Amerique du Nord

JIM (Journal International de Médecine) - La santé, aux abonnés (presque) absents lors de la campagne électorale américaine

il y a 5 mois, par Info santé sécu social

Washington, le mardi 8 novembre 2016 – L’Amérique vote aujourd’hui après des mois d’une campagne électorale considérée par une grande partie de la population et par de nombreux observateurs comme désastreuse. Marqués par les invectives et les soupçons, les fausses révélations et les vrais malaises, les mois passés ont laissé bien peu de place à l’échange d’idées et d’arguments entre la démocrate Hillary Clinton et le Républicain Donald Trump, qui figurent parmi les candidats les plus détestés de l’histoire américaine.

Obamacare : une Amérique divisée

Ainsi, les questions de santé, dans une Amérique où l’obésité reste un fléau et où l’accès aux soins est très inégalitaire n’ont été que rarement abordées. Au lendemain du dernier débat, la plupart des commentateurs politiques ne pouvaient ainsi que déplorer l’absence de programme de Donald Trump en la matière. Tout au long des semaines précédentes, le candidat républicain aura plus fréquemment évoqué la santé de sa rivale pour nourrir les rumeurs les plus folles que celle des Américains. Un point central a cependant régulièrement retenu l’attention : le sort de la réforme de l’Assurance maladie, l’Obama Care. Si cette dernière n’a pas été au cœur des mêmes controverses et dérives que lors de la précédente campagne (où l’on accusa Obama d’être rien de moins qu’un affreux communiste pour avoir instauré cette réforme), elle a néanmoins été fréquemment évoquée. Figurant au quatrième rang des préoccupations des électeurs, la réforme de l’Assurance maladie suscite des positions tranchées. Si un peu plus de la moitié des Américains s’en déclarent insatisfaits, les Démocrates n’appellent pas de leurs vœux l’abrogation soutenue dans le camp des Républicains. Les électeurs d’Hillary Clinton souhaitent même majoritairement que l’Etat fédéral joue un rôle accru dans la régulation de ce secteur, au contraire des Républicains. Pour la candidate, le sujet est délicat et elle a insisté sur sa volonté d’améliorer le dispositif.

Quand Bill Clinton dit tout le mal qu’il pense de la réforme de l’Assurance maladie

Ces derniers jours ont contribué plus encore à faire de l’Obamacare un "cadeau empoisonné" pour Hillary Clinton. D’abord, des chiffres officiels ont annoncé une augmentation de 25 % de certaines primes d’assurance, ce qui concerne prioritairement les 11 millions d’Américains assurés grâce à l’Obamacare. Donald Trump n’a pas pu s’empêcher d’exagérer cette nouvelle en déclarant : « Obamacare est en train d’exploser. La Maison Blanche a annoncé des hausses de 25 ou 26%, mais ce chiffre est tellement inexact ! C’est un chiffre inventé ! La vérité c’est une hausse de 65 à 80 %, et pas 25 %. Notre pays est dans un pétrin encore plus grave que ce que nous pensions » a-t-il déclaré. Le candidat Républicain n’a cependant pas besoin de telles exagérations pour faire douter de l’Obamacare. Dans le camp démocrate, les critiques sont également nombreuses. Bill Clinton s’en est lui-même fait l’écho, considérant comme « folle » la réforme de Barack Obama et expliquant « Nous avons donc un système fou où 25 millions de personnes supplémentaires sont assurées, mais ceux qui se démènent et travaillent 60 heures par semaine finissent par payer deux fois plus qu’avant, avec une couverture divisée par deux ». Evidemment, ces déclarations n’ont pas échappé à Donald Trump qui a ironisé : « Je parie qu’il a dû passer une mauvaise soirée hier. Mais honnêtement, il a passé beaucoup de mauvaises soirées avec Hillary ». Enfin, la persistance d’hôpitaux de campagne qui pendant quelques jours accueillent dans une région ceux qui n’ont pas les moyens de se faire soigner est perçue par beaucoup comme la démonstration de l’échec de l’Obamacare. Chez ceux qui défendent encore la réforme, dont l’équipe d’Hillary Clinton, on rappelle que le taux d’Américains dépourvus d’assurance santé n’a jamais été aussi bas. Pour sa part, reconnaissant certains dysfonctionnements, Barack Obama compare : « Quand une compagnie met sur le marché un nouveau smartphone, et qu’il y a des problèmes, que fonts-ils ? Ils réparent, ils améliorent, sauf s’il prend feu, là, on arrête. Mais on ne revient pas au téléphone à cadran. Vous ne dites pas "on va supprimer les smartphones !" Tout comme nous ne reviendrons pas à la discrimination contre les personnes malades. Nous ne reviendrons pas en arrière ».

L’autre élection : pour ou contre le cannabis

A l’exception des polémiques autour d’Obamacare et de quelques piques d’Hillary Clinton sur la flambée du prix de certains médicaments, les discussions autour de la santé ont été assez restreintes. Les candidats se sont néanmoins prononcés en faveur de la mise en place d’un congé maternité, de douze semaines pour Hillary Clinton et de six semaines pour Donald Trump. L’avortement, sujet toujours récurent des campagnes américaines, aura pour sa part plus certainement marqué celle de la candidate démocrate que du républicain, en dépit de ses contradictions passées sur le sujet. On a ainsi beaucoup reproché à Hillary Clinton d’avoir choisi comme colistier Tim Kaine un catholique conservateur opposé à l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Des critiques qu’elle a tenté de minimiser en rappelant qu’elle soutiendrait fermement le droit de chaque femme à l’avortement ainsi qu’un accès universel aux services de santé permettant un accompagnement fiable et sûr. Outre l’Obamacare ou l’avortement, une question liée à la santé est enfin au cœur de l’élection aujourd’hui. Plusieurs Etats interrogent en effet leur population sur la dépénalisation du cannabis ou son autorisation à des fins thérapeutiques. L’Arizona, la Californie, le Maine, le Massachusetts et le Nevada organisent ainsi des référendums sur la légalisation de la marijuana pour un usage récréatif, tandis que l’Arkansas, la Floride et le Dakota du Nord s’intéressent à son utilisation à des fins thérapeutiques.

Quand les électeurs masculins d’Hillary Clinton sont soupçonnés de manquer de testostérone

A l’issue de cette campagne qui laissera un souvenir cuisant dans l’esprit de beaucoup d’Américains, la plupart des sondages et des observateurs donnent aujourd’hui Hillary Clinton gagnante, même si beaucoup invitent à la plus grande prudence. Quel sera le choix des médecins américains ? Des travaux des chercheurs de Yale présentés par le New York Times donnent sur cette question des éclairages intéressants. Ils montrent comment l’affiliation au camp démocrate ou au camp républicain varient considérablement en fonction de la spécialité : les psychiatres ou les pédiatres sont à deux tiers pour le camp d’Hillary Clinton, quand les chirurgiens sont plus de 70 % à préférer celui de Donald Trump. Cependant, la personnalité des deux candidats pourrait faire bouger les lignes habituelles. Beaucoup redoutent le caractère imprévisible et violent de Donald Trump, même au sein du camp Républicain, bien que la tendance à la dissimulation d’Hillary Clinton ne séduit guère plus. En la matière, le trouble autour de la santé de la candidate pourrait influencer les praticiens. En septembre, ils étaient ainsi 70 % à juger préoccupants les problèmes d’Hillary Clinton. On remarquera enfin que la différence entre les spécialités trouve peut-être une explication dans le sexe : les pédiatres et les psychiatres sont plus souvent des femmes, tandis que les chirurgiens restent majoritairement des hommes. Or, les premières accorderont plus facilement leurs voix à Hillary Clinton selon toutes les enquêtes. A cet égard, il y a quelques semaines, des soutiens de Donald Trump proposaient aux hommes s’apprêtant à voter Hillary Clinton des « tests » pour évaluer leur taux de testostérone. Un autre exemple de la hauteur des débats.

Aurélie Haroche