Politique santé sécu social de l’exécutif

Médiapart - Pour la jeunesse, Macron continue de proposer une politique de rustines

il y a 3 jours, par Info santé sécu social

10 FÉVRIER 2021 PAR ELLEN SALVI

La précarité de plus en plus visible des jeunes bouscule les rangs macronistes. Entre mesures d’urgence et recyclage de promesses de campagne, l’exécutif tente de se tirer d’une situation devenue très politique, à l’approche de la présidentielle.

Les questions se multiplient à mesure que les files d’attente s’allongent. Depuis plusieurs jours, les images d’étudiants attendant de recevoir une aide alimentaire ravivent les promesses passées – et parfois non tenues – d’Emmanuel Macron. Les membres de la majorité et du gouvernement qui s’époumonent depuis quatre ans dans l’espoir d’un « rééquilibrage politique » n’attendent désormais plus grand-chose des quelques mois qui les séparent de la présidentielle de 2022. Mais ils continuent toutefois de donner de la voix face à un président de la République persuadé qu’aucun de ses prédécesseurs n’a fait autant que lui « en matière sociale ».

En fin de semaine, l’Élysée a programmé deux déplacements du chef de l’État sur la thématique de « l’égalité des chances » : le premier à Nantes (Loire-Atlantique) pour promouvoir la diversité des recrutements dans la fonction publique ; le deuxième pour lancer, depuis le siège parisien de la Licra, la plateforme nationale de signalement des discriminations qu’il avait annoncée sur Brut, début décembre. Pour préparer cette « séquence », selon le jargon de la communication politique, Gabriel Attal, le porte-parole du gouvernement, a martelé dans Le Monde la nécessité de renforcer ce type de mesures afin d’« être fidèle aux engagements de 2017 ».

Pour la énième fois. Car on ne compte plus le nombre de rappels à l’ordre, de cris d’alarme ou de simples regrets, distillés depuis quatre ans dans la presse, sous forme de confidences de moins en moins anonymes. Beaucoup des députés La République en marche (LREM) qui se demandaient, dès le début du quinquennat, où avait bien pu passer le fameux « en même temps » de la majorité ont fini par quitter ses rangs. Ceux qui sont restés n’en sont pas moins déçus, mais tentent tout de même de pousser leurs derniers pions. « Le compte n’y est pas, regrette Pierre Person, ex-numéro 2 du parti présidentiel. On manque clairement de radicalité dans l’approche. »

Avec quatorze de ses collègues députés, dont la présidente déléguée du groupe parlementaire Coralie Dubost et le vice-président de l’Assemblée nationale Hugues Renson, l’élu a adressé, le 6 février, un courrier à Jean Castex (voir sous l’onglet Prolonger), contenant 13 propositions « qui corrigeraient des inégalités structurelles ». Parmi elles : la mise en place du Revenu universel d’activité (RUA), promesse de campagne d’Emmanuel Macron, tombée dans l’oubli de la crise sanitaire. Cette fusion des minima sociaux, mettant sur le même plan un certain nombre d’aides sociales, sous condition d’activité, inquiétait déjà une partie des acteurs de terrain.

Mais pour Christophe Robert, délégué général de la Fondation Abbé Pierre, le chantier du RUA avait au moins l’intérêt de prendre en compte les jeunes, puisqu’il était question d’élargir le dispositif au moins de 25 ans qui, sauf exception, ne sont pas éligibles au Revenu de solidarité active (RSA). Ces mêmes jeunes qui font aujourd’hui la queue devant les banques alimentaires et que le gouvernement promet d’aider, notamment en élargissant la Garantie jeunes, créée en 2013. En novembre dernier, Jean Castex avait annoncé que le nombre de bénéficiaires de ce dispositif allait passer de 100 000 en 2020 à 200 000 en 2021, information désormais répétée en boucle par ses ministres.

On est pourtant bien loin des 500 000 bénéficiaires promis par le président de la République, en septembre 2018, au moment de la présentation de son plan de lutte contre la pauvreté. « Ce n’est pas le Nirvana », reconnaît Pierre Person, qui regrette « le petit manque d’ambition » du gouvernement et des services administratifs sur le sujet. « Dans le moment qui est le nôtre, je suis même étonné qu’ils n’aillent pas plus loin, dit-il. Les propositions qui sont faites sont des mesurettes. Il n’y a rien de systémique. Or les dispositifs sparadraps, sur le court terme, ne suffisent pas. » C’est pourtant le seul moyen qu’a trouvé l’exécutif pour se tirer d’une situation devenue très politique.

Car derrière les débats autour de la Garantie jeunes et du RUA, ressurgissent ceux, plus anciens, qui entourent l’ouverture du RSA aux moins de 25 ans. Un nouveau droit réclamé de longue date par de nombreuses organisations de jeunesse, mais aussi des personnalités politiques et des représentants syndicaux et associatifs, aujourd’hui réunis en collectif, auxquels Emmanuel Macron oppose un veto absolu. « Je ne suis pas un grand fan de cette option », avait-il confirmé auprès de Brut, expliquant que « dans notre société, le grand défi que l’on a, c’est un rapport au travail » et vantant des dispositifs comprenant « dès le début, un contrat de responsabilité ».

Le chef de l’État véhicule un discours lui aussi ancien, pour ne pas dire éculé, qui laisserait penser que l’ouverture du RSA aux moins de 25 ans favoriserait, dès la majorité, un prétendu « assistanat », celui-là même que le président Les Républicains (LR) de la région Auvergne-Rhône-Alpes Laurent Wauquiez qualifiait en son temps de « cancer ». « Comme si, nous, on ne pensait pas à la formation et à l’accès à l’emploi… », s’agace Christophe Robert de la Fondation Abbé Pierre. Avec le temps, ce préjugé s’est imposé à droite comme une évidence, jusqu’à constituer l’essence même du macronisme. « Protéger les plus faibles, ce n’est pas les transformer en mineurs incapables, en assistés permanents de l’État », arguait Emmanuel Macron dès juillet 2017.

Depuis lors, ce schéma de pensée n’a plus jamais cessé de transpirer au travers des expressions présidentielles, des « premiers de cordée » au « pognon de dingue », en passant par le « je traverse la rue et je vous trouve un travail », lancé à un jeune horticulteur au chômage, en septembre 2018. « C’est le propre de l’éthique libérale, indiquait à Mediapart le sociologue Vincent Tiberj, au début du quinquennat. On est dans une logique d’individus, qui reconnaît éventuellement les carcans sociaux, mais ne remettra pas en question les mécanismes de la domination collective. » Avant d’ajouter : « Tout le problème du pouvoir macronien, c’est le manque de discours global. Le gouvernement empile des mesures qui ne font pas système. »

Pierre Person ne dit pas autre chose lorsqu’il décrit « le problème de la start-up nation » : « Trop souvent, on pense qu’il faut le vouloir pour le pouvoir. Mais ce n’est pas vrai de dire que les individus sont tous égaux et qu’il suffit de “prendre son risque”. » Le député LREM estime encore qu’« on s’oppose au RSA jeunes pour de mauvaises raisons, des raisons dogmatiques ». Pour autant, « le débat est mal emmanché », d’où sa proposition alternative de relancer le RUA. C’est aussi l’option choisie par sa collègue de banc Claire Pitollat, coautrice avec l’actuel maire socialiste de Nancy (Meurthe-et-Moselle) Mathieu Klein, d’un rapport sur « l’accompagnement des bénéficiaires du RSA ».

« Il serait temps de savoir si on va voter ou non une loi sur le RUA », affirme l’élue des Bouches-du-Rhône, opposée elle aussi à la mise en place d’un RSA pour les moins de 25 ans. « Nous avions discuté de ce sujet en commission des affaires sociales l’année dernière, lorsqu’il avait été relancé par Stanislas Guerini [le délégué général de LREM l’avait évoqué dans un entretien accordé au Monde – ndlr], mais nous étions tous tombés d’accord pour dire qu’il y avait d’autres solutions pour aider les jeunes », rappelle-t-elle. L’accentuation de la crise ne l’a pas fait changer d’avis : « Il vaut mieux utiliser ce qui existe plutôt que de brandir une demi-mesure qui mettrait du temps à être mise en place. Pour aller vite, c’est Garantie jeune et aides directes. »

En outre, ajoute Claire Pitollat, les mois de concertation autour de la réforme du RUA pourraient désormais être mis à profit. « D’autant que les gens ont besoin de se projeter dans une transition qui ne soit pas brutale », souligne-t-elle, en référence au moment inéluctable où les aides financières d’urgence vont s’arrêter. « On se dit la même chose, assure-t-on au cabinet du ministre de la santé et des solidarités Olivier Véran. On a déjà dessiné ce que pourrait être le RUA et ces travaux mériteraient d’être poussés plus avant, mais nous avons un problème de temporalité. » Pour l’heure, le dossier est mis en « stand-by », façon pudique de dire qu’il est renvoyé aux calendes grecques.

En octobre dernier, le premier ministre avait toutefois promis de relancer la concertation courant 2021, afin qu’un rapport soit remis à la fin de cette même année. « On fera notre possible au moins pour aboutir à ce rapport », indique l’entourage d’Olivier Véran, en rappelant que la mise en application du RUA avait, de toute façon, été pensée « à horizon de 2022, voire 2023 ». « À mon avis, ils vont en faire un objet de campagne pour la prochaine présidentielle, imagine un bon connaisseur du dossier. Le problème, c’est que c’était déjà un objet de campagne lors de la dernière présidentielle… En attendant, ils vont mettre des trucs temporaires, comme ils le font pour tout. »

En attendant, « ils » vont aussi beaucoup communiquer, « comme il le font pour tout ». En témoignent les différentes vidéos postées depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux par la ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation Frédérique Vidal, ou la secrétaire d’État chargée de la jeunesse et de l’engagement Sarah El Haïry. « Ce que vous avez donné pour le pays, le pays vous le rendra », a même lancé la première aux étudiants. D’autres dispositifs annoncés par Emmanuel Macron fin janvier, comme le repas à 1 euro dans les restaurants universitaires, font aussi l’objet de nombreux coups de com’ de ses ministres.

Ces mesures, ajoutées à l’extension de la Garantie jeunes, sont saluées par les acteurs du social, qui insistent toutefois sur la nécessité d’ouvrir de nouveaux droits, pérennes, pour les jeunes. Et ce d’autant plus que les 18-29 ans constituent la catégorie d’âge la plus touchée par la grande précarité : selon le rapport de l’Observatoire des inégalités (ODI), publié fin 2020, ils représentent 20 % des personnes pauvres en France. « Le taux de pauvreté est maximal entre 18 et 29 ans du fait de l’ampleur du chômage, des bas salaires et de la précarité de l’emploi. Cette tranche d’âge est aussi la plus touchée aujourd’hui par la crise économique qui suit la crise sanitaire », peut-on y lire.

« La solution, pour un pays, ce n’est pas de faire la charité »

Dans un tel contexte et malgré les résistances, le délégué général de la Fondation Abbé Pierre Christophe Robert considère tout de même que « les choses sont un peu en train d’évoluer ». Y compris au sein de l’exécutif. « Le Covid bouscule quand même pas mal de choses, à commencer par la philosophie générale », admet un conseil ministériel. « Je ne suis pas au gouvernement, mais il y a une inflexion, affirme aussi Antoine Dulin, président de la Commission insertion des jeunes du Conseil d’orientation des politiques de jeunesse (COJ). La crise a révélé et rendu visible ce que longtemps beaucoup de femmes et d’hommes politiques de gauche et de droite n’ont pas voulu voir. Avant la crise, un jeune sur cinq vivait sous le seuil de pauvreté. La crise a accru la précarité les jeunes. »

Dans un entretien accordé à Mediapart, ce dernier rappelle que la ministre du travail Élisabeth Borne, a récemment confié vouloir « systématiser le versement d’une rémunération pouvant aller jusqu’à 500 euros par mois lorsqu’un jeune, qui entre dans un parcours vers l’emploi, en a besoin et en fait la demande ». « Elle ne veut pas appeler ça le RSA, pour des raisons sans doute politiques, mais je sens quand même qu’on a, en ce moment, une petite fenêtre de tir et il ne faut pas qu’on la rate, analyse Antoine Dulin. On profite de cet espace pour tenter de faire avancer les choses… »

Quelques ministres et députés tentent de les y aider, mais le gros des troupes macronistes reste sur la ligne défendue par le ministre de l’économie et des finances Bruno Le Maire, mi-janvier, sur BFM-TV : « À 18 ans, ce qu’on veut, c’est un travail. On veut une rémunération de son travail, on ne veut pas une allocation. » « La solution, pour un pays, ce n’est pas de faire la charité, c’est de proposer à tout le monde de vrais emplois, de gagner sa vie, de se projeter, de créer son avenir », complète le haut-commissaire au plan et patron du MoDem François Bayrou, qui aimerait « qu’on réponde à la question de savoir comment on va financer durablement le social qu’on fait déjà, celui sur lequel on est déjà engagés ».

Au-delà des questions de « rééquilibrage politique », auxquelles même les plus optimistes ne croient plus, se posent celles des priorités pour les mois à venir. Là encore, les divergences sont grandes, entre ceux qui pensent que la campagne de 2022 tournera autour des sujets identitaires et ceux qui souhaiteraient qu’Emmanuel Macron ne rejoue pas la partie perdante de Nicolas Sarkozy face à l’extrême droite. « L’enjeu des prochains mois, et donc de la présidentielle, c’est la sortie de crise. Dans quel état allons-nous trouver la société une fois que la vague du tsunami se sera retirée ? », interroge le vice-président LREM de l’Assemblée Hugues Renson.

« Penser que ce qui préoccupe le pays aujourd’hui, c’est la question identitaire est une profonde erreur, poursuit-il. La priorité des priorités, ça doit être la réparation du pays. Comment se relever ensemble ? Quelles réponses apporter aux situations humaines dramatiques de vulnérabilité, de précarité et d’exclusion ? On luttera efficacement contre l’extrême droite en étant à la hauteur sur ces enjeux. Pas en agitant les chiffons rouges qui ne n’ont jamais fait que la renforcer. » Pourtant, en pleine crise sanitaire, économique et sociale, le gouvernement a bien choisi de consacrer deux semaines à l’examen du projet de loi sur le « séparatisme » et de « séquencer » ses mesures sociales jusqu’au mois de mai. Sans même faire semblant de poser un « acte fort », comme l’appelait récemment de ses vœux la ministre déléguée en charge du logement Emmanuelle Wargon.