Luttes et mobilisations

le blog Borderless Movement - Les mobilisations pour la défense des retraites

il y a 5 mois, par Info santé sécu social

Publié sur le site Europe Solidaire Sans Frontière

Questions à Robert Pelletier (NPA)

dimanche 19 janvier 2020, par PELLETIER Robert

La résistance française à la réforme des retraites existe depuis plus mois. Quelle est l’importance et l’efficacité de cette grève ? Quel est le lien entre la mobilisations des gilets jaunes et cette grève ?

Si la réforme du système de retraites doit s’appliquer à l’ensemble des travailleurs/euses ce sont essentiellement les salarié.es du secteur des transports publics (trains, métro) qui sont en grève depuis plus d’un mois. D’autres secteurs sont en grève ou participent aux manifestations (enseignant.es, autres services publics, Opéra de Paris, raffineries, dockers) au moment des appels intersyndicaux nationaux, ainsi que des salarié.es du secteur privé industriel, commercial, bancaire.

Le mouvement des Gilets jaunes, très affaibli aujourd’hui, a mis en difficulté le gouvernement et montré qu’il était possible de mettre un coup d’arrêt à sa politique. De plus de nombreux Gilets jaunes participent aux manifestations et actions de blocage mis en œuvre par les grévistes.

Le gouvernement a affirmé que la France ne pouvait plus se permettre de payer le type de pension existant auparavant, et qu’une réforme était donc nécessaire. Que répondez-vous à cette position/explication ?

Le financement du système de retraite n’est en réalité pas déficitaire, même selon les prévisions d’organismes para gouvernementaux. Le financement n’est mis en difficulté que du fait des exonérations de cotisations sociales dont les différents gouvernements ont fait bénéficier le patronat ainsi que des suppressions d’emplois et du blocage des salaires dans le secteur public (qui limitent les cotisations retraites des agents publics).
Par ailleurs, le gouvernement veut limiter le budget des retraites à 14% du PIB alors que le nombre de retraité.es augmente régulièrement notamment en raison de l’allongement de l’espérance de vie.

Pour faire face à d’éventuelles difficultés de financement une augmentation limitée des cotisations sociales, serait suffisante, mais le patronat, soutenu par le gouvernement, refuse toute augmentation des cotisations au système de retraite. L’égalité de rémunération entre les hommes et les femmes et la réduction du chômage, notamment avec une réduction massive du temps de travail, fourniraient d’importantes ressources supplémentaires.

Le système actuel des retraite en France est loin d’être parfait mais, au moins, chacun.e sait à peu près ce qu’il/elle va recevoir quand il/elle prendra sa retraite.
Avec le nouveau système, il n’y a pas de garantie. Un tel système a déjà entrainé un net appauvrissement des retraité.es en Suède.
Le gouvernement veut amener ceux qui le peuvent à placer de l’argent dans des fonds de pension privés.

Maintenant que le Premier ministre a annoncé sa volonté de faire des concessions sur la réforme des retraites, les syndicats sont divisés entre eux. Quelle est l’essence de ces concessions et quelles sont les divergences entre les différentes organisations syndicales ?

Il n’y a en fait que des concessions limitées aux salarié.es déjà en poste depuis quelques années dans les trains ainsi que du métro et autobus de région parisienne. Il y a des promesses aux enseignant.es et des bonnes paroles pour les autres.

Il n’y a aucune concession réelle sur le système futur.
Un âge pivot doit déterminer l’âge en dessous duquel un.e salarié.e verrait le montant de sa pension diminué d’une décote de 5% et augmenté d’une surcote égale aussi à 5% en cas de départ au-delà de ce pivot. Le gouvernement le présente comme un âge d’équilibre du système dans les conditions qu’il fixe : pas d’augmentation de la part de budget retraite par rapport au PIB et refus d’augmenter les cotisations sociales. Cet âge d’équilibre serait fixé par le conseil d’administration du gestionnaire du Système de retraite universel et évoluerait par défaut à raison de deux tiers des gains d’espérance de vie. Les âges de départ réels seront donc sans doute supérieurs à 62 ans.
Il est, en réalité, impossible de donner actuellement une idée du montant de ces retraites. C’est le principe de ce nouveau système qui est à cotisations définies et non plus à prestations définies. Autrement dit, on sait combien on cotise, pas combien on touchera à la fin. Les pensions futures dépendront principalement de deux taux : celui d’acquisition des points et celui de conversion (« taux de service »). Ces taux seront fixés par le gouvernement, après délibération du conseil d’administration de la Caisse nationale de retraite universelle. Entre 2022 et 2045, ces deux taux devront évoluer entre le taux d’inflation et le taux de croissance du revenu moyen par tête. Après 2045, il évoluera par défaut en parallèle du revenu moyen par tête, sauf décision contraire du gouvernement (le projet de loi n’offre ici aucune garantie).
La possibilité offerte aux « partenaires sociaux » (patronat et syndicats de salariés) de proposer une alternative transitoire est un leurre au regard des conditions posées par le gouvernement qui se réserve le droit de prendre la décision finale au cas où les « partenaires sociaux » ne se mettraient pas d’accord sur une alternative entrant dans le cadre fixé par le gouvernement. La CGT, Solidaires, FO et la CFE-CGC dénoncent cette pseudo concession et maintiennent leur exigence de retrait de la réforme. La CFDT, L’UNSA et la CFTC se félicitent de ce pseudo retrait et s’engagent dans une commission censée réfléchir au financement du système.

Comment expliquer le soutien de 60 % de la population à la grève ?

Depuis le début du quinquennat, Macron et son gouvernement ont fait la démonstration qu’ils étaient au service du patronat et le mouvement des Gilets jaunes a bien montré ce large mécontentement populaire qui se traduit dans les sondages. Une majorité de la population est convaincue que la réforme fera baisser fortement les pensions. La faiblesse du mouvement gréviste dans le secteur privé tient aux restructurations qui ont frappé ce secteur avec comme conséquence l’existence d’un chômage de masse permettant le chantage à l’emploi et une précarisation généralisé des emplois. Ceci rend difficile l’engagement dans la grève mais ne contredit pas le rejet des projets et de la politique gouvernementale.

Dans quelle mesure le mouvement étudiant a-t-il soutenu la grève ?

La mobilisation des étudiants n’a commencé à prendre de l’ampleur que depuis le début janvier. Des assemblées se tiennent dans les universités avec un nombre d’étudiants grandissant et une participation active aux manifestations et aux opérations de blocages mise sen œuvre par les coordinations interprofessionnelles. De la même façon, un mouvement des lycéens est en train de prendre forme avec des débrayages, des blocages, des participations grandissantes aux manifestations. Et ceci est renforcé par le maintien voir la progression de la mobilisation des enseignants avec des variations entre ceux de l’enseignement primaire, secondaire supérieur et chez les chercheurs.

Comment les partis de gauche comme le PS et le PC interviennent-ils en général dans la grève et maintenant dans la négociation ? Quelle est l’efficacité de l’intervention de l’extrême gauche et en particulier celle du NPA ?

Le Parti socialiste affirme son opposition au projet de contre-réforme gouvernemental. Mais il est peu audible dans la mesure où un certain nombre d’élus voire de ministres du parti La République en marche de Macron sont issus du Parti socialiste et aussi parce que nombre d’attaques contre le système actuel ont été mises en œuvre par les gouvernements dirigés par ce parti dans les décennies précédentes. Dans le même temps, son affaiblissement et ses divisions l’amènent à préparer de la moins mauvaise façon possible les élections municipales qui vont se dérouler en mars prochain avec l’objectif de sauver quelques positions institutionnelles.
Le Parti communiste ainsi que la France insoumise de Jean Luc Mélenchon affichent un soutien sans ambiguïté au mouvement mais avec des participations plutôt limitées aux mobilisations et manifestations. Ces organisations ont plutôt au cœur de leurs préoccupations la préparation des élections municipales avec un enjeu de sauvegarde de quelques positions pour le Parti communiste. Pour ces organisations, c’est en effet la meilleure voir la seule façon de concrétiser l’opposition populaire à la politique du gouvernement Macron-Philippe.
Des militants du NPA sont très actifs dans les secteurs des transports collectifs mais aussi dans l’éducation et la jeunesse. Leur intervention consiste d’une part à favoriser l’auto-organisation de la mobilisation afin de développer la prise en charge par les grévistes eux-même de la lutte permettant des sauts dans la conscience politique et pour éviter d’être complètement dépendant des directions syndicales et d’autre part à tenter l’extension du mouvement en dehors des secteurs en grève reconductible depuis le 5 décembre. Pour cela ils sont actifs dans la mise en place de regroupements interprofessionnels sur la base de villes ou d’arrondissement ou de zones d’activité. Plus globalement le NPA défend l’idée de la généralisation de la grève avec pour objectif non seulement l’abandon de la contre-réforme des retraites mais aussi le refus de toute le politique néo-libérale d’un gouvernement entièrement dévoué à la cause du patronat.

Macron et son parti ont-ils été très affaiblis par le mouvement des gilets jaunes et cette grève ? Quelle effet aura cette grève sur l’élection présidentielle de 2022 ?

Le parti « La République en marche » n’est pas tout à fait un parti bourgeois classique. Il s’est développé dans le cadre d’une décomposition des partis bourgeois traditionnels et du Parti socialiste. Il est donc très hétérogène idéologiquement et sur de nombreuses questions politiques des contradictions internes sont apparues. Sur la question spécifique des retraites il doit naviguer entre ceux qui sont avant tout favorables à la rigueur dans la gestion économique (la règle des 14% du PIB pour le budget retraites) et ceux qui au nom d’une réforme sur le long terme seraient tentés par des concessions limitées dans le temps. De même que la mobilisation des Gilets jaunes avait contribué à confirmer que ce pouvoir est au service des plus riches, la réforme des retraites risque de conduire à rétrécir sa base électorale du côté des cadres, des professions libérales, des enseignants. La violence de la répression policière des manifestants est de plus en plus largement dénoncée. En l’absence d’alternative un peu crédible à gauche, le Rassemblement national pourrait être, une nouvelle fois, le principal bénéficiaire du discrédit frappant un parti qui s’était présenté comme nouveau, différent. La principale force de La République en marche pourrait se limiter, comme lors de la précédente élection présidentielle au fait de se présenter comme le seul rempart face au Rassemblement national. Les élections municipales de mars, dans une ambiance en partie conditionnée par le résultat de la mobilisation en cours devrait donner des éléments de réponse.

P.-S.
Interview de Robert Pelletier (NPA) paru en chinois sur le blog Borderless Movement
https://borderless-hk.com/2020/01/28/法國大罷工:左翼工潮的角色與作用/