Luttes et mobilisations

Alter infos - Plus de 150 jours de grève : il y a urgence au CHU de Rennes !

il y a 3 mois, par Info santé sécu social

C’est au cours de la journée de grève nationale du secteur hospitalier du 08 novembre que nous avons rencontré Bertrand Audiger, délégué syndical à Sud-Santé-Sociaux au CHU de Rennes, dans un bistrot rennais. La mobilisation venait alors de s’achever et l’homme n’avait pas la mine des bons jours. Pas assez de monde pour ce rassemblement qui s’est tenu place de la Mairie. « Ce n’est pas encore la culture de la maison » lâchera-t-il en commandant son café.

Pourtant, ce militant inconditionnel du service public ne baisse pas les bras, bien au contraire. Face aux restrictions budgétaires, aux suppressions de postes et contre la course au productivisme de certaines administrations hospitalières, la riposte se doit d’être sans faille et de plus en plus visible. Et être visible, c’est un peu devenu son combat quotidien.

En effet, cela fera près de 5 mois déjà que les salariés des urgences adultes du centre hospitalier universitaire (CHU) de Rennes, avec les syndicats SUD et CGT, sont engagés dans un bras de fer avec leur hiérarchie. Pour dénoncer des conditions de travail qui se sont dégradées (non-remplacement des arrêts maladies, matériel faisant défaut, engorgement des urgences…[Ø]) et des violences devenues monnaie courante (agressivité, écarts de langage), une partie du personnel s’est mise en grève illimitée depuis le 20 Juin. Leur revendication ? Pouvoir exercer leur métier dans de bonnes conditions avec pour seul mot d’ordre, des effectifs et des lits supplémentaires. Ni plus, ni moins !

Bertrand Audiger : « Les demandes des agents et des infirmier-e-s des urgences ne sont pas farfelues. Ils demandent simplement à avoir le même nombre de personnel l’été que l’hiver mais surtout que l’hôpital pérennise sur son établissement un service de médecine interne avec un effectif adéquat pour accueillir dans de bonnes conditions les patients qui sortent des urgences. Cela permettra de faire tampon entre le temps de l’hospitalisation et leur sortie définitive et évitera ainsi de grossir le nombre des brancards dans les couloirs… »

« En sous-effectif chronique, dans des locaux exigus où les patients stagnent des heures voire des journées entières »[Ø], le personnel urgentiste se bat autant pour la santé des malades que pour la leur. Ici, on est loin de l’image d’Épinal véhiculée par diverses séries TV de type ′Grey’s Anatomy′. La réalité du terrain se traduit pour certain-e-s par des journées de douze heures, des semaines à plus de 50 heures, un service proche de la saturation et des patients excédés par le temps d’attente, parfois entre 6 et 9 heures[Ø]. De jour comme de nuit. L’expression « travail à la chaîne » sera même lâchée au cours de notre conversation.

Bertrand Audiger : « Dans notre service, il faut toujours courir après le temps, toujours faire plus, toujours tout compter et faire les choses toujours plus vite. Et faire vite, c’est aussi parfois faire mal. Dans notre travail de soignant, notre direction et notre ministère ont oublié que les temps d’échange, d’écoute et d’explication sont essentiels. Prenez l’exemple du type qui arrive sous l’emprise de stupéfiants. Si nous sommes brusques avec lui parce que nous sommes pressés, il va nous rentrer dans le lard direct et la situation peut vite dégénérer. La violence que nous subissons est une violence induite des deux côtés. On devient violent parce que l’on est agressé à cause de la manière dont nous travaillons. C’est une violence institutionnalisée… »

Sans parler des risques pour les patients, les conditions sont telles que certains médecins urgentistes n’en peuvent plus et seraient déjà sur le départ. On parle de 13 titulaires démissionnaires sur 15. Malgré le fait que le CHU soit classé parmi les 10 premiers[Ø] de France, son service d’urgence n’attire plus. Pour preuve, le poste de chef de service n’est toujours pas pourvu. On vous laisse imaginer l’angoisse du personnel soignant quant à la permanence et la qualité de l’encadrement médical dans un futur proche. «  C’est incroyable le nombre de postes d’urgentistes titulaires vacants dans les hôpitaux français[Ø]. En fait, dans tous les hôpitaux où il y a un problème, les médecins s’en vont…  » constatait déjà en 2013 le porte-parole de l’Amuf[Ø] (Association des Médecins Urgentistes Français).

Un droit d’alerte[Ø] sur la situation a pourtant déjà été déposé dès 2015, officialisant ainsi la problématique. Presque un an plus tard, la direction de l’hôpital de Rennes préfère communiquer sur ce qui l’arrange et améliorer son image (comme ici ou là) plutôt que de satisfaire concrètement aux revendications. Difficile de faire autrement pour ne pas perdre la face, surtout après la polémique de ces milliers de médicaments en parfait état finissant chaque année à l’incinérateur de l’hôpital[Ø] ou quand votre voisin est l’EHESP, l’école qui forme les futurs comptables directeurs d’hôpitaux. Par contre, arracher les tracts syndicaux et mettre la pression sur les grévistes, ça, l’administration sait faire. Quand un tiers des postes ne sont pas pourvus par des titulaires mais par des contractuels[Ø], le rapport de force n’est franchement pas équitable.

Bertrand Audiger : « De très fortes menaces et des pressions sur les grévistes et les porteurs du mouvement au sein des urgences ont eu lieu. Cela refroidit certaines ardeurs… Notre direction est clairement dans la répression quand elle ne fait pas l’autruche face à nos courriers qui restent lettres mortes. »

Alors oui, cette grève reste pratiquement inaperçue pour le grand public. Et pour cause ! Aucune perturbation n’est observée, les grévistes ne laissent pas les malades sans soin : « nous faisons des grève de 5 minutes à une heure[Ø] ». Conscience professionnelle, solidarité et mission du service public avant tout. De plus, peu de médias en parlent au grand dam de celles et ceux qui mènent la lutte. A croire qu’il faille obligatoirement fomenter des blocages avec pneus et palettes enflammées ou des manifestations nocturnes[Ø] pour attirer des médias devenus avides d’images sensationnelles et de buzz. Seuls les élus rennais du Front de Gauche[Ø] ont affiché publiquement leur soutien (ndlr : à l’heure où nous écrivons ces lignes). Par contre, silence radio du côté de la municipalité selon Bertrand Audiger. Le fait que la présidente du Conseil de surveillance du CHU ne soit autre que la ′cumularde′ Député-Maire-Conseillère-Métropolitaine-Etc… Nathalie Appéré[Ø] n’a sans doute aucun rapport. Cette dernière n’est pourtant pas frileuse pour afficher sa solidarité vis à vis de certaines causes des travailleurs. Les commerçants du carré Rennais en mai dernier s’en souviennent encore, par exemple…

« Il faut savoir terminer une grève dès que la satisfaction a été obtenue », disait Maurice Thorez. On en est loin aujourd’hui et aucune porte de sortie ou issue de secours ne semble se profiler. Récemment et face à la surdité de leur hiérarchie, certains grévistes n’ont pas hésité à envahir le Conseil de Surveillance du CHU qui se tenait en présence de la directrice Générale Mme Anatole-Touzet[Ø] et du directeur de l’ARS et de Nathalie appéré.

Bertrand Audiger : « On veut tuer dans l’œuf le mouvement. On laisse pourrir la situation et nous ne réussissons pas à obtenir un écho significatif de notre mouvement dans les médias comme Ouest France, par exemple. Pour la direction, nous sommes mieux lotis par rapport aux autres urgences en France. A partir de là, c’est un dialogue de sourds qui s’engage. C’est triste d’en arriver là mais on en vient à se demander s’il ne faudra pas attendre un accident grave pour que cela bouge ! »

Rennes n’est malheureusement pas une exception. Le malaise des urgentistes s’étend sur tout le territoire. Nantes, Clermont-Ferrand, Tourcoing, Alençon, la liste est longue et non exhaustive. Dans un monde marchand où tout a un coût, quand la quête de la rentabilité remplace l’efficience, quand un patient se transforme en une pathologie tarifée, focaliser le problème de l’engorgement des urgences en culpabilisant uniquement ces « gens qui n’ont rien à y faire » est un leurre. Le combat pour l’accès aux soins pour toutes et tous et à la dignité du malade reste essentiel. Il en devient même d’une extrême urgence ! Même si ce « n’est pas encore la culture de la maison… ».

PLUS D’1FOS

http://www.sudsantesociaux35.org/

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