Environnement et facteurs dégradant la santé

J.I.M. - Amiante : les victimes se sentent méprisées par la justice

il y a 5 mois, par Info santé sécu social

Paris, le jeudi 8 juin 2017 – Hier, l’interminable instruction de deux dossiers symboliques impliquant l’amiante, ceux de Jussieu et des chantiers navals de Dunkerque (Normed) connaissait une nouvelle étape cruciale. Vingt ans après les premières plaintes, la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris devait se prononcer sur la conformité des mises en examen de neuf personnes et des chantiers navals. Les neuf personnes concernées sont des industriels, des scientifiques et des hauts fonctionnaires qui ont tous été membres entre 1982 et 1995 du Comité permanent amiante (CPA) constitué et financé par des industriels. Considéré comme un véritable organe de lobbying, ce comité est perçu par de nombreux observateurs comme responsable du retard de l’interdiction de l’amiante en France (qui a n’a été définitive qu’en 1997). Huit autres personnes, dont Martine Aubry, avaient également été inquiétées, mais l’annulation de leur mise en examen par la cour d’appel de Paris a été confirmée par la Cour de Cassation. Concernant neufs autres personnalités et les chantiers navals de Dunkerque, les hauts magistrats ont au contraire invité la chambre d’instruction à revoir sa copie.

Une justice trop favorable aux mis en examen ?

L’audience hier se tenait à huis clos, en la seule présence des avocats des parties civiles, Maîtres Dupont-Moretti et Vey, sollicités en 2016 par les victimes de l’amiante réunis au sein de l’Association régionale de défense des victimes de l’amiante (Ardeva). Ces portes fermées ont été perçues comme une vexation supplémentaire par les anciens ouvriers des chantiers navals ou les employés de Jussieu, un nouveau symbole du mépris de la justice. « C’est l’injustice qui continue ! Depuis le début dans cette affaire, les victimes sont méprisées : nous sommes à la porte de l’audience, comme si la catastrophe de l’amiante ne nous concernait pas » a déploré cité par La Voix du Nord Pierre Pluta, ancien ouvrier de la Normed et président de l’Ardeva. Ce sentiment est également partagé par leurs avocats. Ils dénoncent « un traitement privilégié des mis en examen ».

La lenteur de la justice est le premier marqueur de ce manque de considération. « Va-t-on attendre que les mis en cause soient séniles ? L’action publique s’est déjà éteinte pour l’un deux à la suite de son décès » regrette Michel Parigot, chercheur en mathématiques au CNRS et président du Comité anti-amiante de Jussieu.

Un puissant lobbying ayant concouru à un retard de 20 ans

Au-delà de la forme, sur le fond, en dépit des méandres de l’instruction, les parties civiles sont convaincues de la pertinence de leur action et notamment du rôle délétère joué par le CPA sur l’absence de décision des autorités nationales. « Les mis en examen ont bien été impliqués dans une entreprise qui a consisté à négliger les risques de l’amiante et à ne pas prendre les mesures de précaution qu’ils savaient nécessaires à cette époque » martèle Michel Parigot qui ajoute dans le Monde : « Dès le milieu des années 1970, la question de l’interdiction totale de l’amiante se posait car on savait tout sur le risque et les maladies encourues. Mais les industriels se sont organisés pour éviter cette interdiction et empêcher la prise de mesures de protection pour les salariés des entreprises concernées par les pouvoirs publics ». De son côté, Maître Antoine Vey a évoqué devant la chambre d’instruction de la cour d’appel le « puissant lobbying des industriels » et a également décrit « des comportements négligents voire accablants ».

Cimetières

Alors que les magistrats ont décidé de mettre leur décision en délibéré jusqu’au 15 septembre (sans doute pour prendre encore le temps d’éplucher ce dossier lourd de 80 tonnes de pages selon la Voix du nord !), l’amiante continue à tuer chaque jour. Selon l’Ardeva, quelques 3 000 personnes meurent tous les ans d’une pathologie liée à l’exposition aux fibres d’amiante, responsable de 10 à 20 % des cancers du poumon et 85 % des mésothéliomes. Jusqu’à 100 000 personnes pourraient succomber d’ici 2025. « A ce jour dans notre association, on dénombre 670 décès directement liés à l’aimante » sur 3 000 salariés et 3 000 sous-traitants ayant travaillé sur les chantiers navals dénombre tristement Pierre Pluta. « On n’en peut plus d’accompagner des copains au cimetière » commente Jean-Pierre Decodts un des piliers de l’Ardeva qui hier participait au dépôt de quatre lettres de veuves d’ouvriers adressé au Président de la République au pied de la statue Jean Bart à Dunkerque.

Aurélie Haroche