L’hôpital

L’Humanité.fr : Loïc Pen. « Ce drame est une alerte terrible pour les soignants »

il y a 10 heures, par infosecusanté

Loïc Pen. « Ce drame est une alerte terrible pour les soignants »

Entretien réalisé par Clotilde Mathieu

Vendredi, 11 Mai, 2018

L’Humanité

Elle avait 22 ans. Le 29 décembre, Naomi Musenga appelle le 15 de Strasbourg, en vain. Au bout du fil, malgré ses plaintes répétées (« J’ai mal au ventre », « Je vais mourir… »), l’opératrice et sa collègue ne la prennent pas au sérieux, et la renvoient vers SOS Médecins, en la moquant. Elle décède quelques heures plus tard. Depuis, trois enquêtes ont été diligentées, l’opératrice a été suspendue et la ministre de la Santé recevra les médecins urgentistes la semaine prochaine.

Comment expliquez-vous ce drame ?

Loïc Pen Je sors de 26 heures de garde, nous en avons beaucoup discuté entre soignants. Certes, le ton moqueur de l’agent est inacceptable, tout comme le non-respect de la procédure, mais nous nous sommes tous dit que cela aurait pu arriver, bien entendu sur un ton différent, à chacun d’entre nous. Tout simplement parce que nous n’avons pas perçu l’urgence dans ses propos. Parce que des gens qui disent la même chose, sur ce même ton, nous en avons plein les urgences, régulièrement. Des gens viennent aux urgences, sans graves problèmes de santé, et forcent le trait en insistant tout simplement parce qu’ils veulent être soignés : soit ils ont raison, soit ils en ont marre d’attendre depuis dix heures. Souvent, ils n’ont pas trouvé de recours en ville, où il n’y a plus assez de généralistes. Nous sommes leur dernier recours, tout comme le Samu. Et comme ils savent que ce n’est pas très adapté, ils forcent le trait. Cela excède les soignants, car ils sont totalement débordés, à bout, brisés dans leur capacité empathique. Ce drame est une alerte terrible pour beaucoup d’entre eux.

Si la procédure avait été respectée, le drame aurait-il pu être évité ?

Loïc Pen Je ne fais pas de médecine fiction, mais bien évidemment que l’agent aurait dû passer par un médecin régulateur. Parce qu’une permanencière n’est pas là pour établir un diagnostic. Qu’est-ce qui pouvait l’empêcher ? Probablement que l’urgentiste était totalement débordé, croulant sous les appels. Personne dans ce métier ne souhaite le décès de quelqu’un.

La ministre doit recevoir les médecins urgentistes, la semaine prochaine, et parle de « revoir l’organisation des urgences ». Quelles sont les mesures qui doivent être envisagées ?

Loïc Pen L’organisation des urgences est un serpent de mer : nous en sommes à notre énième réorganisation. Aujourd’hui, nous avons un référentiel national sur lequel les médecins ont travaillé, ce ne sont pas juste des technocrates qui l’ont réalisé. Il y a eu une véritable réflexion collective. De 1998 à 2018, nous avons vu évoluer le nombre de passages aux urgences de 8 millions à 22 millions et les appels au Samu de 10 millions à 35 millions. Le personnel n’a pas augmenté dans des proportions similaires. Quand j’ai un service conçu pour 60 passages par jour et qu’il y en a 130 tous les jours, qu’on commence la journée avec 20 patients dans le couloir qui n’ont pas pu être hospitalisés faute de lits, l’organisation saute. Agnès Buzyn peut dire tout ce qu’elle veut sur l’organisation des secours, si elle ne permet pas d’avoir des lits d’hospitalisation pour vider les urgences des gens qui nécessitent une hospitalisation, d’embaucher plus d’agents, de faire sauter le numerus clausus pour augmenter le nombre de médecins généralistes, elle peut imaginer toutes les organisations qu’elle veut, cela ne marchera pas. Quand nous assistons à une telle multiplication des accidents médicaux, ce n’est pas une question de personne, c’est le système qui est à bout de souffle.

Clotilde Mathieu

Journaliste à la rubrique social-économie