Le droit à la santé

Actu-soins - Un centre pour soigner les maux des migrants

il y a 3 mois, par Info santé sécu social

Emilie LAY

Il y a 30 ans, Médecins du Monde créait son premier centre d’accueil, de soins et d’orientation (Caso), pour les personnes n’ayant pas accès à la santé. Reportage au Caso parisien où les infirmières bénévoles ont l’art de déceler les grandes blessures derrière les petits maux.

Geneviève Barthélémy fulmine. Face à elle, Sylvie (1), Malienne et drépanocytaire. Elle a subi quatre mois plus tôt la pose d’une prothèse de hanche dans un hôpital parisien… intégralement payée par sa sœur. Personne ne leur a parlé de l’Aide médicale de l’Etat (AME) (2).

Geneviève est infirmière bénévole au centre d’accueil, de soins et d’orientation (Caso) de Médecins du monde, à Paris. Voilà trois-quarts d’heure qu’elle se démène en vain pour obtenir une consultation hospitalière urgente à cette femme, qui n’a plus ni argent, ni suivi médical depuis l’intervention.

Comme elle, près de 95 % des patients sont des étrangers en situation irrégulière, dont l’existence relève du parcours du combattant. En 2014, la file active comptait 2 415 personnes. La plupart souffrent de maux plus bénins, qui peuvent néanmoins dissimuler des difficultés profondes. Leur permettre d’accéder à la santé, c’est l’objectif de l’ONG. Et un véritable challenge.

Retrouver le cœur du métier

Avec ses multiples boxes, le Caso tient de la fourmilière. Agents d’accueil, assistantes sociales, médecins, juristes… 77 bénévoles, dont 13 infirmières, se relaient dans ce centre, créé en 1986 en faveur des plus démunis. Après l’instauration de la couverture maladie universelle complémentaire (CMU-C) en 2000, les migrants sans-papier se sont progressivement substitué aux sans-abri locaux.

Pierre, à l’accueil, est le premier filtre. Une médecin généraliste est à côté de lui en observation.

Ils sont majoritairement originaires d’Afrique noire et du Maghreb. A l’inverse de ceux de Calais, qui tentent de passer en Angleterre, ils ont atteint leur destination finale.

Les patients défilent, vers les secteurs administratif ou médical. Là, une infirmière réalise un premier interrogatoire de triage pour déterminer l’urgence. L’évaluation est médicale et psychosociale. Ils passent ensuite en consultation infirmière, ou directement chez le médecin en cas de malaise manifeste (tension élevée, fièvre…) ou de rupture de traitement d’une maladie chronique.

Les infirmières de Médecins du Monde ont un rôle d’écoute et d’orientation. Quasiment de diagnostic  ! Mais pas d’inquiétude. Au Caso, on travaille en permanence en équipe, pour échanger des conseils et se confier. Infirmière co-responsable de la mission, Corine Thaler y a retrouvé le cœur de son métier  : «  être avec le patient, avec des protocoles à échelle humaine, loin des hiérarchies et des lourdeurs des hôpitaux. On peut réagir rapidement pour aider les gens.  »

Ces personnes ne consultent qu’une fois et demie en moyenne. Le centre a vocation à toutes les diriger vers le droit commun, dans les permanences d’accès aux soins de santé (Pass) notamment et en conseillant sur l’AME. «  Même s’il est frustrant d’ignorer leur devenir, les migrants ne sont pas nos protégés  : nous faisons en sorte qu’ils conservent autonomie et dignité.  »

Pathologies de la misère

La fatigue est inscrite dans les traits et les postures. Bien avant l’ouverture quotidienne, une petite foule s’est massée sur le trottoir. Un distributeur de tickets y est installé dès 7h30. «  Beaucoup viennent encore plus tôt pour s’assurer d’être accueillis  », poursuit l’infirmière.

Samba (1) est camerounais. Il montre une affection dermatologique persistante. Probablement causée par des puces pendant son voyage. «  Cela n’a pas été facile. Depuis la Grèce, j’ai marché à travers les forêts et les frontières de huit pays, raconte-t-il d’une voix douce. Les conditions n’étaient pas toujours propres.  »

Ici, on rencontre principalement des pathologies de la misère. 90 % des patients vivent en hébergement précaire  : dans un squat, chez autrui, ou tout bonnement à la rue. «  Ils présentent des maladies de la peau, la gale souvent. Ils ont mal au dos et aux épaules parce qu’ils dorment par terre, on observe des douleurs abdominales, des troubles du sommeil…  », explique Corine.

Mais toute cette «  bobologie  » peut signaler des détresses psychologiques. Elles sont rarement avouées. Ces migrants ont cheminé deux ans en moyenne, sur des routes dangereuses, exposés aux exactions. «  Ils percevaient la France comme un Eldorado. Et au final, c’est dur, il fait froid, il n’y a pas de travail. Nous avons très peur qu’ils décompensent à la rue.  »

Les soignants doivent alors lire entre les lignes des plaintes multiples, en les interrogeant par exemple sur leur traversée. Cela implique de prendre tout son temps. Et de résister à la pression de la salle d’attente. «  Il faut aussi trouver les mots pour questionner sans blesser. Savoir entendre l’autre, avec sa culture propre, en délaissant nos affects et a priori.  »

Devant l’explosion des trajectoires éprouvantes, l’équipe parisienne compte aussi renforcer la prise en charge psychosociale.

«  Elles ne disent jamais qu’elles sont enceintes  »

Geneviève introduit une Comorienne. Myriam (1) se plaint de maux de tête. Par bien des détours, l’infirmière débusque l’objet réel de sa visite  : «  Elles se plaignent de symptômes divers qui sont des prétextes. Ici, les femmes ne nous disent jamais qu’elles sont enceintes  », explique-t-elle après avoir remis un test de grossesse à Myriam. Puéricultrice et titulaire d’un DU de santé sexuelle et reproductive, Geneviève partage son temps entre son travail à l’Aide sociale à l’enfance et le bénévolat pour Médecins du Monde. Les problématiques féminines sont son cheval de bataille.

De fait, la situation se révèle préoccupante. Depuis deux mois, les soignants reçoivent une quantité croissante de femmes enceintes seules et à la rue. «  Avant, on voyait un cas par semaine. Aujourd’hui, c’est tous les jours  », s’alarme Corine. Et l’idée de l’IVG choque ces patientes. Quel que soit leur choix, le réseau Solipam (Solidarité Paris maman), partenaire du Caso, pourra les accompagner.

A cela s’ajoutent de très nombreuses violences. Hébergées par un compatriote, certaines doivent payer de leur personne. «  Elles ne réalisent pas que c’est du viol  », reprend Geneviève. Beaucoup ont aussi été abusées pendant le voyage.

Là encore, il faut écouter les non-dits. Et persévérer «  en gardant en tête le risque de violences sexuelles, même face à des femmes sûres d’elles. Alors, je tends des perches en demandant par exemple si elles ont besoin d’une contraception.  »

De tout cela, les soignants ne se tirent pas indemnes. Trouver la juste distance devient rude. «  Face à ces histoires qui nous dépassent, on peine à rentrer tranquillement chez soi », avoue Corine qui projette de créer des groupes de parole au Caso, pour prévenir l’épuisement des bénévoles.

Et contre toute attente, les patients se révèlent un soutien malgré eux. «  Ils sont déprimés, mais jamais découragés. Ils nous transmettent leur indestructible volonté, remarque Geneviève. Eux sont au début de l’espoir.  »

Emilie Lay

(1) Les prénoms ont été changés

(2) L’AME couvre les frais de santé des personnes en situation irrégulière, résidant en France depuis plus de trois mois. Depuis 2011, les mineurs isolés peuvent la réclamer.