Psychiatrie

Infirmiers.com - Terrorisme et psychiatrie : gare aux amalgames

il y a 1 semaine, par Info santé sécu social

Le ministre français de l’Intérieur Gérard Collomb, qui a fait le rapprochement entre psychiatrie et terrorisme, s’est attiré les foudres des psychiatres et des associations d’usagers de la psychiatrie. Médecins, infirmiers et familles de personnes malades dénoncent ce qu’ils considèrent comme un amalgame néfaste.

Pièces de puzzle

Les médecins et infirmiers psychiatres appellent à plus de vigilance et de précision dans les termes employés publiquement pour éviter les raccourcis malheureux entre terrorisme et psychiatrie.

C’est une déclaration qui a provoqué des remous dans le monde de la psychiatrie. Au lendemain des attentats perpétrés à Barcelone, en Espagne, le jeudi 17 août, qui ont fait 15 morts et de nombreux blessés, Gérard Collomb, ministre français de l’Intérieur, a indiqué sur RTL travailler en lien avec sa collègue Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, au repérage des personnes radicalisées avec l’aide de la communauté des psychiatres. Décrivant “deux faits d’attaques aujourd’hui : des attaques planifiées comme celle qui vient de se produire en Espagne, et puis [celles de] gens qui se radicalisent brutalement, avec souvent des profils psychologiques extrêmement troublés”, Gérard Collomb a fait savoir que le gouvernement avait l’intention de “mobiliser l’ensemble des hôpitaux psychiatriques, des psychiatres libéraux de manière à essayer de parer à cette menace terroriste individuelle” et envisageait la mise en place de "protocoles" pour pouvoir avoir un échange avec celles et ceux qui côtoient les personnes ayant des “délires autour de la radicalisation islamique.” Des propos qui ont fait bondir certains psychiatres mais aussi des associations de défense des personnes malades psychiques comme l’Unafam : pour ces acteurs, établir le lien entre terrorisme et psychiatrie non seulement n’est pas pertinent sur le plan scientifique, mais pire, ferait du tort aux malades.

Une assertion « scientifiquement fausse »

“D’une part, cette idée repose sur une assertion scientifiquement fausse : le lien entre maladie mentale et terrorisme n’est pas avéré”, souligne ainsi le psychiatre David Gourion dans une tribune à charge publiée sur le site du Monde le 21 août dernier. “Il a été montré que les patients qui souffrent de troubles psychiques ne commettent pas plus d’homicides que la population générale (ils en sont en revanche plus souvent victimes)”, rappelle-t-il.

“Il y a (…) un mélange des genres en tous points de vue”, estime pour sa part le chef du service de psychiatrie du CHU de Clermont-Ferrand, Pierre-Michel Llorca, contacté par LCI. “L’amalgame qui est fait entre comportement terroriste et maladie mentale est totalement infondé. On a souvent l’image du fou dangereux, mais les gens qui souffrent de troubles psychiatriques, quels qu’ils soient, sont bien plus souvent victimes qu’agresseurs. Cette confusion renforce la stigmatisation des malades.”

“A priori, Daesh ne vient pas recruter dans les hôpitaux psychiatriques.

Une mesure inapplicable dans un régime de libertés

L’Ordre des médecins a également réagi via un communiqué. L’organisme, chargé de la défense de l’indépendance de la profession médicale qu’il représente, s’est dit « ouvert au dialogue avec les autorités », mais a notamment rappelé le caractère absolu du secret médical et précisé que “dans un régime de libertés, la coopération des médecins ne pouvait se faire qu’avec les autorités de Justice. »”

“La psychiatrie est une discipline médicale, elle n’est pas l’antichambre des prisons

L’indignation est la même du côté de l’Union Syndicale de la Psychiatrie. “La compétence des psychiatres n’est pas d’être des fonctionnaires de police”, rappelle un communiqué publié le 29 août. Le syndicat dénonce le comportement d’un ministre, Gérard Collomb, accusé de “donner ses consignes à la psychiatrie”. Quant au Collectif des 39, dans un communiqué daté du 1er septembre, il dit ceci : “Nous constatons que suite aux propos du ministre de l’Intérieur des positions concordantes se sont exprimées. Elles résonnent avec les efforts de notre collectif et de nos partenaires à œuvrer pour une convergence des positions quant à l’état actuel de la psychiatrie et de la pédopsychiatrie en France. Nos inquiétudes sont confirmées par le constat récent, implacable, de la mission de la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, Adeline Hazan, qui démontre que – au delà de la diminution de moyens – la psychiatrie traverse une crise éthique, favorisant des concepts qui exacerbent des mesures sécuritaires, des pratiques de contention et un non respect trop fréquent des droits des patients. C’est cette crise que la psychiatrie doit chercher à surmonter, au lieu d’être victime collatérale des attaques qui ne lui sont pas destinées.”


L’avis de Jean-Paul Lanquetin, Infirmier de Secteur Psychiatrique Groupe de recherche en Soins Infirmiers et CRMC.

« En tant qu’infirmier, on ne voit pas bien le lien entre terrorisme et psychiatrie. A priori, Daesh ne vient pas recruter dans les hôpitaux psychiatriques. Le rapprochement qui a été établi par le ministre de l’Intérieur entre terrorisme et psychiatrie est malheureux. Sur le fond, pour des questions de sécurité publique, on est ouverts à l’idée d’apporter notre contribution pour comprendre les mécanismes à l’œuvre, bien entendu, mais sur la polémique actuelle nous avons plusieurs points de désaccord :
• Le ministre de l’Intérieur s’appuie sur une étude qui affirme qu’environ un tiers des 17 000 personnes fichées « S » présenteraient des troubles psychologiques. Or, on ne peut pas penser une organisation, et encore moins un protocole, à partir de données qui ne sont pas vérifiables ni rendues publiques.
• Dans le cas des terroristes, on parle de troubles psychiques, psychologiques, et non pas de maladie mentale. Il faut faire attention aux termes employés.
• La communication du ministère contribue à stigmatiser les malades psychiatriques alors même qu’il s’agit d’une population vulnérable à protéger plutôt qu’une population dont il faudrait se protéger.
• Plus largement, les raccourcis malheureux (« suicide réussi » etc) parfois avancés par la presse ou par les politiques peuvent induire un mécanisme de levée de l’inhibition chez certains patients. Autrement dit : il est nécessaire de faire très attention aux termes qui sont employés publiquement. Il faut une information rigoureuse sur ces questions.

Ce qu’il faut comprendre pour éviter les amalgames : il faut savoir que le délire d’un patient à un moment donné intègre toujours les éléments culturels de son époque et de son environnement. Pour vous donner une image, on ne voit plus aujourd’hui de fous qui se prennent pour Napoléon. »

Les malades psychiatriques « stigmatisés » par ce rapprochement

L’Union Nationale des Familles et Amis de Personnes Malades et/ou Handicapées Psychiques (l’Unafam) a également pris position via un communiqué contre ce qu’elle considère comme un raccourci dangereux : “Ces propos, qui laissent à penser que psychiatrie et terrorisme sont liés, renforcent les représentations du grand public sur la dangerosité de la maladie psychique (…) La radicalisation n’est pas un délire, les terroristes ont préparé leurs actes plusieurs mois à l’avance, s’appuient sur une cellule djihadiste en lien avec Daesh. Il y a des agents de liaison, un donneur d’ordre, qui sera retrouvé tôt ou tard. Bien sûr il y a des personnes isolées qui peuvent passer à l‘acte mais pour Boris Cyrulnik, parmi ces tueurs il y a très peu de malades mentaux au sens psychiatrique du terme, plutôt moins que dans la population générale car planifier, maitriser ses émotions et ses comportements, peu de malades savent le faire, relève l’association, citant le psychiatre et psychanalyste”. L’Unafam qui « dénonce » elle aussi fermement les amalgames, demande au gouvernement de « donner l’exemple » dans « la lutte contre la stigmatisation » des malades. “La stigmatisation dont ces personnes sont l‘objet, ne peut que renforcer le déni de la maladie, augmenter la perte d’estime de soi, retarder l’accès aux soins, et est fortement péjorative pour l’avenir de la personne et son rétablissement. La psychiatrie est une discipline médicale, elle n’est pas l’antichambre des prisons”.

Gérard Collomb rectifie le tir et le ministère se veut rassurant

Devant cette pluie de critiques, Gérard Collomb a tenu à éclaircir sa position : “en cas, soit, de désordre profond et de risque à l’intégrité de l’individu, ou bien d’événements imminents qui peuvent troubler l’ordre public, il peut y avoir des formes de coopérations avec les services psychiatriques, a-t-il précisé en direct sur BFM TV le 22 août dernier, avant de publier l’interview sur son compte Twitter officiel. "Mais évidemment que nous ne voulons pas faire cela dans notre coin et que nous allons en parler avec l’Ordre des Médecins, avec les psychiatres, de manière à trouver le juste équilibre.”

Au ministère des Solidarités et de la Santé, on dit « comprendre les inquiétudes » des médecins mais on se veut rassurant. “Nous avons la volonté de protéger le secret médical”. La ministre Agnès Buzyn s’exprimera sur la question dans les prochains jours.

“Défendre notre éthique soignante et notre responsabilité légale est donc d’affirmer qu’en aucun cas, nous ne participerons à un protocole de terroriste. Si ce protocole voyait le jour, ce serait sans nous et contre nous. Union syndicale de la psychiatrie
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Susie BOURQUIN

Journaliste Infirmiers.com

susie.bourquin@infirmiers.com