est plutôt une marée d’équinoxe, et comme il n’y a pas assez de lits, qu’il y a une défaillance du système privé de santé et moins de médecins généralistes qu’ailleurs, la situation est compliquée. Et dans le même temps, il y a des équipes hospitalières qui sont à flux tendu depuis un an et demi et qui acceptent de moins en moins de travailler dans ces conditions-là et ça, ça pose souci. »

Ce samedi matin, à l’unanimité, les cadres de santé que nous rencontrons ne cachent pas leur malaise et leur inquiétude, profonds, face à la montée de l’agressivité à l’égard des personnels soignants, personnels hospitaliers ou professionnel·le·s de la vaccination. « Le personnel hospitalier vient travailler la peur au ventre, rapporte Christiane Vanessche, coordonnateur des soins au CHC. Il y a des rivalités entre personnels vaccinés et les non-vaccinés. Cette dualité est extrêmement préoccupante », poursuit la cadre, qui cite la vague d’« arrêts maladie » en cours à l’hôpital, atteignant aujourd’hui un personnel sur cinq, et qui serait notamment due à cette crainte qu’éprouvent certain·e·s agent·e·s.

« La population en a maintenant assez [des mesures de semi-confinement – ndlr], je le comprends. Mais il y a pas mal d’incivilités contre les personnels qui sont l’effet de ce ras-le-bol de la population », retient le Pr Pujo.

« Il n’y a pas de clan ici entre les soignants vaccinés ou non, par contre il y a beaucoup d’incompréhension de notre travail de la part des familles des patients, témoigne pour sa part l’équipe d’un des secteurs de réa-Covid au CHC. Les familles ne nous font pas confiance et ça, ça crée beaucoup de tensions entre elles et nous, et entre le personnel lui-même », relate Christiane. « Les gens ne cherchent pas à savoir ce que nous faisons. Ils arrivent avec ce qu’ils ont entendu sur les réseaux sociaux et qui dit que nous soignons mal les patients », regrette Ginèse, aide soignante en réa-Covid.

Même sentiment de solitude chez celles et ceux qui vaccinent. « On se sent un peu seuls car on a du mal à déceler – en dehors des messages que passent les autorités sanitaires – une parole publique qui incite à venir se faire vacciner. C’est un choix assumé des autorités politiques, mais nous, on se sent isolés », déplore Guillaume Icher, responsable du vaccinodrome de Cayenne. Et au vaccinodrome de Cayenne justement, la solitude est telle que, selon Guillaume Icher, la campagne vaccinale est en plein « crash » : « On est à 10 % de nos capacités journalières. On ne reçoit que 60-70 personnes par jour. C’est le taux le plus bas qu’on ait jamais enregistré. »

« Alors, notre philosophie c’est d’essayer de discuter avec les gens qui viennent, surtout s’ils ont des doutes, des a priori. On discute et souvent on arrive à convaincre ces patients-là, qui, de retour chez eux, pourront dire à leur entourage que “oui” la vaccination s’est bien passée, que “oui” on accueille bien les gens … », continue le responsable du centre de vaccination, qui condamne aussi fermement les « critiques » nourries par les anti-vax à l’encontre des personnels de la vaccination.

Pas d’embellie dans un horizon proche
Interrogé samedi par Guyaweb sur cette absence de parole politique publique pour condamner les actes d’incivilité et d’intimidation des professionnels de santé, le sénateur Georges Patient nous répond : « Moi je soutiens, je fais mon travail. Si le personnel constate ça, c’est qu’ils doivent le ressentir mais ils ne doivent pas s’arrêter à ça. La priorité pour eux [sic], c’est de continuer à soigner. Nous, on fait le maximum pour l’assistance, pour que les concours qu’ils sollicitent leur soient apportés. »

Et Gabriel Serville, président de la CTG ? « On a déjà signé deux motions dans lesquelles je demandais à ce que tous les avis soient respectés, que la liberté de chacun de faire ou de ne pas faire soit respectée. » Mais concernant l’indigne délogement de la Croix-Rouge à Cayenne, lundi dernier, par des anti-vax ? « Il n’y a pas eu de réaction de ma part car on était pris dans une tourmente, on avait des choses à faire avec l’assemblée plénière, la commission permanente. Mais ma position est claire : les actes de violence de cette nature, je les ai déjà condamnés, dénoncés. Ce sont des pratiques que je ne vais pas tolérer. »

« Il y a toutes les raisons d’être inquiets, car le taux de protection par la vaccination est trop faible », a exprimé de son côté le ministre des outre-mer, Sébastien Lecornu, samedi matin devant la presse, lors d’un déplacement au centre hospitalier de Cayenne.

« L’avenir du territoire m’inquiète parce que là où la vie redevient normale dans d’autres territoires, en Guyane, on maintient les exceptions avec des restrictions de liberté, des couvre-feux […]. La finalité, c’est pas d’avoir 8 000 lits de réa mais que les gens n’aillent pas en réa. Trois semaines en réa, intubé, avec un accompagnement médicamenteux lourd et traumatisant, ce n’est pas une fin en soi. La vaccination empêche les formes graves, et dans un territoire où il y a du diabète, de l’obésité, le virus frappe et touche des gens plus jeunes qu’avant. C’est une épidémie de gens non vaccinés. » Une épidémie qui s’étend aussi aux enfants, puisque le CHC vient d’ouvrir un secteur de pédiatrie Covid.

Pour apaiser les esprits, le ministre a cependant annoncé que l’instauration du passe sanitaire et les sanctions chez les soignants non vaccinés allaient dès maintenant faire l’objet d’une adaptation spéciale, plus souple, dans les outre-mer et en Guyane.

Cet article est paru samedi 25 septembre sur le site de notre partenaire Guyaweb, journal indépendant implanté de longue date dans le paysage médiatique guyanais, engagé dans le débat démocratique et la défense de l’intérêt général.