Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Médiapart - Variant anglais : à Dunkerque, « l’Etat ne nous écoute pas, il a ses dogmes »

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

25 FÉVRIER 2021 PAR CAROLINE COQ-CHODORGE

Dans cette ville maritime, le variant anglais du Covid-19 est dominant et l’épidémie hors de contrôle. Le maire Patrice Vergriete raconte le refus du gouvernement de prendre des mesures mi-février, puis sa décision unilatérale de confiner le week-end, deux semaines plus tard.

Dunkerque (Nord) connaît le plus haut pic épidémique en France : 901 cas pour 100 000 habitants, une incidence comparable à celle qui a plongé la Grande-Bretagne dans le chaos en début d’année. Le variant anglais est en cause : il est repéré dans 71 % des tests criblés dans la commune flandrienne.

Le ministre de la santé, Olivier Véran, s’y est finalement déplacé mercredi 24 février et y a annoncé la décision de confiner Dunkerque le week-end, à la suite de Nice. Seuls les déplacements essentiels seront autorisés et ils seront limités à un rayon de cinq kilomètres. Le gouvernement impose ses décisions, alors qu’il a refusé, deux semaines plus tôt, la demande des maires de fermer les collèges et les lycées une semaine avant les vacances. Récit du maire, le divers gauche Patrice Vergriete.

Quand avez-vous pris conscience du pic épidémique à Dunkerque ?

Patrice Vergriete  : Il y a environ deux semaines et demie, je m’aperçois que le taux d’incidence est deux fois plus important dans ma ville que dans le reste de la région : 485 cas pour 100 000 habitants ! Pourtant, il ne se passait rien de particulier dans ma ville. J’obtiens aussi une indiscrétion de l’agence régionale de santé : le taux d’incidence s’explique par le variant britannique, six fois plus présent à Dunkerque qu’au niveau national.

Le 10 février, je décide d’alerter ma population, avec une vidéo tournée à l’hôpital de Dunkerque. Je dis aux habitants que 57 patients sont hospitalisés pour un Covid grave, que neuf sont en réanimation, dans un service saturé, que dix patients ont déjà été transférés dans d’autres hôpitaux le week-end précédent, faute de place. Je leur demande de faire preuve de responsabilité en respectant les gestes barrières et en évitant les regroupements.

Le lendemain, l’agence régionale de santé des Hauts-de-France confirme dans un communiqué mes informations. Il y a déjà un dysfonctionnement : alerter sur la situation sanitaire ne relève pas de ma responsabilité.

Nous sommes à l’époque du carnaval, les « chapelles privées », ces fêtes clandestines organisées à domicile, sont parfois mises en cause. Qu’en pensez-vous ?

Je connais ma ville, ces rumeurs sont fausses. Elles sont aussi dangereuses, car elles donnent l’impression que le phénomène est dunkerquois, que nous sommes spéciaux, irresponsables. Nous sommes en réalité les victimes de ce nouveau variant très contagieux, une belle cochonnerie.

Les clusters se sont multipliés, dans tous les lieux où il y a des regroupements : le commissariat, le tribunal, des entreprises. Dans les écoles primaires, dans la semaine du 14 février, 10 % des classes étaient fermées. Il y a une preuve, hélas, que le phénomène n’est pas dunkerquois : les territoires voisins sont touchés à leur tour, l’incidence monte dans toute la région.

Pourquoi avoir alors demandé à l’État la fermeture des collèges et des lycées ?

On s’est d’abord réuni, à vingt maires de la communauté d’agglomération. On s’est entendu sur une campagne de prévention « zéro regroupement, zéro rassemblement ». On se dit alors que ce n’est pas logique de communiquer ainsi si les collèges et les lycées restent ouverts. C’est ce que disent nos habitants, ce que me rétorque par exemple le président d’un club de foot qui veut organiser un repas avec cent gamins. On demande donc au préfet que les cours dans le secondaire passent en distanciel la semaine précédant les vacances. Mais le préfet refuse catégoriquement : les écoles ne ferment pas, c’est un dogme !

Le mercredi, j’en parle avec Olivier Véran et Jean-Michel Blanquer et j’ai droit au même discours : on ne ferme pas les écoles en Moselle, donc on ne les ferme pas à Dunkerque. Ils m’affirment qu’il y a des études qui prouvent que la fermeture des écoles est plus préjudiciable. Mais c’était une fermeture de deux jours, pour faire passer un message fort à la population ! Notre campagne de prévention s’est finalement limitée à quelques messages dans la ville et sur les réseaux sociaux. Elle n’a pas vraiment porté.

L’État est-il à vos yeux responsables de la situation épidémique actuelle ?

Nous avons aujourd’hui une incidence de 901 cas pour 100 000 habitants, elle a presque doublé en deux semaines, elle est bien supérieure à celle de Nice. À l’hôpital, ce ne sont plus 10 patients qui ont été transférés, mais 57. Nous n’avons pas été écoutés par l’État au moment où la prévention pouvait encore fonctionner. Finalement, l’État décide de restreindre nos libertés.

Pour faire de la prévention, la venue du ministre, le battage médiatique ne suffisent pas. Il faut s’appuyer sur les acteurs de terrain, les éducateurs sportifs, les employeurs du territoire, le monde associatif. Nous les maires pouvons faire ce travail. Mais l’État n’attend rien de nous, il ne nous écoute pas, il a ses dogmes.

Face à la diffusion de ces variants, la décision de reconfiner, au niveau local comme national, n’est-elle pas trop tardive ?

Une décision de reconfinement touche au fondement même de la démocratie, elle ne peut pas être prise à la légère. Heureusement que l’État hésite ! Il devrait toujours préférer la conviction, l’éducation populaire. Emmanuel Macron lance un défi aux youtubeurs sur les gestes barrières, c’est très bien ! Mais il y a aussi 30 000 maires prêts à se mobiliser.

Comment réagissent les habitants de votre ville à ce reconfinement le week-end ?

La population n’est pas homogène. La majorité ressent une vraie lassitude. Les gens en ont marre du stop-and-go, des mesures de restriction. Leur frustration monte avec les beaux jours. Mais un gros tiers de la population est terrorisée et attend plus de sévérité. Quant aux soignants, et ceux qui sont proches d’eux, ils sont épuisés par ce virus, cela devient très difficile, douloureux.