La santé au travail. Les accidents de travail et maladies professionnelles

Bastamag - Le combat exemplaire des verriers de Givors, pour la reconnaissance de leurs maladies professionnelles

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

PAR OLIVIER FAVIER 13 MARS 2018

Presque dix ans : c’est le temps qui aura été nécessaire, de la prise de conscience jusqu’à une première victoire judiciaire, aux verriers de Givors pour obtenir la reconnaissance des maladies professionnelles qui les ont peu à peu décimés. Des employés qui mènent leur propre enquête sanitaire, un ancien ouvrier devenu docteur en gestion, des chercheurs, une infirmière formée à une méthodologie innovante... telle est la somme des rencontres et expériences improbables, qui ont tissé la trame de ce combat peu commun. Récit.

« Qui a tué les verriers de Givors ? », interroge Pascal Marichalar dans un livre à l’écriture précise et élégante, paru en novembre dernier. Cette commune de 20 000 habitants frappée par la désindustrialisation se trouve à quarante kilomètres à l’est de Saint-Étienne et au bout de la Vallée du Gier, un bassin organiquement relié à la vieille ville minière. C’est en ces lieux que la rivière, connue pour la qualité de ses eaux propice aux activités industrielles, rejoint le Rhône. La ville aujourd’hui regarde vers Lyon, située à vingt kilomètres plus au nord, en amont du fleuve.

Cette double proximité, ainsi que la présence dès 1830 de la première ligne de chemin de fer d’Europe transportant des voyageurs, a placé Givors au cœur d’une des plus grandes épopées de la Révolution industrielle, marquée prioritairement par le charbon, les armes, le ruban ou les cycles. Les maladies que dénoncent les verriers s’inscrivent dans une longue généalogie locale de souffrances et de dénis. À Saint-Étienne longtemps, on pratiqua la sarbacane pour chasser la silicose, la « maladie du mineur », et de beaucoup d’autres ouvriers, que la France a reconnue en 1945, soit 18 ans après l’Angleterre et l’Allemagne.

La rencontre d’anciens verriers et d’intellectuels déterminés
Pascal Marichalar, chercheur au CNRS, a effectué une douzaine de séjours à Givors, entre 2013 et 2016. Il y a interrogé une trentaine d’anciens verriers, des proches d’anciens ouvriers malades ou décédés, des professionnels. « Des bouquins comme celui-ci, on pourrait en écrire des dizaines », dit celui qui, très humblement, pense avoir simplement mis ses compétences au service d’un combat mené par des personnes courageuses et déterminées. Au départ, il y a eu du côté des travailleurs un concours de circonstances, celui d’un local obtenu après la fermeture de l’usine en 2003, afin de conserver la mutuelle d’entreprise. L’association des anciens verriers a aussi permis aux travailleurs de rester en contact. C’est grâce à ce réseau qu’ils ont pu initier quelques années plus tard, en 2009, un combat d’une tout autre nature.

L’autre atout dont ils disposent est la présence à leur côté de Laurent Gonon, ancien ouvrier devenu imprimeur, puis docteur en gestion après de longues études reprises en formation continue. Aujourd’hui retraité, Laurent Gonon a permis aux verriers d’obtenir sinon une « victoire » devant la fermeture de leur usine, du moins de nombreux reclassements. L’homme n’est pas simplement méthodique et acharné quand il se saisit d’un dossier. Il est infiniment curieux et d’une souplesse intellectuelle peu commune. Pascal Marichalar, qui doit beaucoup à son formidable travail de documentation, écrit ainsi de lui : « Il est difficile d’imaginer pourquoi une personne qui a consacré tant de temps et d’efforts à lutter contre des fermetures d’usines accepterait de s’engager dans une recherche visant à démontrer l’empoisonnement dû à ces mêmes usines. C’est pourtant ce qui arrive. »

« Vous êtes en train de mourir les uns après les autres ! »
Encore fallait-il prendre conscience que ces morts précoces, dues à des maladies semblables, valaient non seulement d’être expliquées, mais aussi dénoncées. Pascal Marichalar explique qu’en apprenant la mort d’un verrier, Mercedes Cervantes, dont le mari Christian était lui-même atteint d’un cancer, a fini par exploser : « Il y a encore un mort ! Mais vous ne vous rendez pas compte, que vous êtes en train de mourir les uns après les autres ? Vous ne vous posez pas de questions ? » Cette interpellation suscite d’abord le malaise chez ses interlocuteurs, aux prises avec un véritable conflit de loyauté. « Tu ne mords pas la main qui t’a nourri », répète alors son mari, pourtant ancien délégué syndical, à la tête de la lutte contre la fermeture. Son rêve à lui, c’est de créer un musée dédié au travail des verriers.

« Pour autant, complète Pascal Marichalar, la fermeture de l’usine marque la fin d’un contrat moral. Jusque là, on considère la maladie comme faisant partie des risques du métier. Le site fermé alors qu’il est tout à fait viable, la vérité se fait jour : les verriers ont été exposés par indifférence et par négligence. » Christian Cervantès meurt en 2012, désormais convaincu de la nécessité de se battre aussi sur cette question. Peu avant son décès, il adresse un courrier en ce sens au ministre du travail, Xavier Bertrand. Sa missive demeurera sans réponse. Le combat poursuivi par sa femme et sa fille pour la reconnaissance de sa maladie professionnelle devient cependant un exemple pour les autres.

55 substances dangereuses, des conditions de travail éreintantes
Une première enquête réalisée en 2009 par Laurent Gonon et Mercedes Cervantes révèle que le taux de cancer chez les verriers est dix fois plus élevé que la normale. Ce constat établi, il reste à déterminer les responsabilités. Une partie des archives a disparu après la fermeture du site. Le groupe initial, BSN Glasspack-Danone, possède à son actif la première tentative d’OPA jamais réalisée en France. Il a aussi compté parmi ses dirigeants un certain Maurice Papon, de sinistre mémoire. En 2004, elle est reprise par le leader mondial du secteur O-I Manufacturing. Le groupe est originaire de l’Illinois, son siège social européen est en Suisse. Le géant étasunien, qui exploite trente-cinq usines dans dix pays en Europe, n’est guère enclin à assumer le passif d’un site qui vient tout juste de fermer.

C’est par le dépouillement des fiches de sécurité des produits toxiques auparavant utilisés à la verrerie, ainsi que par l’analyse des situations de travail concrètes des verriers, que Laurent Gonon va établir les causes de cette sur-morbidité, en 2011. Il dénombre alors pas moins de 55 substances dangereuses, auxquels s’ajoutent des horaires décalés (travail en 3x8 et 5x8), une chaleur étouffante aux postes de travail ainsi qu’une grande proximité avec les machines, exposant les ouvriers aux vapeurs et aux projections.

L’amiante omniprésent sur le site
Qu’à cela ne tienne, la ligne de défense de l’entreprise et de ses avocats consiste à incriminer la mauvaise hygiène de vie des ouvriers – un usage excessif du tabac et de l’alcool notamment. Ils en viendront également à nier la présence de certaines substances toxiques sur le site, quand bien même les travailleurs se souviennent qu’un de leurs collègues s’est suicidé en plein jour en absorbant de l’arsenic destiné à la fabrication du verre.

L’exemple le plus éclatant demeure celui de l’amiante. Son usage ayant été interdit au 1er janvier 1997, l’entreprise a délivré à la fermeture du site 278 attestations individuelles d’exposition à ce puissant cancérogène jusqu’en 1996, comme si la loi en avait fait miraculeusement disparaître toute trace dans l’usine, du jour au lendemain. Or, l’amiante était omniprésent sur le site : pour boucher les trous, il était manipulé à pleines mains. En 2002, la direction essaie même de réintroduire les plaques de pose en amiante pour éviter les rayures sur le verre.

Seule la mobilisation des ouvriers, qui arrêtent alors une ligne de production, les empêche de concrétiser ce projet. Preuve ultime que le problème n’a jamais été complètement résolu, un marché de travaux de désamiantage est lancé après la fermeture, pour un montant de 430 000 euros. La démolition est réalisée en 2006, mais la cheminée du four huit demeure. Les briques sont tellement imprégnées de polluants que sa destruction est trop onéreuse.

« Les médecins ont peur des pressions »
Face à la mobilisation des verriers et de Laurent Gonon, l’entreprise et l’état font la sourde oreille. La médecine du travail se montre également peu conciliante. Et pour cause : quand les praticiens ne sont pas embauchés en interne, ils œuvrent au sein d’associations financées par les cotisations patronales, et qui sont mises en concurrence. Le système peut évidemment être préjudiciable à l’indépendance de leur jugement. Au-dessus d’eux, le médecin-inspecteur relève de la Direccte (Direction des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi), les services déconcentrés d’un État qui veille à ses propres dépenses..

Documentés et formés, Laurent Gonon et les anciens verriers commencent à faire établir des certificats médicaux en dehors des circuits classiques. « Les médecins généralistes n’ont que deux heures de formation sur les maladies professionnelles. Beaucoup ont peur des pressions », rappelle Laurent Gonon. « Alors pour ne pas trop les exposer, je leur propose moi-même des formules. Par exemple : "Il apparaît probable qu’il y ait un lien"... » Certains médecins reçoivent alors des courriers de la Caisse primaire d’assurance maladie pour avoir délivré trop de certificats médicaux initiaux à Givors. L’agence de Lyon compare avec le très chic sixième arrondissement, où vivent bien peu d’ouvriers...

Une méthodologie pour retracer les expositions au travail

Les verriers renoncent à attaquer au pénal. Ils cherchent d’autres solutions, en passant notamment par le Tribunal des affaires de sécurité sociale (TASS) de Lyon. La juridiction reconnaît en première instance, en avril et novembre 2014, que les deux cancers de Christian Cervantès, dont il est décédé « directement et essentiellement » ont été causés par son « travail habituel ». Médiatisée, la cause des verriers de Givors trouve de nouveaux soutiens. C’est par un reportage du journal régional de France 3 qu’une infirmière, Marie-Christine Cabrera, entend parler des difficultés rencontrées pour apporter les preuves d’une exposition passée.

Elle contacte l’équipe de recherche du Giscop 93, le Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle, basé à Bobigny. Sa fondatrice, Annie Thébaud-Mony, a mis en place une méthodologie pour reconstituer le parcours d’un travailleur en associant sa mémoire personnelle à l’expertise de chercheurs. Ces derniers ont pour mission de déterminer les expositions à des produits toxiques, liées à certaines tâches. Le récit personnel et sa relecture permettent de construire ce qu’elle nomme un « curriculum laboris ».

Formée à cette pratique, Christine Cabrera est dès lors en mesure d’apporter des éléments nouveaux aux dossiers des verriers. Autour d’elle et de Laurent Gonon, se rassemble un véritable « conseil scientifique ». Celui-ci va notamment documenter la toxicité de certains produits non reconnus par la sécurité sociale, alors qu’il existe à leur propos des études sérieuses, étrangement négligées.

Quinze ans après la fermeture, douze maladies reconnues
En janvier 2018, sur les 645 anciens verriers membres de l’association, 211 sont décédés et 73 sont malades. L’âge moyen des décès est de 70,5 ans – soit neuf ans de moins que la moyenne des hommes en France. Douze maladies professionnelles ont été reconnues, mettant en cause l’exposition au benzène, à l’arsenic, à la silice, à l’amiante, aux huiles minérales, aux hydrocarbures et aux solvants. A titre de comparaison, pour tout le secteur du verre creux à l’échelle nationale, seuls 28 cas ont été pris en compte entre 2009 et 2012.

Après la mort de Christian Cervantès, le combat judiciaire s’est poursuivi jusqu’à la cour de cassation, où le pourvoi de l’entreprise O-I Manufacturing, débouté devant la cour d’appel de Lyon, a été définitivement rejeté en mars 2017. Les décès décomptés ne tiennent pas compte des cas les plus précoces, dont tous ont pourtant gardé la mémoire. En entrant dans le local, c’est par un souvenir familial que le président de l’association des anciens verriers, Jean-Claude Moioli, aborde l’histoire des verriers de Givors : « Mon grand-père est rentré à huit ans, il est mort à quarante-huit ans. Il lui ont donné la médaille de ses quarante ans d’usine sur son lit de mort. »