Les mobilisations dans les hôpitaux

Médiapart - À Toulouse, le personnel de l’hôpital des enfants entre en grève illimitée

11 janvier, par Info santé sécu social

Les agentes de cet établissement du CHU de Toulouse ont décidé d’arrêter de travailler à partir du 11 janvier pour protester contre la mise en danger des patients et un niveau de souffrance au travail jamais atteint auparavant.

Eric Dourel (Mediacités Toulouse)
10 janvier 2022

Toulouse (Haute-Garonne).– Avec ses 303 lits et ses 700 soignants, l’hôpital des enfants de Toulouse est une grosse machine… qui craque de toutes parts. Mardi 11 janvier, son personnel lance une grève générale et illimitée alors que l’établissement est saturé depuis septembre. En cause, des enfants qui se retrouvent pour la première fois confronté·es à des épidémies ou à des affections hivernales aussi précoces que virulentes : bronchiolites, gastro-entérites, asthme, laryngites, trachéites, et maintenant la cinquième vague de Covid-19…

« On est censé avoir une infirmière pour deux enfants, on se retrouve à une pour huit », explique Élodie*, une infirmière diplômée d’État. Parfois, c’est pire : « Cette nuit, au dernier moment, une collègue s’est mise en arrêt maladie. Personne pour la remplacer. On s’est retrouvé avec une infirmière pour 19 enfants », renchérit Annie*, une de ses collègues. « Selon les textes, lorsqu’un enfant arrive à l’accueil de l’hôpital, on est censé le voir dans le quart d’heure. Là, on peut avoir jusqu’à 2 h 30 d’attente », rajoute une troisième, Sarah*. Elle poursuit : « Tous les jours, on vient avec la boule au ventre en se disant qu’on va en perdre un. Quand est-ce que ça va arriver et surtout sur qui ça va tomber ? »

Un médecin du travail « stupéfié »

Le 6 décembre, alerté par plusieurs médecins et personnels paramédicaux, Jérôme Sommé, médecin du travail, fait une descente dans l’hôpital des enfants. Le lendemain, il consigne ce qu’il a vu dans un courrier adressé à Anne Ferrer, la directrice générale par intérim. « J’ai été stupéfié par la situation dans laquelle se trouvent actuellement ces professionnels de santé, que ce soit sur le plan de l’ergonomie physique (locaux, matériels), de l’organisation du travail (lits d’aval, ETP médicaux et paramédicaux) et de leur épuisement physique et psychique (allant jusqu’à une souffrance symptomatique verbalisée par certains) », écrit-il dans une lettre que Mediacités a pu consulter.

Il décrit « un manque de moyens humains », mais aussi un « espace collectif de travail inadapté par rapport au nombre de professionnels », un « manque d’ordinateur, un fauteuil éventré ». Il note également un « manque de lits dans l’hôpital obligeant la prise en charge de patients dans les couloirs, huit lors de ma visite et deux enfants présents plus de 24 heures faute de solution pour un transfert sur les urgences pédiatriques ».

En guise de préconisations, il demande à la direction générale de diligenter au pas de charge une « visite des locaux et des services au plus vite afin de constater la situation ». En vain. La direction du CHU ne bronche pas.

Le 15 décembre, le comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) du CHU déclenche une procédure de danger grave et imminent sur l’hôpital des enfants. La quasi-totalité des services est concernée par la dégradation des conditions de travail : absence de personnel de remplacement pour les soins critiques, heures supplémentaires prises sur les jours de repos…

Des agentes accusées « d’abandon de poste » ou de « désertion »

Le lendemain, les membres du CHSCT, dans lequel siègent entre autres les représentants du personnel et ceux de la direction, se réunissent pour enquêter sur le sujet. Ils demandent aux soignantes de venir témoigner devant eux. Rapidement, la réunion s’interrompt, car les infirmières sont empêchées de venir.

D’après elles, des cadres de santé les auraient menacées d’enclencher contre elles des procédures pour « désertion » ou « abandon de poste » si jamais elles se rendaient à cette entrevue. Sollicitée par Mediacités, la direction du CHU de Toulouse n’a pas voulu donner suite.

Le procédé ressemble à s’y méprendre à la mésaventure vécue par une soignante de cet établissement. Le 4 novembre 2021, Élodie, une infirmière de l’hôpital des enfants en arrêt maladie depuis plusieurs mois pour épuisement professionnel, s’est fait radier par la direction pour « abandon de poste ». L’infirmière a porté l’affaire devant le tribunal administratif de Toulouse qui lui a donné raison le 13 décembre dernier. Pas de quoi rendre la direction de l’hôpital plus raisonnable puisque celle-ci a décidé de faire appel du jugement le 28 décembre. Ce bras de fer en dit long sur le type de management qui règne au CHU de Toulouse.

« Le but de ces agissements est de mettre en œuvre un climat de terreur tout en privant les agents de leurs droits statutaires », fulmine Julien Terrié, représentant CGT au CHU.

Le 17 décembre, suite des entretiens et nouvelle réunion du CHSCT. Sa présidente, Muriel Legendre, ainsi que Patrick Javel, de la direction des soins, sont sommés de s’expliquer sur ces entraves aux agents. Ils vont tenter de justifier l’injustifiable.

Voici un extrait d’un enregistrement de la séance que Mediacités s’est procuré : « La consigne qui a été donnée à l’ensemble des cadres n’était pas d’empêcher les agents de venir, mais simplement de rappeler aux cadres de santé qu’aucun agent ne pouvait quitter son service sans en avoir informé préalablement le cadre et qu’il a été vérifié que la continuité des soins était garantie. »

Pauline Salingue, secrétaire du CHSCT, n’y croit pas. « Qui a donné cette consigne aux agents qui se rendaient à une enquête CHSCT ? Qui ? », s’interroge cette figure syndicale de l’hôpital (par ailleurs porte-parole de Philippe Poutou, candidat NPA à la présidentielle).

En guise de réponse, le directeur des soins charge une lampiste : « Une cadre a admis avoir eu peut-être des propos trop restrictifs par rapport à ce qu’elle avait reçu comme information de la part de sa cadre supérieure. »

On rentre chez nous, on en chiale, parce qu’on fait de la merde toute la journée.
Sandra, infirmière

Malgré ces coups de pression, deux infirmières (l’une de pédiatrie, l’autre de néonatologie) ont pu partager leurs témoignages. Des tranches de vie qu’elles vont livrer avec rage et larmes et qui résument l’état de détresse profonde dans lequel se trouve le personnel de l’hôpital des enfants du meilleur CHU de France.

La première décrit son raz-le-bol face à une situation de plus en plus inacceptable. « Ça fait trois week-ends que je travaille, j’en ai marre, je suis épuisée, s’exclame Sandra*, 36 ans. Quand on finit notre service, on rentre chez nous et on en chiale parce qu’on fait de la merde toute la journée. Les jeunes infirmières qui sortent de l’école ne savent rien faire [du fait de la suppression des modules pédiatriques dans la formation initiale des infirmières – ndlr]. On compte sur nous, les vieilles, pour les former. Ce n’est pas à moi de les former ! »

D’après cette professionnelle, le manque de moyens pousserait certaines soignantes à acheter du matériel sur leurs propres deniers. « En réa, elles achètent les draps pour les petits. On est en 2021 et la direction fait des économies de bout de chiffon, dénonce Sandra. Nous demandons des chariots de repas. Je suis à deux doigts de les acheter moi-même ! »

Pour la trentenaire, l’envie n’y est plus : « Quand je suis arrivée à l’hôpital, c’était une vocation et je ne voulais pas bosser ailleurs. Là, je suis en train de chercher un autre métier, car ce n’est plus possible. Les cadres nous mettent la pression. Elles nous parlent mal. Il faut recruter. Il y a sans arrêt des trous dans les plannings. Les enfants sont en danger. Moi, je suis maman. Si je dois venir ici avec mon enfant, je pète les plombs. »

Vous voulez qu’on en arrive à se suicider ?
Camille, infirmière

Le témoignage de Camille*, 40 ans, est plus terrible encore. « Vous attendez quoi ? Qu’on perde un petit ? Et vous direz quoi ? Que c’est une nouvelle infirmière, qu’on l’a mal formée et que le petit, il en est mort ? Non, mais vous vous rendez compte ? Vous voulez qu’on en arrive à se suicider ? Moi, j’en arrive à penser à ça. À imaginer que mon cadre ouvre la porte de son bureau et qu’il me retrouve pendue », alerte-t-elle avec désespoir.

Confrontée aux propositions des membres du CHSCT, notamment en termes de recrutements immédiats, Muriel Legendre, la présidente du CHSCT, a pour l’heure refusé de donner suite. En réaction, l’inspection du travail a été saisie. Une plainte va également être envoyée au procureur de la République de Toulouse pour « mise en danger et pour manquement de la direction générale du CHU de Toulouse dans l’organisation de la continuité des soins et dans l’obligation générale de sécurité sur la santé des agents à l’hôpital des enfants du CHU de Toulouse ».

Pour les membres du CHSCT, l’établissement est « hors de contrôle » et « la direction ne prend aucune décision ». Ils viennent également d’écrire au ministère de la santé pour l’alerter de cette situation. Mardi 11 janvier, après un rassemblement à 13 h 30 devant l’hôpital, les soignants rejoindront leurs collègues dans le centre-ville de Toulouse à l’occasion d’une nouvelle mobilisation nationale du secteur de la santé. Une de plus…

Eric Dourel (Mediacités Toulouse)

Boîte noire
* Les prénoms ont été modifiés.

Cet article a été publié sur Mediacités vendredi 7 janvier 2022.

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