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L’Humanité - Hôpitaux. « La règle veut qu’un patient reste le moins longtemps possible »

il y a 2 semaines, par Info santé sécu social

Joseph Korda Mardi, 31 Octobre, 2017

Le 29 janvier dernier, Maria et Abid perdent leur nourrisson, atteint d’une grave maladie cardiaque à la suite de sa mauvaise prise en charge à l’hôpital d’Orléans. Un drame révélateur des tensions subies par les personnels hospitaliers.

« On veut savoir pourquoi ils ne nous ont pas respectés à ce point et pourquoi ils semblent nous cacher la vérité. » Plusieurs mois après le décès de leur enfant, Maria et Abid, les deux jeunes parents du petit Yanis, toujours choqués par leur prise en charge au centre hospitalier régional d’Orléans (CHRO), attendent des explications. Ce couple d’Orléanais pointe de nombreux dysfonctionnements au cours de l’admission de leur enfant aux urgences de l’hôpital régional.

Lorsqu’il arrive une première fois aux urgences du CHRO, ce samedi 28 janvier 2017, Yanis est pâle et froid. Depuis sa naissance, le 14 décembre 2016, le nourrisson atteint d’une malformation cardiaque a subi trois opérations à l’hôpital Clocheville de Tours (Indre-et-Loire). À Orléans, Yanis ne bénéficie pas d’examens approfondis. Il doit quitter l’hôpital quelques dizaines de minutes seulement après son admission. Le soir, l’état de Yanis se dégrade. Après un échange tendu avec le standard du CHRO, puis une demande de conseils auprès de Clocheville, les parents reprennent le chemin des urgences. « Ses veines étaient si froides et si dures que l’infirmière n’arrivait pas à le piquer », se souvient Maria. Le nourrisson se rendort par intermittence. Sa mère tente de le réchauffer, puis de l’allaiter à la demande des soignants. En vain. Maria est alors contrainte de l’emmener elle-même au service radio, une mission habituellement confiée au personnel soignant débordé ce jour-là. Elle craint de tourner de l’œil, mais une infirmière la secoue : « Ne tombez pas dans les pommes, ça mobiliserait encore du personnel, déjà que nous ne sommes pas bien nombreux ! »

Désorganisation et manque chronique de personnel

Au milieu de la nuit, Yanis est conduit en réanimation où son décès est constaté à 6 h 40, le dimanche 29 janvier 2017.

Deux jours plus tard, Maria retourne aux urgences pour rencontrer l’interne de service. « Je voulais savoir si mon enfant avait souffert avant de mourir », explique-t-elle. Mais en pleine discussion, deux cadres hospitaliers surgissent et la conspuent au motif qu’elle n’avait pas à rencontrer l’interne, que le règlement intérieur le lui interdit. « J’ai vécu ça comme une agression, une violence », déplore la mère. Durant la médiation médicale qui se tient le 14 février, la direction de l’hôpital concède, du bout des lèvres, un manque évident de tact. « En ce qui concerne l’interruption de l’entretien entre l’interne et les parents, (le cadre hospitalier) reconnaît que le ton et les mots employés lors de l’incident ont pu être mal perçus, eu égard aux circonstances. » Mais souligne aussitôt que « la règle hiérarchique » doit être respectée en toute circonstance. Dans le compte rendu de médiation, l’hôpital admet qu’il lui faut améliorer « la communication interservice et interhospitalière », sans apporter de précisions sur sa responsabilité. Notamment sur la première prise en charge, celle du samedi midi. « Pourquoi nous avoir laissés repartir avec Yanis sans examens cardiaques ? » questionne Maria. Sur ce point central, la version du médecin en charge des urgences pédiatriques ce jour-là et le compte rendu de la médiation divergent. Le docteur l’explique « par le caractère rassurant de l’examen clinique pratiqué », indique le rapporteur. Or, ce même médecin reconnaît une « erreur » personnelle et un manquement d’ordre collectif. Désorganisation ? Manque chronique de personnel ? « Chaque jour, 200 personnels, sur un total de 5 000, sont en arrêt maladie, confie à l’Humanité Joël Durand, du syndicat CGT santé. Un mal-être qui devrait interpeller n’importe quel médecin du travail. »

Ce double « aveu » est néanmoins balayé d’un revers de la main par la direction. « Ce n’est pas objectivé, c’est une perception », tranche Olivier Boyer, le directeur de l’établissement. « Le médiateur et rédacteur du compte rendu a évoqué des problèmes d’organisation interne et cela n’apparaît à aucun moment », relève encore Abid. Les parents ont adressé une lettre à l’hôpital pour tout remettre à plat, missive dont il ressort une véritable frustration. « Si nous avions été considérés à notre juste valeur avec reconnaissance écrite de la responsabilité et des manquements du CHRO dans la prise en charge de Yanis, nous n’en serions pas arrivés là », écrivent-ils. Les parents demandent désormais, outre une « réparation financière pour le préjudice subi », que la direction de l’hôpital diligente une expertise « sur les différents manquements ». Face à la crainte de poursuites judiciaires, le directeur du CHRO finit par envoyer aux parents, trois mois et demi après le décès de Yanis, un courrier dans lequel il les assure de ses « profonds regrets » concernant « l’accompagnement humain manifestement insuffisant » dont ils ont « fait l’objet » et leur présente ses « sincères condoléances ». Une démarche au mieux tardive et maladroite.

La quête de la transparence et de la vérité

Cette même direction, confrontée à un déficit de 15 millions d’euros, vient d’annoncer la suppression de plusieurs dizaines de postes, poussant les agents à une grève reconductible qui commence le lundi 23 octobre. Pas certain que ces mesures dénoncées par les syndicats hospitaliers (SUD, CFDT, FO et CGT) et les militants PCF d’Orléans soient de nature à améliorer la future prise en charge des patients. « La règle veut qu’un patient reste le moins longtemps possible », regrette Joël Durand, sans tirer de conclusion sur les raisons du décès. « À cela s’ajoute un hôpital flambant neuf mais surdimensionné, avec des personnels pas suffisamment formés. Résultat, on colle un protocole censé couvrir toutes les situations, sans prendre le temps de faire du cas par cas. »

Depuis, Maria et Abid ont quitté le logement familial. Trop de souvenirs. Maria est suivie, à ses frais, par un psychologue et tous deux cumulent les arrêts maladie. « Si la médiation n’a pas réussi à apaiser les parents, c’est un échec d’Orléans », tranche un chirurgien. Un expert mandaté par l’assurance de l’hôpital les a récemment convoqués à Paris, toujours à leurs frais, avant de se raviser face à leur colère légitime.

Dans leur quête de transparence et de vérité, Maria et Abid ne réclameront pas d’autopsie. « Nous ne voulons pas que Yanis soit ouvert une nouvelle fois et autrement que pour être soigné, explique Maria. Ça nous ferait plus de mal qu’autre chose. »

Joseph Korda
journaliste