L’hôpital

Sud-Ouest - CHU de Bordeaux : « Une situation de guerre », des médecins expliquent pourquoi les urgences débordent

3 février, par Info santé sécu social

Par Isabelle Castéra
Publié le 02/02/2022

En Gironde, les urgences ont littéralement explosé partout. Les soignants manquent à l’appel, les lits ferment, les hospitalisations pour Covid ne cessent de grimper. Mardi soir au CHU de Bordeaux, deux tentes réservées à la médecine de catastrophe ont été dressées. Des employés témoignent

« Il va y avoir des morts. » C’est ainsi qu’elle a commencé. Une médecin des urgences du CHU de Bordeaux a tenu dès mardi soir, à faire savoir que l’acceptable avait été dépassé. « La direction de l’hôpital a enfin reconnu une perte de contrôle de la situation » a-t-elle poursuivi. Membre du collectif urgences Bordeaux, qui compte aujourd’hui 250 personnes, elle raconte la nuit de mardi à mercredi à l’hôpital Pellegrin, où deux tentes de type Poste médical avancé (PMA) ont été dressées en catastrophe, dans le sas d’entrée des urgences de Pellegrin. Avec une dizaine de lits à l’intérieur, du jamais vu. Et le renfort inédit des secouristes de la protection civile.

La médecin urgentiste de Pellegrin évoque une nuit bousculée : « Les Postes médicaux avancés ont clairement servi de secteur de soin, alors qu’ils ne sont pas faits pour ça. Il y a eu des conséquences non négligeables sur la santé des gens au cours de la nuit, parfois de lourdes séquelles qui auraient pu être évitées dans un cadre normal. C’est le prix à payer d’une prise en charge qui s’est dégradée, à cause des temps d’attente beaucoup trop longs notamment. Et on fait ce que l’on n’a jamais osé : un tri grossier des patients, les urgences vitales d’abord, évaluées très très vite. Cette médecine de catastrophe, de guerre en temps de paix dans un hôpital public Français n’est pas acceptable ! »

Face aux nombreuses difficultés, le CHU de Bordeaux réfute trier les patients mais a dû créer une cellule chargée de prioriser les admissions. L’état des lieux a été dressé lors de la conférence de presse de rentrée, ce vendredi

Un afflux de patients aux urgences

Tout a basculé mardi après-midi. Comme en témoigne l’infectiologue Denis Malvy « On a vu arriver un afflux de patients incroyable d’un coup, dans un hôpital où l’épidémie n’a pas atteint son pic, les entrées en hospitalisation pour Covid continuent d’augmenter. Et il n’y avait plus de lits pour accueillir les patients, il y a eu comme un vent de panique. » Dans le département et même dans la région Nouvelle-Aquitaine, tous les services d’urgences sont saturés aussi, tout le monde bascule sur l’hôpital public. Une cellule de crise exceptionnelle a été organisée en fin d’après-midi de mardi, au CHU durant laquelle a été actée la mise en place d’un dispositif renouvelable par tranche de 24 heures. « L’objectif est de garantir les soins urgents sur au moins les 48 prochaines heures et absorber le surplus de patients se présentant aux urgences. Le dispositif est réévalué ce mercredi matin en vue de son adaptation éventuelle en fonction du contexte au CHU et sur le territoire », a déclaré la direction de l’hôpital public bordelais.

« L’ex-Aquitaine est toujours très impactée par l’Omicron, reprend le professeur Malvy, le plateau est très haut et cette infection génère beaucoup d’hospitalisations. En réanimation la situation s’équilibre, parce que les sorties et les entrées se répondent, mais nous manquons beaucoup de soignants, même si l’hôpital met tout en chantier pour se rendre attractif. » De son côté, le syndicat Sud Santé n’est pas étonné de voir la situation basculer, comme le souligne, Gilbert Moudens syndicaliste : « Voilà, on a touché le fond. Depuis des années, on dénonce la situation dégradée de l’hôpital public, bien avant la crise Covid. Et l’épidémie a majoré cette dégradation. L’hôpital craque, on n’arrive plus à compter le nombre de lits fermés aujourd’hui, ils étaient 600 lors du dernier décompte. Les soignants sont en burn-out, ou en arrêt-maladie ou ils démissionnent… Ce qui arrive n’est pas une situation passagère, ça va empirer. »

Sos Médecins toujours en grève
Les urgences du département saturent et SOS Médecins est encore en grève, après des mois de combats sans réponse. Si les généralistes n’assurent plus de visites à domicile en journée, ils sont encore sur le terrain toutes les nuits au chevet des patients. « Depuis longtemps on se rend compte combien il est compliqué d’envoyer un patient aux urgences dans l’agglomération Bordelaise, signale Karl Moliexe, médecin généraliste à SOS Médecin. En plus de la saturation des services, il y a la saturation des moyens de transport, notamment des ambulances. Alors que fait-on ? On organise le maintien à domicile, sauf dans le cas d’une urgence vitale. On met en place des soins avec des infirmiers de ville notamment. »

La désorganisation consécutive à la crise sanitaire touche l’hôpital public. Au CHU de Bordeaux, les soignants manquent à l’appel, les lits ferment. Mardi soir, et pour la première fois, une tente réservée à la médecine de catastrophe a été dressée
Également médecin régulateur au Centre 15, Karl Moliexe enfonce le clou : « Tous les services d’urgences sont concernés par cette saturation : le CHU, mais aussi l’hôpital militaire Robert Picqué, les cliniques Mutualistes, Bordeaux-Nord ou des 4 Pavillons. » L’urgentiste de Pellegrin rappelle que très peu de patients souffrant de formes graves du Covid ont été reçus aux urgences ces derniers jours. « Le problème ne vient pas forcément de l’épidémie, il arrive de plus loin encore… »