Les Ehpad

L’Humanité.fr : Dépendance. La grève des Opalines fait écho à l’Assemblée

il y a 1 semaine, par infosecusanté

Dépendance. La grève des Opalines fait écho à l’Assemblée

Sylvie Ducatteau

Vendredi, 1 Septembre, 2017

Après 117 jours d’arrêt de travail, les soignantes de l’Ehpad de Foucherans ont repris le travail lundi, la tête haute. Les députés vont plancher sur un état des lieux du secteur.

« Notre plus belle victoire est d’avoir fait voler en éclats le silence assourdissant qui régnait sur la situation des personnels et en conséquence sur le traitement indigne inffligé aux résidants des Ehpad », se réjouit aujourd’hui Anne-Sophie Pelletier, la frêle, mais indomptable porte-parole de la poignée de grévistes de l’Ehpad Les Opalines de Foucherans (Jura). Mais,117 jours de grève auront été nécessaires pour que la souffrance de ces professionnelles et leurs revendications soient entendues. Quatre mois pour que leur employeur accepte de recruter deux aides-soignantes supplémentaires et les intègrent dans les plannings de travail. Mais, surtout, que leurs conditions de travail et les conséquences sur la prise en charge des personnes âgées vulnérables trouvent un écho national. Et aboutissent à l’annonce, cet été, de la mise en place dans l’urgence d’une « mission flash » de la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale, à la suite de l’interpellation du député insoumis François Ruffin et de sa ­collègue Caroline Fiat.

Comme elle l’a fait mille fois depuis le début du conflit, Anne-Sophie Pelletier témoigne « du travail impossible ». « On ne se reconnaissait plus. Je suis aide médico-psychologique. Contrainte au plus pressé, je n’ai jamais pu exercer vraiment mon métier. » Elle décrit les toilettes faites en quinze minutes. Les allers-retours des chambres à la salle de repas trois fois par jour, les résidants entassés trois par trois dans l’ascenseur, avec les fauteuils et déambulateurs, le soignant coincé contre la porte. « Pour aller vite. » « Ces derniers temps, nous étions tellement en sous-effectif que nos collègues de nuit étaient contraintes d’assurer le couchage des résidants. Les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer étaient, elles, mises en pyjama dès 16 heures. »

Après maintes alertes, le mardi 4 avril au matin, treize soignantes permanentes de l’Ehpad ont refusé d’enfiler leur blouse blanche. Commence ainsi une grève qu’elles pensaient « éclair ». Le piquet de grève. « L’incroyable » solidarité qui leur permet de tenir, moralement mais surtout financièrement. Quatre mois, en pleine campagne électorale, jusqu’à la signature du protocole de fin de conflit qu’elles ont arraché, seules, le 28 juillet dernier. « Je prépare un livre », confie celle que beaucoup appellent fraternellement « Anne-So ». Près de deux cents pages sont déjà rédigées pour raconter la lutte. Une lutte de femmes, de mères. « L’instinct, c’est le mode maman. Nous sommes des primipares de la grève, s’amuse-t-elle. Pendant 117 jours, nous avons pensé à nos familles, à nos mômes, à nos futures collègues. À nos parents vieillissants. Cela construit une détermination particulière. Nous avons vomi comme pendant une grossesse. D’autres urs, tout allait bien. C’était une grossesse pathologique, mais je pense que c’était ça. »

Presque un mois s’est écoulé depuis la fin du conflit, mais tout défile encore sous les yeux de la porte-parole. Sous le barnum du piquet de grève, le froid, la pluie, les tasses de café et les gâteaux secs offerts et partagés. Le défilé du 1er mai « le seul où CGT et CFDT étaient ensemble », et « dont le parcours a été détourné pour arriver dans la cour de l’Ehpad sous les applaudissements des résidants ». Les gestes de solidarité. La caisse de grève alimentée par une quinzaine de maires des communes voisines qui, sous la houlette de leur collègue de Frasne-les-Meulières, Laurence Bernier (Front de gauche), ont accepté de verser aux grévistes 10 % de leur indemnité d’édile. Anne-Sophie Pelletier évoque, un peu moqueuse, les interventions musclées des gendarmes pour déloger le sit-in de trois d’entre elles devant les Opalines de Charnay, à quelques kilomètres de là. Le jeu de cache-cache avec les Renseignements territoriaux (ex-RG), le jour de l’occupation du siège de leur patron, la Société de gestion de maisons de retraite (SGMR) à Beaune (Côte-d’Or). Elles n’ont pas réussi à rencontrer les deux actionnaires du groupe. Didier Mennechet et Philippe Péculier sont à la tête d’une myriade de sociétés de holding, de gestion et location d’immobilières un peu partout en France. Et classés par la revue Challenge 400e sur les 500e plus grandes fortunes de France.

« En tout cas, vous avez su convaincre votre monde »

« Au piquet de grève, nous avons eu des ­discussions incroyables, philosophiques, des remises en question ! s’enthousiasme Anne-Sophie. Mais, déplore-t-elle, nous avons péché par manque de stratégie. Nous ne savions rien des stratégies patronales. Du coup, nous nous sommes pris des coups, violents parfois. » Elle pense en particulier aux courriers adressés aux familles par la direction de l’Ehpad. Elles y sont accusées de « vouloir gagner de l’argent sur le dos de la vieillesse. De prendre en otage et de mettre en péril les résidants ».

« En tout cas, vous avez su convaincre votre monde », la rassure Murielle Pion, fille d’une résidante accueillie depuis trois ans à Foucherans. Et soutien indéfectible de la grève. Toutes deux sont désormais amies. Et c’est chez elle qu’Anne-Sophie achève ses trois semaines de vacances concédées aux grévistes par les Opalines pour compenser les longues semaines de grève. Murielle a en main les notes de séjour de sa mère pour les mois de mai et juin : 2 722,81 euros de reste à charge pour 31 jours au mois de mai et 2 637,30 euros pour les 30 jours du mois juin. Dans cet établissement privé lucratif, la journée d’hébergement, dont le prix est libre, est facturée 75,14 euros. C’est 20 euros de plus que le prix moyen de journée dans le département du Jura. Et 30 euros de plus que dans les Ehpad publics. S’y ajoute le coût de la prise en charge de la dépendance, dans son cas fixé à 12,77 euros. Avec de tels tarifs, les Ehpad du réseau Opaline du Jura, propriété du groupe SGMR, propriétaire de 46 établissements en France, sont parmi les plus chers. La palme, avec plus de 100 euros par jour, revient toutefois à un établissement voisin, propriété du numéro un des maisons de retraite médicalisées commerciales, le groupe Korian. Cotée en Bourse, l’action s’échange ces jours-ci à une trentaine d’euros. Certes, beaucoup moins que le second de la catégorie, le groupe Orpea, dont les titres se monnayent à 99 euros.

Nombre de personnes âgées dépendantes restent à la porte de ces établissements

« L’une des premières questions que l’on vous pose lors d’une demande d’accueil d’un parent est de savoir s’il a des biens », se désole Murielle. Avec un niveau de pension moyen de retraite de 1 400 euros par mois, nombre de personnes âgées dépendantes restent à la porte de ces établissements. Quitte à se satisfaire d’un taux d’occupation légèrement inférieur (95 %) à celui des Ehpad publics ou associatifs (98 %). Un risque limité, compte tenu de l’effet d’aubaine que constitue la pénurie de places. Dans le Jura, le taux d’équipements médico-sociaux ouverts aux plus de 75 ans s’établit à 168 pour 1 000 seniors, selon l’Insee. Bien en deçà des besoins. « Il y a un problème avec l’argent public. 30 % de nos salaires sont financés par les conseils départementaux. 70 % par les agences régionales de santé (ARS). Nos employeurs déboursent un minimum. Ils bénéficient même, comme à Foucherans, de largesses de l’ARS, qui a financé quatre postes d’aide-soignante non pourvus. Cela en fait de bonnes affaires », regrette Anne-Sophie.

Sylvie Ducatteau

Journaliste