Le handicap

lundimatin - « Qu’il fasse son plan Macron, nous on fait la révolution »

il y a 4 mois, par Info santé sécu social

Gilets Jaunes, handicap et invalidité

paru dans lundimatin#230, le 18 février 2020

La semaine dernière Emmanuel Macron annonçait son plan pour le handicap. Pour tous ceux qui se mobilisent intensément depuis plus d’un an, ces annonces ont été reçues comme aussi maigres qu’insultantes : des gilets jaunes en situation de handicap, d’invalidité ou de maladie longue durée avaient en effet activement participé à l’occupation des ronds-points. Oubliés parmi les oubliés, ils se sont rendus visibles et sont passés à l’action. Après un an de travail ethnographique sur un rond-point de Bourgogne et plus d’une quarantaine d’entretiens avec des gilets jaunes de plusieurs ronds-points, Loïc Bonin (assistant de recherche CNRS, membre du collectif d’enquête sur les gilets jaunes) revient sur plusieurs résultats.

Mois de juillet, dans les nuits chaudes du nord de la Bourgogne, une cinquantaine de gilets jaunes se retrouvent un à un à la lisière d’un bois. Les voitures se garent lentement près du lac dans lequel se réfléchissent les phares des engins qui s’éteignent un à un. Il ne faut pas perdre de temps, les discussions s’arrêtent lorsque Maude prend la parole pour le briefing du soir : « La plateforme logistique est à 200 mètres, il y a deux entrées, il y a deux équipes avec du matos, répartissez-vous et on y va ». Quelques minutes plus tard nous voila à l’entrée de ce grand site de gestion où se croisent dans un va-et-vient constant des camions remplis et vides.

« Thierry, chef du feu, vas-y crame de la palette » s’exclame Laurent. Nous y sommes, une trentaine, majoritairement vêtus de noir avec un gilet sur le dos, une banderole permet de signer l’acte : « dites merci aux gilets jaunes ». On chante. Sur la route, Ludovic nous informe de la file de camions grandissante ou de l’arrivée de la police « En fauteuil, je bloque la route, les camions n’oseront pas me rouler dessus ». Après une heure et demie, la gendarmerie plutôt docile laisse place au PSIG qui en vient rapidement à la force. Nous résistons, Ludovic, Thierry, Laurent, Maude, on s’oppose tous ensemble à leur charge. Deux gendarmes sortent alors avec leur gazeuse à main et nous arrosent allégrement. Ludovic est gazé en priorité : avec son fauteuil, il avait roulé sur les rangers d’un gendarme. « Ah les batards » s’écrie Léa, « ils ont même poussé et gazé Ludovic ! ». Plus loin nous assistons impuissants à l’arrivée d’autres gendarmes venus sécuriser la zone. Nous partageons les bouteilles de serum physiologique. Avec Ludovic nous décidons de rentrer au QG, débriefer et boire la bière qu’il convient de partager. Sur la route, se frottant les yeux, faisant couler sur le creux de ses yeux les dernières gouttes de « serum » à sa disposition, il déclare : « ça y est, je suis enfin considéré comme un révolutionnaire, à la hauteur de mes convictions ». Ce soir comme depuis quelques mois avec l’augmentation des violences policières dans les cortèges des gilets jaunes, le vernis qui protégeait les personnes dont la situation d’handicap était visible avait sauté. Cette considération est à mettre en parallèle avec le rôle majeur joué par les personnes en situation d’invalidité, d’handicap ou en maladie longue durée dans le mouvement des gilets jaunes.

TENIR LE ROND-POINT
« Sur le rond-point c’est facile, je me gare à côté du restaurant de routier, tu vois, je sors mon fauteuil tranquille, les gilets jaunes m’aident à venir sur l’ilot central et là je me pose avec eux, comme tout le monde mais avec mon siège portable » (Ludovic, 53 ans, en situation de handicap, après 20 ans de travail dans le secteur de la logistique en tant que cariste).

Alors qu’aucune question à ce sujet n’avait été programmée dans le questionnaire passé par le collectif d’enquête du CNRS entre la mi-novembre et la mi-janvier, 5% des personnes interrogées se sont auto-déclarées en situation d’invalidité, de handicap ou en maladie longue durée [1]. Un nombre qui peut varier en fonction des ronds-points et, sur certains, atteindre par moment plus de 8%. En plus de leur importance quantitative, les personnes dans cette situation ont joué un rôle capital dans la tenue des ronds-points. L’occupation des sens giratoires et des cabanes construites sur ceux-ci implique de rester sur place toute la journée pour ne pas laisser l’occasion à la police de détruire le fruit de ce travail collectif. Une « première équipe » composée de chômeurs, retraités et personnes en incapacité de travailler était chargée de tenir le rond-point durant la journée jusqu’à 17h/18h en attendant le relais de la « deuxième équipe » majoritairement composée de travailleurs. Cette division implicite du travail militant, fonctionnant à la manière de l’occupation d’un poste de travail, s’est avérée centrale pour la longévité de ces centres locaux d’organisation du mouvement des gilets jaunes.

Souvent isolés sur le plan social, les gilets jaunes en incapacité de travailler ont trouvé sur le rond-point un espace de convivialité et de vie collective intense :

« Je ne crois pas que tu te rendes compte, j’ai retrouvé une vie sociale, des amis, une famille je sors de chez moi, ça fait deux ans que cela n’était pas arrivé » (Hélène, 47 ans, professeure de français en maladie longue durée depuis 2 ans et demi).

L’occupation illégale mais légitime d’une place et le partage d’un avenir politique commun avec d’autres militants induit la création de liens amicaux puissants. Le rond-point a en ce sens agi comme un tout englobant, une micro-société au sein de laquelle les discriminations se faisaient moins importantes. « Dans le regard des gens, je ne sentais ni pitié, ni empathie, on faisait partie du même rond-point, on était juste ensemble » nous dit Magali. Au même titre que tout le monde, les gilets jaunes en situation d’invalidité ou de handicap occupaient le rond-point, bloquaient, sabotaient, participaient à la vie de la cabane. Ils n’étaient plus définis par leur incapacité à travailler dans un système capitaliste, jugés incapables d’accomplir une activité productive salariée suffisamment rentable pour un patron. « J’étais enfin comme tout le monde, j’étais gilet jaune et basta. Avec les autres on luttait ensemble » (Magali). Mieux encore, le fauteuil roulant a pu être utilisé comme un arme de blocage de l’infrastructure économique qu’est un sens giratoire.. Renforçant « la fonction contondante » [2], de blocage du rond-point, se placer au milieu d’une route avec son fauteuil a permis de bloquer plus facilement les routes gravitant autour du sens giratoire.

« LE TRAVAIL M’A RENDU MALADE ET ME TUE ENCORE À PETIT FEU » (JEAN)
Les personnes en situation de handicap ou d’invalidité sont majoritairement des personnes qui le sont devenues au cours de leur vie. Parce qu’elles effectuent un travail pénible, dont les conditions ont meurtri les chaires à jamais. Dans le domaine de la santé ou du transport, les corps ont été mis à la rude épreuve de l’injonction croissante à la rentabilité et de la déshumanisation du travail. Infarctus, maladies osseuses, et surtout cancers sont les maladies les plus courantes pour ces gilets jaunes. Lorsque ce n’est pas le travail en soi qui a causé ces troubles irrémédiables, ce sont les espaces de vie des gilets jaunes. Ces derniers vivent majoritairement dans les espaces périurbains, qui ont été le théâtre d’une forte industrialisation provoquant inéluctablement des effets durables sur la santé des habitants. Une entreprise sidérurgique implantée près d’un immeuble HLM, et se retrouvent par hasard sur un rond-point trois voisins, tous trois atteints d’un cancer dont ils ne savaient expliquer le déclenchement précoce. Une gilet jaune des banlieues de l’est parisien a d’ailleurs créé, dans le cours du mouvement, une association contre les crimes industriels, pour recenser toutes ces victimes silencieuses [3].

Centre névralgique de l’organisation du mouvement, le rond-point fut un espace d’échange et d’écoute. Le travail, ses effets durables sur les corps, ainsi que l’absence de travail étaient au cœur des discussions. Les sentiments de honte et d’impuissance qui touchent les personnes définies en opposition aux « capables » de travailler sont passés de la sphère du privé à la sphère du rond-point :

« Le sang passe par le cœur, moi j’ai une partie du cœur qui fonctionne plus du tout, qui bat plus. C’est … ce que j’ai c’est grave c’est pour ça que je travaille plus, que je suis en invalidité, je n’ai même plus le droit de travailler (…). Sur le rond-point j’en parle pas trop au début je fais un peu le timide et je m’en rend compte qu’on est plusieurs et là je me dis putain en fait on est plusieurs à s’être fait baiser ». (Jean, ancien chef de cuisine, 48 ans)

Sur le rond-point devenait public le fait que le travail tue … mais pas n’importe qui.

FAIRE ENTENDRE SA VOIX ET ORGANISER LA RIPOSTE
Il s’agit maintenant d’en faire part aux autres gilets jaunes.

« Sur le rond-point, au début j’ai un peu du mal à faire entendre les problèmes spécifiques que nous on a … on me dit ouais mais les gilets jaunes ça englobe tout ça. Je leur dis peut-être mais il faut aussi montrer ce que nous a fait la vie, ce qu’elle peut vous faire et ça pour une fois on va le montrer publiquement en portant le gilet tous ensemble » (Josiane, 52 ans, ancienne assistante sociale, à qui on a pratiqué abusivement une thyroïdectomie).

Ainsi commencent sur différents ronds-points à s’imprimer des tracts « gilets jaunes handicapés » réclamant principalement une réduction significative des délais d’obtention de l’Allocation aux Adultes Handicapés (AAH), ainsi qu’une augmentation de cette dernière dont le montant inférieur à 1000 euros maintient des personnes sous le seuil de pauvreté. Plusieurs manifestations sont organisées devant les Maisons départementales des personnes handicapées. Dans certaines villes, notamment à Montpellier ou à Nice, des cortèges de personnes en situation de handicap ou d’invalidité défilent dans les rues.

Il est impossible de parler des personnes en situation d’handicap ou d’invalidité sans parler de ceux et celles qui le sont devenus au cours du mouvement des gilets jaunes. Eborgnés, comme Jérôme, mutilés, comme Sebastien, plus de 4400 personnes ont été blessées, 24 personnes ont été éborgnées et 5 personnes ont eu la main arrachée, une personne a été amputée d’un testicule et un a perdu l’odorat [4]. A Paris une marche des mutilés permettait de mesurer l’ampleur de ces dommages. Pauvreté, misère, isolement, souffrance, voilà de quoi ont voulu parler les gilets jaunes en situation de handicap et d’invalidité. Une chose est certaine, ces gilets jaunes qui ont bravé les interdits, les violences et les humiliations ont décidé de divulguer aux oreilles de tous « un sale petit secret » de la société française … A bon entendeur !

Loïc Bonin

Relecture : Léa Gautier

[1] Les Gilets jaunes, Collectif d’enquête sur, et al. « Enquêter in situ par questionnaire sur une mobilisation. Une étude sur les gilets jaunes », Revue française de science politique, vol. vol. 69, no. 5, 2019, pp. 869-892.

[2]

[3] Association Contre les Crimes Industriels et pour le droit à une environnement sain (ACID)

[4] Site David Dufresne