Psychiatrie, psychanalyse, santé mentale

Regards.fr - Psychiatrie : « Il y a un laisser-tomber de la part des pouvoirs publics qui est honteux »

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Il y a un laisser-tomber de la part des pouvoirs publics qui est honteux »
Assises de la psychiatrie et de la santé mentale, manifestation devant le ministère de la Santé, et plus généralement politique et psychiatrie. On a causé avec Laurent Laporte.

Entretien,
Laurent Laporte est cadre infirmier en psychiatrie, secrétaire de l’UFMICT (Union Fédérale des Médecins Ingénieurs Cadres et Techniciens) et dirigeant fédéral Santé.

Regards. Ces 27 et 28 septembre se tiennent les Assises de la psychiatrie et de la santé mentale, initiées par le gouvernement. De quoi s’agit-il et quel est votre sentiment à ce sujet ?

Laurent Laporte. On n’attend absolument rien de ces Assises, d’ailleurs on n’a pas été invité. J’ai compris qu’ils essayaient de mélanger les concepts de « santé mentale » et de « psychiatrie », en faisant croire que c’est la même chose. Pour faire en sorte que vous soyez en bonne santé mentale, on va développer des ateliers bien-être pour améliorer votre qualité de vie au travail, etc., etc. Les troubles mentaux, ça n’est pas du tout ça. Quand vous avez quelqu’un qui voit la Sainte Vierge ou qui entend le Diable qui l’insulte, vous pouvez faire un atelier yoga, je vous assure que ça n’y fera rien. Nous, on a des problèmes de lits, d’équipes, du sens qu’on donne à la psychiatrie. Mais ça n’est pas du tout à l’ordre du jour.

La CGT appelle à des « mouvements d’opposition partout en France (dans les hôpitaux, devant les ARS…) et devant le ministère de la Santé le 28 septembre à 14h ». Contre quoi protestez-vous exactement ?

On manifeste pour nos patients. Pour qu’ils soient considérés comme des citoyens. On manifeste aussi pour nos conditions de travail. Car tous ceux qui s’occupent de ces sous-citoyens sont eux aussi considérés comme des sous-citoyens. Les patients psy, ils ne sont pas productifs, pas efficients, ils vont avoir besoin de soins toute leur vie, ça n’intéresse pas le monde capitaliste. Ce que je constate sur le terrain, c’est qu’on ferme de plus en plus de lits, on a de moins en moins de personnels, du coup on a une activité qui baisse et, du coup, on a moins de budget. Voilà le cercle vicieux qui est à l’œuvre. On ferme comme ça des services entiers. C’est de l’anti-psychiatrie économique. Car en réalité, ce n’est pas le besoin en psychiatrie qui baisse, mais l’offre. À ce rythme-là, on pourrait constater des fermetures d’hôpitaux psychiatriques, de centres en ville. Au final, on va laisser les parents, les enfants, les familles s’occuper des leurs qui ont des troubles psychiatriques, à charge à eux de trouver des solutions alternatives à la prise en charge publique. Ça va être une grosse catastrophe parce que c’est un public qui, à défaut de structures institutionnelles pour les accueillir, va finir dans la rue, dans les squats, à la Une des faits divers. Il y a un laisser-tomber de cette population-là de la part des pouvoirs publics qui est honteux. Il faut savoir que la maladie mentale touche entre 5% et 10% de la population – même pas 2% de ceux-là sont hospitalisés. Avec l’augmentation de la population, on devrait logiquement augmenter nos capacités d’accueil. Or, on les réduit. Il y a 30 ans, la problématique était de faire sortir les patients de l’asile. Aujourd’hui la difficulté, c’est d’y rentrer.

« On a des personnels soignants avec un dévouement exceptionnel à l’égard de leurs patients. Ils sont prêts à tout pour pouvoir pallier les absences, les postes vacants. Et les directions rationalisent ce sacrifice pour pouvoir équilibrer leur budget. »

Quel bilan faîtes-vous de l’action gouvernementale en matière de santé mentale ?

À part l’augmentation salariale du Ségur – qui n’est pas négligeable même si on l’estime largement insuffisante –, le gouvernement n’a fait qu’aggraver les choses. Le covid a été catastrophique pour nous. On a fait sortir des patients de nos services pour pouvoir libérer des lits pour les patients covid, sauf que les hôpitaux n’ont pas eu besoin de nos lits… Tant mieux, sauf qu’après, on ne les a pas rouvert ces lits ! On se disait, ironiquement, entre nous : le covid soigne la schizophrénie. On a des personnels soignants avec un dévouement exceptionnel à l’égard de leurs patients. Ils sont prêts à tout pour pouvoir pallier les absences, les postes vacants. Et les directions rationalisent ce sacrifice pour pouvoir équilibrer leur budget. On ne leur renvoie jamais l’ascenseur, parce que c’est impossible. Jamais on ne leur rendra leurs heures supplémentaires. On abuse de leur dévouement. Mais le jour où les soignants diront « Je fais mes heures et j’arrête. Je fais respecter mes droits de salarié. », au lieu de recruter le gouvernement les accusera de mettre leurs patients en danger.

Propos recueillis par Loïc Le Clerc