L’hôpital

L’Humanité - Pourquoi une simple grippe met les hôpitaux en hypertension

il y a 3 mois, par Info santé sécu social

Aux urgences de l’hôpital de Gonesse, un quotidien devenu ingérable

Alexandre Fache

Malgré ses locaux flambant neufs, l’hôpital de cette ville du Val-d’Oise fait partie des 192 établissements « en tension » répertoriés par le ministère. Une surchauffe qui n’a que peu à voir avec la grippe, soulignent ses personnels, mais plus avec un manque patent de lits et de personnel.

Même si elle assure que « l’hôpital fait face » et que « tout le monde est sur le pont », la directrice Catherine Vauconsant reconnaît des difficultés. « Nous subissons un aléa épidémique très fort en ce début d’année, alors que nous avons aux urgences un effectif médical insuffisant, de l’ordre de quatre équivalents temps plein. Les deux conjugués rendent la prise en charge des patients très difficile. » Pour tenter d’y remédier, une réunion était convoquée jeudi avec l’ensemble des personnels concernés. Une de plus, car en réalité, c’est depuis début décembre que l’établissement enchaîne les « cellules de crise » quotidiennes pour tenter de réduire un engorgement devenu permanent. Bronchiolites, probablement liées à la pollution intense qu’a connue l’Île-de-France en décembre, gastro-entérites et, maintenant, grippe, dont le virus serait particulièrement agressif cette année… Il n’est pas rare, ces derniers temps, que les urgences de Gonesse accueillent jusqu’à 175 patients par jour. « Or, au-delà de 140, on est déjà au point de rupture », accuse Mohamed Farid, délégué CGT de l’hôpital et par ailleurs candidat PCF dans la 8e circonscription du Val-d’Oise.

27 heures sans voir un médecin

Rencontrées mercredi, petites et grandes mains de ce service ouvert 24 heures/24 et 7 jours/7 témoignent d’une même voix d’un état de surchauffe ininterrompu, avec des conséquences lourdes pour les personnels comme pour les patients. « Au moment où je vous parle, nous avons quelqu’un qui attend depuis 27 heures de voir un médecin, raconte Lynda Maandi, aide-soignante. Et pourtant, il ne s’agit pas de la journée la plus difficile de la semaine. L’autre soir, je suis rentrée chez moi, des personnes âgées attendaient sur leur brancard. Je suis revenue le lendemain à 11 heures, elles n’avaient pas bougé. On n’a jamais imposé aux patients des temps d’attente aussi longs. »

Cette école de la patience se fait-elle au moins dans des conditions dignes, au sein de ce bâtiment de 80 000 m2 ? Pas vraiment, à en croire les personnels, qui ont tous à la bouche ce mot fort : « maltraitance ». « Dans la salle d’attente, quand il y a affluence, les brancards sont collés les uns contre les autres, il y a à peine 20 centimètres entre les patients. Il nous arrive de faire les changes dans ces conditions… Pour préserver l’intimité ou éviter les risques de contagion, il y a mieux », relève Rachid Yazigi, médecin urgentiste. De fines lunettes noires posées sur un regard fatigué, son collègue Mourad Machou abonde. « Parfois, quand c’est trop tendu à l’accueil, je vais voir les patients et je leur dis : “écoutez, que ceux qui peuvent aller voir un médecin de ville ou rentrer chez eux le fassent, parce que là, on est désolé, mais on n’a tout simplement pas les moyens d’accueillir tout le monde.” » Une phrase que le médecin aurait pu prononcer lundi soir dernier, quand il est arrivé pour sa garde de 24 heures : « Il y avait 49 personnes en attente, vous vous rendez compte ! ? On n’avait plus assez de brancards pour les mettre. Et l’infirmière d’accueil était en pleurs. »

« Impression de faire de l’abattage »

Des situations récurrentes qui peuvent entraîner l’aggravation de l’état des patients mais aussi peser sur la lucidité des médecins eux-mêmes. « Avec un tel rythme, les risques d’erreur sont décuplés. On peut faire un mauvais diagnostic qui va mettre le patient en danger », craint le Dr Machou. Lequel voit là un problème structurel qui a peu à voir avec la grippe. Pour le prouver, il sort son téléphone de sa poche, afin d’y retrouver les plannings de l’été dernier : « Voilà : entre le 12 juillet et le 23 août, j’ai enchaîné 24 heures de garde et 24 heures de repos, non-stop. Un jour sur deux, pendant un mois et demi… C’est intenable. » Ce sera pourtant le rythme de son collègue, le Dr Bulent Kara, cette semaine. Et même plus : avec trois gardes de 24 heures, plus une journée « classique » de 10 heures, l’urgentiste aura cumulé en sept jours pas moins de 82 heures de présence… Pas étonnant, dans ces conditions, que les candidats ne se bousculent pas pour répondre aux offres d’emploi émanant de l’hôpital. Celui-ci espère pourtant « concrétiser bientôt quelques pistes d’embauches », assure Catherine Vauconsant.

Jeudi, la directrice de l’hôpital l’a indiqué aux personnels, promettant aussi un travail rapide sur les « lits d’aval », ces places qui permettent l’hospitalisation des patients qui le nécessitent, après le passage aux urgences. Pour augmenter ces disponibilités, la ministre a demandé aux responsables d’établissement de ne pas hésiter à « déprogrammer » des opérations prévues, comme le prévoit le dispositif Hôpital en tension (lire p. 6). « Les déprogrammations ? Une mesurette qui ne réglera pas le fait que les professionnels, ici, ont l’impression de faire de l’abattage et le vivent très mal », fustige Mohamed Farid. Un mal-être que la directrice n’a pu que reconnaître lors de la réunion de jeudi, acceptant l’idée d’une enquête paritaire sur le sujet, réclamée par les délégués syndicaux.

Une enquête qui ferait bien de commencer par un long processus d’écoute de personnels, avant d’en venir à des « propositions concrètes », que tous réclament aujourd’hui. « Avec les horaires qu’on nous impose et les salaires qu’on a, on ne serait pas là si on n’était pas passionnés par notre métier, témoigne Violaine Pabion, infirmière. Mais aujourd’hui, on n’en peut plus, et on vient travailler à reculons. Il faut que cela change. »


La Fédération hospitalière de France appelle à refonder le système de santé

la Fédération hospitalière de France (FhF), qui regroupe l’ensemble des établissements publics de santé, a appelé jeudi à tirer les enseignements de la crise. elle souligne que l’ampleur prise par l’épidémie de grippe révèle un défaut d’anticipation mais aussi «  les limites de la politique de suppression de lits et  d’économies au rabot  ». les hôpitaux publics ont été contraints, ces dernières années, de réduire massivement ce nombre de lits, déplore la la FhF, qui rappelle que « l’objectif cible du plan triennal » était de 16000 suppressions. au-delà de la nécessité d’améliorer la couverture vaccinale, elle estime que l’amélioration du lien entre médecine de ville et hôpital est indispensable pour mieux faire face à ce type de crise. elle souhaite aussi une nouvelle régulation qui permette de répartir les contraintes entre acteurs publics ou privés .