L’hôpital

Le Monde.fr : Pourquoi l’hôpital reste un grand absent de la campagne présidentielle

il y a 1 mois, par infosecusanté

Pourquoi l’hôpital reste un grand absent de la campagne présidentielle

Par Camille Stromboni

Après dix-huit mois de crise sanitaire et alors que l’hôpital craque de toutes parts, on pouvait s’attendre à ce que la santé s’impose comme un thème majeur de campagne. Il n’en est rien, et les soignants sont les premiers à le regretter. « Dans le discours des candidats à la présidence de la République, il n’y a actuellement aucun mot pour la santé », s’énervait Karine Lacombe, infectiologue et chef de service à l’hôpital Saint-Antoine, à Paris, « effarée », le 9 novembre, au micro de France Inter.

Réduction du nombre de lits, blocs opératoires au ralenti, services d’urgences obligés de fermer la nuit… Les maux de l’hôpital public explosent de nouveau au grand jour depuis l’automne, entre la pénurie d’infirmiers, le manque de médecins, ou encore l’absentéisme et les difficultés de recrutement. Sans même parler de la reprise épidémique, qui va, quand bien même le vaccin joue un rôle d’amortisseur important, encore mettre en tension les établissements.

A l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), 18 % des lits étaient fermés faute de personnels au retour de l’été, rapportait Le Monde dans ses pages dès le 12 octobre. Il a fallu la publication du chiffre-choc de « 20 % » de lits fermés à l’échelle du pays, issu d’un avis du conseil scientifique, pour que des prises de parole émergent un peu sur la scène politique, sans que l’enjeu s’impose à l’agenda.

La proportion n’a pas manqué d’être contestée immédiatement par le ministre de la santé, Olivier Véran, qui a évoqué, lui, 5 % de lits fermés en médecine, avant de déclencher l’ouverture d’une enquête sur le sujet, annoncée par le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, le 27 octobre. Et pour cause : cette proportion de 20 % est loin de reposer sur des bases solides, comme le reconnaît le conseil scientifique quand on l’interroge, évoquant des remontées de quelques chefs de service contactés par ses membres et de l’AP-HP.

« Une crise dans la crise »
Mais cette bataille de chiffres est ressentie comme un déni de la situation chez les soignants. Est-elle vraiment indispensable ? 6 % de lits fermés selon la Fédération hospitalière de France, 1 % à 12 % en région selon les directeurs de CHU, 14 % à 18 % en Ile-de-France… « On rencontre plus de difficultés que jamais en cette rentrée, ça c’est certain, tranche Patrick Goldstein, patron du SAMU du Nord et chef des urgences au CHU de Lille. L’hôpital vit une crise dans la crise. »

En face, que disent les candidats à la présidentielle ? Côté socialiste, Anne Hidalgo veut « faire sauter complètement cette idée du numerus clausus », soit le nombre maximal d’étudiants autorisés à poursuivre des études de santé – officiellement déjà supprimé sous le quinquennat, remplacé par un numerus apertus fixé au niveau des universités –, et s’engager dans un « plan de recrutement massif ». Jean-Luc Mélenchon, pour La France insoumise, a mis l’accent sur des « solutions concrètes » comme un « moratoire sur les fermetures de lits », qu’il appelle de ses vœux, et des augmentations de salaires.

« Je rebâtirai l’hôpital public », a promis la candidate d’extrême droite, Marine Le Pen, en défendant elle aussi un moratoire sur les fermetures de lits. Une même volonté s’exprime encore à droite, à entendre Philippe Juvin, candidat à l’investiture du parti Les Républicains, qui a avancé la proposition du « doublement » du nombre d’infirmières, d’aides-soignants et de médecins en « formation dans les écoles ».

Le camp macroniste, lui, se retrouve un peu coincé, sous peine de reconnaître un échec, celui du Ségur de la santé. Ce « plan massif », promis par le président de la République après un mea culpa sur l’hôpital, a été annoncé à l’été 2020, au sortir de la première vague du Covid-19. Avec 8 milliards d’euros pour les revalorisations de salaire – notamment 183 euros net mensuels pour les personnels hospitaliers –, 19 milliards pour l’investissement, ou encore trente-trois mesures devant « transformer en profondeur le système de santé ».

Il est encore trop tôt pour s’attendre à des programmes de campagne étoffés, mais dans la communauté hospitalière, les discours paraissent déjà hors-sol. « Tout ça n’est pas crédible, supprimer le numerus clausus ne veut rien dire, ce n’est ni faisable ni souhaitable, les moratoires sur les lits c’est pareil, c’est à des années-lumière de résoudre les problèmes, étrille le médecin réanimateur chef de service à l’hôpital de Garches (Hauts-de-Seine) Djillali Annane, ancien conseiller ministériel sous la gauche, auprès de Marisol Touraine. L’hôpital n’est plus attractif, c’est ça le vrai sujet, de savoir comment on retrouve la qualité de vie au travail. » Salaires, effectifs, conditions de travail, organisation, permanence des soins les nuits et les week-ends… le sujet est vaste.

« Conditions d’accueil indignes »
On le répète dans les rangs médicaux : le problème n’est pas de trouver des médecins ou des soignants, c’est d’empêcher qu’ils quittent l’hôpital ! « Beaucoup partent parce qu’ils n’arrivent plus à cautionner le fait qu’ils travaillent dans des conditions d’accueil indignes pour leurs patients, en contradiction avec leurs valeurs soignantes… », déplore Fabien Paris, infirmier aux urgences de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) et membre du Collectif inter-urgences. « Depuis des années, on tire sur la corde, en réduisant les effectifs, les moments non productifs…, abonde Sophie Crozier, neurologue à la Pitié-Salpêtrière, à Paris, et membre du Collectif inter-hôpitaux. Mais on a besoin de temps pour les malades, c’est ce qui manque cruellement dans nos pratiques, ça en fait perdre le sens. »

Difficile d’oublier que les soignants se trouvaient déjà, à la veille de l’épidémie de Covid-19, mobilisés de façon inédite pour dénoncer le manque d’effectifs et de moyens, à coups de manifestations et de grèves pendant plus de onze mois. En mars 2019, l’étincelle était partie des services d’urgences, la « porte d’entrée » de l’hôpital, qui se retrouve de nouveau sous forte pression dans de nombreux établissements de santé.

Mme Crozier comme d’autres le rappellent : c’est toute la logique à l’œuvre à l’hôpital qui est dénoncée depuis des années, sur laquelle personne n’ose ou ne sait vraiment comment faire machine arrière. Les économies, la rentabilité, l’efficience, l’appel à toujours plus d’activité… Quel système pour remplacer la « tarification à l’activité », brocardée comme le symbole de cet « hôpital entreprise » depuis bientôt deux décennies ? Quel hôpital veut-on pour demain ?

« Nouvelle vision » pour l’hôpital
« Le sujet est totalement absent de la campagne car personne n’a de vraie solution à proposer », reprend Djillali Annane. Pour le professeur de médecine francilien, il faut une « nouvelle vision » pour l’hôpital. « Il n’y a pas de remède miracle, mais pour l’instant le Ségur de la santé n’a pas donné de nouvel horizon, c’est pour ça que les soignants continuent de ne pas y croire et à s’en aller », estime-t-il.

On peut dès lors parler d’un dialogue de sourds avec La République en marche (LRM), qui ne cesse de mettre en avant le « bilan » du quinquennat. « Jamais, depuis la création de la Sécurité sociale, nous n’avions autant investi dans la santé », a encore scandé le futur probable candidat Macron, lors de son allocution le 9 novembre. « La transformation du système de santé, nous l’avons engagée dès le début du quinquennat, avec la loi Ma santé 2022, le pacte de refondation des urgences, le Ségur… », détaille Thomas Mesnier, député (LRM) de Charente et rapporteur du projet de loi de financement de la Sécurité sociale 2022, qui prévoit une augmentation du budget pour l’hôpital. Ce n’est pas de l’autocongratulation, on peut toujours faire mieux, mais le mal étant profond, cela va prendre du temps pour arriver à une situation plus favorable, il faut avoir le courage de le dire », défend-il.

Le discours est sensiblement le même dans la bouche d’Olivier Véran, régulièrement interpellé par les parlementaires ces dernières semaines sur les fortes tensions dans les hôpitaux de leurs territoires. Le ministre, qui assure prendre cette réalité « à bras-le-corps », n’a pas de médecins « cachés dans le placard » ni d’infirmières. Et de brandir la réforme du numerus clausus, desserré sous le quinquennat. Mais cela prendra une dizaine d’années pour en voir les effets, rappelle à chaque fois le ministre, soit le temps de formation d’un médecin.

Camille Stromboni