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Paris Normandie : Agnès Buzyn, ministre de la Santé : « Nous avons dix ans difficiles à passer »

il y a 1 mois, par infosecusanté

Agnès Buzyn, ministre de la Santé : « Nous avons dix ans difficiles à passer »

Interview.

Venue pour confirmer la fermeture du service maternité à Bernay, la ministre de la Santé Agnès Buzyn revient sur l’avenir de l’hôpital de Bernay et sur les grands axes de la politique de santé pour les prochaines années.

Anthony QUINDROIT

Publié le 19/02/2019

Donc vous confirmez la fermeture de la maternité de Bernay ?
Agnès Buzyn : « Ça n’est pas une fermeture, c’est une transformation en centre de périnatalité. Nous ne fermons pas des services qui rendent service aux femmes enceintes. Et juste avant d’aller à Bernay, je me suis rendue à Pont-Audemer, où depuis 2003 fonctionne un tel centre de proximité de très grande qualité avec une très grande satisfaction du personnel et de femmes sur le point d’accoucher. Ça permet au professionnel de dédier beaucoup de temps à l’accompagnement des parturientes qui rencontrent des problèmes par exemple sociaux, ou de lien mère-enfant parfois difficile à créer. Ces centres accueillent les parturientes de façon très globale, parfois plus large que ce que font les maternités avec un accent sur le repérage des violences intrafamiliales, le repérage de problèmes sociaux, le développement d’une offre de gynécologie qui manque dans la région. »

Une maternité qui ferme - ou « qui se transforme » - n’est-ce pas un recul des services publics ?
« Non, c’est plutôt, une offre de services de très grande qualité qui se met en place, qui s’élargit par rapport à la simple maternité, puisqu’on y adjoint une offre de gynécologie qui permet aux femmes d’avoir des frottis, des dépistages, un suivi. Et surtout, j’ai dit à cet hôpital qu’il avait énormément de ressources et de compétences et qu’il devait se projeter dans l’avenir. Se projeter, c’est être au service de sa population. Or, dans la région de Bernay, la population vieillit. Aujourd’hui, il faut renforcer l’offre de gériatrie. J’ai proposé à cet hôpital de lui adjoindre une équipe mobile de soins gériatriques et de soins palliatifs. J’ai proposé également de créer un lieu de répit pour les aidants. Et j’ai également dit que cet hôpital devait investir dans la rénovation de l’Ephad, dans la rénovation des urgences. Et réinvestir dans la chirurgie ambulatoire. Ça correspond à un besoin de territoire. Je leur ai dit que la démographie évolue et qu’il faut que l’offre hospitalière se restructure en fonction des besoins des citoyens. Il se trouve que nous perdons 50 000 naissances par an en France. On comprend bien que les maternités vont avoir de plus en plus de mal à faire le même nombre d’accouchements qu’il y a cinq ou dix ans. Et certaines d’entre-elles en pâtissent particulièrement. Bernay et d’autres. Et il y a aussi un problème de démographie médicale avec des professionnels qui ne souhaitent plus l’exercice isolé. Ces deux facteurs font que ces hôpitaux ne sont plus du tout attractifs pour les professionnels car ils ne font pas assez d’accouchements. Et la totalité de l’activité repose sur ou deux personnes, ce qui était le cas à Bernay puisque la totalité de l’activité reposait sur une personne, le reste étant des intérimaires. Et ça, ce n’est pas la médecine de demain. Ce que l’on propose aujourd’hui à Bernay est une offre repensée dans lequel l’État va réinvestir financièrement et qui va donner envie aux professionnels d’y exercer. »

La démographie médicale est abordée dans votre réforme « Ma santé 2022 » avec notamment une nouvelle version du Numerus clausus. Qu’en est-il ? Va-t-il être régionalisé ?

« Il l’est déjà en réalité puisqu’il est lié aux compétences des CHU, en fonction des capacités de formation. Mais nous voulons surtout diversifier le profil des étudiants qui rentrent dans les études de médecine. Ils sont sélectionnés par un concours qui est assez monomorphe. Par QCM, on leur demande d’acquérir énormément de compétence par coeur. C’est un concours qui ne repère pas du tout d’autres compétences nécessaires en médecine comme l’empathie, la curiosité, l’humanité au sens large. L’idée c’est d’avoir des profils plus variés. Cela
nécessite de repenser l’intégralité du cursus sur lequel nous travaillons avec Frédérique Vidal (ministre de l’Enseignement supérieur, ndlr). Tout cela est en cours de négociation avec les doyens et les étudiants. C’est la raison pour laquelle la loi de santé sera une loi habilitant à légiférer par ordonnances notamment sur ce sujet. »
Légiférer par ordonnances, ça risque de provoquer des levées de boucliers...
« Il fallait impérativement que la loi passe si l’on voulait adapter en 2019 Parcoursup pour une rentrée en 2020. On a un compte à rebours extrêmement serré qui fait que la loi doit être votée avant l’été. Mais, sur les 26 articles de la loi, il n’y en a que six qui sont sujets à des ordonnances. De ce fait, la concertation n’étant pas finie, pour aller vite sur certains points nous avons souhaité légiférer par ordonnances. »
Mais c’est une réponse à dix ans minimum. Comment pallier les manques avant ?
« Nous avons dix ans difficiles à passer. Il faut rendre du temps médical au médecin pour qu’ils puissent se concentrer sur leur forte valeur ajoutée en termes de pratique. Pour cela nous allons déjà leur redonner du temps administratif grâce aux 4 000 postes d’assistants médicaux créés d’ici la fin du quinquennat. Et notre système de santé est uniquement centré sur la consultation avec un médecin alors qu’un certain nombre d’actes de suivi peuvent être réalisés par d’autres. J’ai commencé par la vaccination chez le pharmacien : sur 4 régions 700 000 personnes y sont allées. Ce sera déployé sur toute la France dès cette année. Et nous allons créer des communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS) qui auront des missions de responsabilités territoriales sur lesquelles nous sommes en train de négocier avec l’assurance maladie, avec les syndicats de médecins. L’idée c’est, pour un bassin de 100 000 personnes, une CPTS d’une centaine de professionnels organisés pour que l’ensemble des malades soit correctement suivi. On y verra aussi les hôpitaux de proximité. Un nouveau concept. Je veux qu’un certain nombre d’hôpitaux locaux qui sont vraiment en difficulté d’attractivité aujourd’hui revive une deuxième vie. Ce sera un label pour 600 hôpitaux en France qui se concentrera sur un certain nombre de services (gériatrie, médecine polyvalente...). Des hôpitaux de proximité sont en cours d’élaboration avec une concertation qui démarre et qui fera l’objet d’une ordonnance. Les hôpitaux postuleront eux-mêmes. Pont-Audemer, c’est le modèle, ils ont réussi à contractualiser avec Le Havre qui y envoie des médecins spécialistes faire des consultations avancées. Simplement quand il doit y avoir un acte chirurgical, il est réalisé au Havre et pas à Pont-Audemer. Mais ça leur assure une qualité de soins. »

La santé et les gilets jaunes
La question de l’accès aux soins revient souvent dans les cahiers de doléances et chez les gilets jaunes. Que répondez-vous  ?

« Ce qui s’exprime en ce moment, je l’ai non seulement entendu mais la loi arrive pour régler le problème. Le travail que je fais depuis un an de concertation sur comment transformer notre système de santé pour remettre de la proximité et de la qualité partout sur le territoire, c’est la réponse et elle est dans tout ce qui est en train de se passer là. Donc on n’a pas attendu les gilets jaunes pour savoir qu’il y avait un problème. »

Dimanche, sur LCI, vous disiez que le mouvement s’était radicalisé...

« Oui, je trouve que le mouvement s’est radicalisé même si dès le départ il y avait des moments de violences noyés au milieu des revendications légitimes. Maintenant que l’on a répondu à la fois de façon économique, avec les mesures d’urgence économique, et politique avec le grand débat, on a vu ces revendications dériver. Et qui peut dire qu’elles étaient les revendications de dimanche, à part réclamer la démission du président et les slogans d’extrêmes violences. Aujourd’hui, le noyau dur de violence n’est plus admissible et qui prend en otage la société française. Je pense aux commerçants des centres-bourgs et des centres-villes qui ne peuvent plus travailler, je pense à la diminution de la croissance de notre pays, croissance dont nous avons besoin pour résorber le chômage, pour augmenter les salaires... »