La Sécurité sociale

Alternative économique - Protection sociale : les Français solidaires, mais...

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

MAXIME PARODI 27/04/2018

Une plus grande redistribution des revenus et une bonne protection sociale pour tous : cette demande est partagée par la majorité des citoyens dans la plupart des pays. Toutefois, l’ampleur de cette redistribution et le niveau de protection sociale souhaités varient nettement d’un pays à l’autre. Les Français jugent très sévèrement le niveau des inégalités chez eux, alors que celles-ci sont plus faibles que dans de nombreux pays où l’on se montre moins critique. Ils sont également particulièrement fiers de leur système social puisque huit Français sur dix estiment qu’il pourrait servir de modèle aux autres pays.

En général, ces opinions sur la redistribution et la protection sociale sont assez stables : elles sont avant tout le résultat de l’histoire des conflits sociaux et des compromis politiques de chaque pays. C’était l’une des leçons de l’ouvrage de Gøsta Esping-Andersen sur Les trois mondes de l’Etat-providence (1990). Il y distinguait trois types d’arrangement social entre l’Etat, le marché et la famille. Dans les régimes sociaux-démocrates, comme les pays nordiques, l’Etat accorde des prestations universelles au nom de l’égalité des citoyens. Dans les régimes dits « conservateurs », comme la France et l’Allemagne, la puissance publique assure avant tout le maintien des revenus des travailleurs face à différents risques (chômage, maladie, vieillesse) grâce à un système d’assurances sociales obligatoires. Enfin, dans les régimes libéraux (pays anglo-saxons), l’Etat intervient de manière ciblée vers les plus nécessiteux et s’en remet pour le reste aux mécanismes du marché.

Un système social multiforme

Dans la réalité, les systèmes sociaux sont loin de se résumer à un seul de ces trois types à l’exclusion des deux autres. Par exemple, le Royaume-Uni relève plutôt du modèle libéral, mais pas son système de santé, qui s’apparente au modèle social-démocrate. Et à l’intérieur d’un même domaine, il n’est pas non plus simple de résumer la logique du système social à un seul principe. Par exemple, le régime d’assurance santé en France est dual, avec une partie relevant de la sécurité sociale et une autre du secteur privé (les mutuelles).

Historiquement, le système social français s’est construit dans une perspective conservatrice, mais par la suite il a instauré des prestations universelles au profit des exclus

De plus, ce qui pouvait être vrai à une époque ne l’est plus aussi clairement aujourd’hui. Historiquement, le système social français s’est construit dans une perspective conservatrice, en développant un système assurantiel à partir des contributions des salariés. Mais par la suite, il a instauré des prestations universelles au profit des exclus. Dans le cas de l’assurance maladie, il y a eu d’emblée une dimension redistributive, puisque les cotisations ont été dès l’origine calculées à partir des salaires et non des risques. A partir de 1991, le financement s’est appuyé sur la contribution sociale généralisée*(CSG), qui couvre aujourd’hui environ 8 % du budget de l’assurance maladie. Par ailleurs, la couverture maladie universelle (CMU) a été mise en place en 1999 et prolongée en 2016 par la protection universelle maladie.

De même, l’instauration du revenu minimum d’insertion (RMI) en 1988 et son remplacement par le revenu de solidarité active (RSA) en 2009 montrent bien que le système social n’est jamais resté figé dans une logique d’assurances sociales calculées sur les contributions des salariés, mais s’est développé dans un sens universaliste.

Ces évolutions répondaient aux attentes des Français, dans l’ensemble favorables à une plus grande redistribution et à une couverture universelle des divers risques. Leurs critiques portent plutôt sur la mise en oeuvre de ces politiques : le problème n’est pas d’apporter une aide aux pauvres, mais que cette aide n’inciterait pas à sortir de la pauvreté, qu’elle serait détournée par des fraudeurs ou qu’elle ne ciblerait pas assez les « bons pauvres ».

Zoom Pourquoi les Américains boudent ’Etat-Providence

Ainsi, à la création du RMI, une large minorité de Français (30 %) soupçonnait que cette aide « incite les gens à s’en contenter et à ne pas chercher de travail ». Puis au fil des ans, cette opinion a fait son chemin jusqu’à devenir majoritaire dans les années 2000, ce qui a servi de justification à son remplacement par le RSA, qui associe une partie de cette aide à une reprise d’activité. Mais le répit fut de courte durée et rapidement le RSA a été confronté aux mêmes reproches.

L’universalité en crise
Il faut dire que la crise économique de 2008 a provoqué un net infléchissement des opinions. Auparavant, les Français se montraient compréhensifs à l’égard des difficultés des chômeurs et des pauvres, particulièrement lors des périodes difficiles. Lorsque survenait une crise, ils reconnaissaient que les chômeurs étaient des victimes et qu’il fallait les aider. Inversement, lorsque la conjoncture économique s’améliorait, ils devenaient plus critiques en affirmant que les chômeurs ne faisaient pas tout ce qu’il fallait pour retrouver un emploi.

En 2010, 60 % des Français souhaitaient que l’assurance chômage bénéficie à tous sans distinction. En 2014, ils n’étaient plus que 40 %. Twitter
Après 2008, cet état d’esprit s’est modifié. Alors que le pays s’enfonçait dans la crise, les Français se sont inquiétés de la soutenabilité de leur système social ; ils se sont montrés moins « généreux » envers les chômeurs et les pauvres. Le soutien à l’universalité des prestations sociales, qui avait toujours été stable et majoritaire, s’est mis à fléchir. En 2010, 60 % des Français souhaitaient que l’assurance chômage bénéficie à tous sans distinction. En 2014, ils n’étaient plus que 40 %.

Inquiétudes
Un mouvement similaire s’observe pour les retraites. Même le soutien à l’universalité de l’assurance maladie connaît une légère baisse. Lors de la campagne présidentielle de 2017, François Fillon a pu ainsi proposer de la restreindre aux seules affections graves, au nom de la « rigueur » budgétaire. Parallèlement, l’opinion que « seuls ceux qui cotisent devraient bénéficier des prestations sociales » progresse. C’est le cas notamment des allocations familiales : 28 % de Français souhaitaient la réserver aux cotisants en 2010, contre 50 % en 2014, selon une enquête de la Drees. Manifestement, la confiance dans l’avenir du système de protection sociale vacille et beaucoup jugent qu’il faut couper dans les dépenses sociales et se recentrer sur les cotisants, renouant avec l’approche « conservatrice » initiale.

Cette crise de confiance n’est-elle qu’une parenthèse ? Il y aura probablement un retour de balancier, mais il est trop tôt pour affirmer que cette crise ne laissera pas de traces profondes et durables dans l’opinion. Les Français continuent d’exiger plus de redistribution et de solidarité et cet idéal reste majoritaire. En revanche, l’inquiétude sur la pérennité du système et le soupçon que les mécanismes de solidarité désinciteraient au travail ont clairement fait bouger les lignes. Cette tension entre l’idéal et son possible dévoiement pratique n’est certes pas neuve, mais un nouveau chapitre s’écrit depuis 2008.

*Maxime Parodi est sociologue à l’OFCE, département des études

* Contribution sociale généralisée (CSG)
Cette taxe destinée à contribuer au financement de la sécurité sociale s’applique à l’ensemble des revenus (salaires, retraites, allocations, rentes...).